Les dernières années de ce siècle finissant ont vu s’affirmer un nouvel acteur sur la scène internationale: la "société civile". Un acteur aux contours certes flous, représenté par des milliers d’associations, de mouvements, d’organisations non gouvernementales, de syndicats, qui ne partagent pas toujours les mêmes convictions. Mais un acteur qui a progressivement pris conscience de son pouvoir. Aujourd’hui, face à l’OMC et au Millennium Round, il se prépare à l’une de ses plus importantes batailles.


Près de 1.200 associations, 87 pays représentés, des sites Internet, des conférences, des articles, des manifestations... bref, une mobilisation internationale sans précédent s’est organisée ces derniers mois dans la perspective des négociations commerciales de l’Organisation mondiale du commerce (OMC): une "Déclaration des membres de la société civile internationale s’opposant aux négociations de commerce du cycle du millénaire", rédigée en mars dernier, a fait plusieurs fois le tour du monde par Internet interposé pour recueillir la signature d’une multitude d’associations, de mouvements, d’organisations non gouvernementales.
Le texte est court, pédagogique, et formule des revendications qui paraissent de bon sens; en deux pages, il rappelle pour les dénoncer les évolutions récentes de l’économie mondiale (concentration des richesses, instabilité économique croissante, dégradations environnementales et sociales), il en attribue les responsabilités aux entreprises multinationales au profit desquelles se négocient les accords commerciaux multilatéraux. Après avoir dénoncé le caractère antidémocratique et non transparent de l’OMC, il formule ensuite quatre grandes revendications: moratoire sur toute nouvelle négociation commerciale, évaluation des accords existants, révision de ceux-ci avec comme critères leur impact sur les communautés marginalisées, le développement, la démocratie, l’environnement, la santé, etc., et enfin mise en place d’un "système international d’investissement lié au commerce alternatif, humain et durable". En deux mots: évaluation, bilan et réformes démocratiques. Cela semble aller de soi, et pourtant...

Outre cette initiative internationale, de multiples actions ont été entreprises au niveau national. En Belgique, les Magasins du monde-OXFAM ont pris le relais et organisé une campagne de sensibilisation au "commerce plus juste" en collaboration avec des ONG et des organisations de consommateurs et de travailleurs. Des cartes postales reprenant les principales revendications de la campagne internationale ont été envoyées au Premier ministre Guy Verhofstadt (VLD) et aux vice-premiers Laurette Onkelinx (PS), Isabelle Durant (Écolo) et Louis Michel (PRL-etc.). Un "Manifeste pour le Millennium round" a été rédigé par la Fondation André Renard. En France, les associations Attac, AC!, Droit devant et bien d’autres encore ont relayé et amplifié le mouvement, de même qu’au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, etc. Bref, on peut sans doute affirmer que cette mobilisation est la plus importante jamais organisée à l’échelle internationale. Elle inaugure de nouveaux modes d’action et de coalition mondiaux renforcés par l’utilisation d’Internet et, notamment, par les diffusions massives de courriers électroniques. Mais surtout, elle s’inscrit dans le prolongement d’autres "batailles" internationales qui ont été remportées avec succès et qui ont donné ces dernières années à cette société civile mondiale la conscience de pouvoir peser sur les processus de décision de grandes multinationales (l’un des exemples les plus marquants — bien qu’ambigu — restera la défaite de Shell, n°3 mondial, dans l’affaire du Brent Spar, cette plateforme pétrolière que la multinationale voulait couler en mer du Nord, en 1995) et sur les processus de décision des États et des institutions internationales (on pense à la défaite de l’OCDE dans le dossier de l’Accord multilatéral sur les investissements, l’AMI, en 1998). Dans ces exemples, et dans d’autres, il s’agissait chaque fois de révéler des projets dont les conséquences sociales ou environnementales paraissaient inacceptables, d’alerter et de sensibiliser l’opinion publique, de fournir aux médias une information complémentaire à celle distillée par les officiels et de mettre en œuvre des actions internationales.
Ainsi en va-t-il des campagnes actuellement menées contre le Millennium. Porteraient-elles déjà des fruits? Dans les documents européens préparatoires aux négociations transparaît une certaine inquiétude à l’égard de cette mobilisation: "Il sera nécessaire, lors du nouveau cycle, de gagner la confiance de l’opinion publique", peut-on lire dans le texte définissant l’approche européenne du Millennium (1). "Les citoyens européens doivent être rassurés sur le fait que l’Union européenne libéralise son marché sans pour autant négliger leurs préoccupations fondamentales." Et, recette déjà expérimentée (cf. article précédent), il s’agira "d’expliquer les avantages potentiels aux consommateurs européens". Il faut reconnaître aussi que la Commission européenne en appelle à veiller à ce que l’OMC tienne compte de la dimension du développement durable, de l’environnement, des questions sociales. Mais l’on peut se demander dans quelle mesure ces vœux ne sont pas condamnés à servir de lest dans des négociations dont on sait que les rapports de force ne leur seront pas favorables. Et dans quelle mesure l’Union européenne n’en fait pas, précisément, l’un des éléments de sa stratégie... Il est en tout cas peu probable, c’est un euphémisme, que l’expression de ces velléités sociales et environnementales satisfasse les associations et organisations mobilisées contre l’OMC.

>Il n’en demeure pas moins que cette mobilisation internationale est marquée par certaines faiblesses. Son unique point fort est une plateforme "intersectorielle", centrée sur des questions qui font une quasi-unanimité (concentration du pouvoir économique, dégradation de l’environnement...), et sur une dénonciation du fonctionnement de l’OMC. Le risque existe que ce "front commun", mis à l’épreuve des négociations sectorielles (normes sociales, environnement, coopération au développement...), n’éclate faute de projet et de modèle alternatif fort. Alors que certains réclament l’abolition de l’OMC et la reconnaissance d’un certain "protectionnisme" comme condition de développement, d’autres souhaitent un renforcement d’"une" organisation mondiale du commerce, mais d’un commerce plus juste. Le concept même de mondialisation et de modèles de développement (unique ou pluriel) n’est pas interrogé. Certes, ce n’est probablement pas là le rôle de ce front commun des organisations non gouvernementales et la pertinence de leurs revendications n’en est pas moins puissante. Mais il est de plus en plus clair que ce qui fait le plus cruellement défaut au débat politique d’aujourd’hui est l’absence de modèles économiques alternatifs.

Christophe Degryse

 

(1) Communication de la Commission au Conseil et au Parlement, Approche de l’UE en vue du cycle du millénaire de l’OMC, COM(1999)331 final.


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