Lors de la Grande Dépression des années 1930, deux camps idéologiques s’affrontaient : ceux pour lesquels la crise économique et financière devait permettre de purger les excès des années 1920 sans changer de système, et ceux qui pensaient que le capitalisme avait failli, et qu’il fallait le remplacer par le socialisme — des « modèles alternatifs » existaient alors. Aujourd’hui, alors que les références aux années 1930 abondent, le débat se pose-t-il de la même manière ?

Sur le plan des idées politiques pour faire face à la crise économique, tout se passe comme si on assistait depuis quatre mois à une sorte de jeu de chaises musicales où, pour caricaturer, la droite prend la place de la gauche, les environnementalistes celle de l’opposition, la gauche sociale-démocrate ne sachant plus très bien où s’asseoir. Qu’en ce début janvier, le très libéral Financial Times ose un éditorial intitulé « Réinventer la gauche européenne » montre à quel point les repères politiques sont brouillés depuis les fameux subprime 1. Apparemment, il faudrait réinventer la gauche car toutes ses revendications traditionnelles seraient aujourd’hui reprises par des dirigeants européens, majoritairement libéraux ou conservateurs, pour sortir l’économie de la profonde crise dans laquelle le capitalisme financier l’a plongée. Nationalisation d’institutions bancaires et financières, injection d’argent public dans l’économie, plans de relance et de soutien à l’emploi, encadrement des fonds spéculatifs, régulation des marchés, renforcement du rôle de l’État dans l’économie, baisse des taux d’intérêt, lutte contre les paradis fiscaux, défense du pouvoir d’achat des ménages et, même, encadrement des rémunérations patronales excessives et des parachutes dorés. What else ?, demanderait G. Clooney... Que reste-t-il à la gauche ? Son programme serait-il en cours de réalisation par une droite qui, pendant trente ans, a vanté les mérites d’un capitalisme anglo-saxon dérégulé ? Il serait bien naïf de le penser, la plupart des mesures annoncées étant temporaires (nationalisations, plans de relance...), devant encore être jugées sur pièce (encadrement des fonds spéculatifs, lutte contre les paradis fiscaux...), et ne visant pas fondamentalement à améliorer le sort des travailleurs pauvres, des précaires, des exclus, des petits pensionnés, des chômeurs, des malades et des personnes handicapées. Il s’agit de sauver, dans l’urgence, un système ; sauvetage dont la note ne tardera d’ailleurs pas à être présentée...

Quelle sortie de crise ?

Contrairement aux années 1930, la gauche européenne n’affirme plus qu’il faut « remplacer le capitalisme par le socialisme », ou d’ailleurs par toute autre alternative. En 2009, il y a pourtant une différence significative de contexte. En plus d’une crise économique, financière et sociale, l’humanité fait face à une crise climatique naissante dont les enjeux à long terme sont inédits. Dans ce contexte, et à la lumière des rapports du GIEC, il ne pourrait être question de remettre en selle, comme si de rien n’était, un modèle économique tout entier centré sur le court terme, la libéralisation à outrance, la recherche du profit et l’exploitation non durable des ressources.
Les plans de relance adoptés dans l’urgence ces derniers mois répondent-ils vraiment aux nouvelles contraintes du développement durable (c’est-à-dire de la lutte contre le changement climatique et de la cohésion sociale) ? Il est sans doute trop tôt pour en juger. Mais l’on pourrait voir s’ébaucher les contours d’une sorte de « capitalisme vert », avec des entreprises vertes « ultracompétitives » remportant des parts de marchés verts en pleine expansion et publiant sur papier glacé de beaux rapports sur le « développement durable ». Signe des temps : le premier hedge fund consacré à la spéculation sur le marché du carbone devait être lancé ce mois de janvier à Londres...
À côté de cette « sortie de crise », les mouvements écologistes et environnementalistes en proposent une autre, et en appellent à un « nouveau modèle de développement durable ». Le problème est que si les contours du capitalisme vert sont aisément repérables (voitures moins polluantes, etc.), il est nettement plus difficile de définir ce nouveau modèle de développement. Certes, on pense à la préservation et au rétablissement de la qualité de l’environnement dans l’agriculture, l’industrie et les services, au développement centré sur la coopération et le long terme, et à la promotion de la cohésion sociale (santé, éducation, aide aux personnes, transport en commun, logement). Mais dans la pratique, le nouveau contenu d’une telle « croissance », ou d’un tel développement demeure extrêmement flou, et les conditions de concrétisation d’un tel modèle ne semblent pas franchement réunies (changements radicaux de paradigmes, d’indicateurs, alliances et consensus internationaux, etc.). Au final, il manque encore une alternative crédible, construite, concrète, ainsi que les alliances et stratégies nécessaires à sa mise en œuvre.
La Grande Dépression des années 1930 avait permis d’injecter une dose de social dans le capitalisme des 30 ou 40 années qui l’ont suivie. La récession dans laquelle entre le monde en 2009 injectera-t-elle une dose de vert dans le capitalisme des 30 ou 40 prochaines années, ou contribuera-t-elle à l’émergence d’un nouveau modèle de développement durable ? Ce serait, en tout cas, une façon de retrouver sa place dans le jeu de chaises musicales...



1. « Reinventing the European left », Financial Times, 6 janvier 2009.

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