Pour éviter le piège des mots, il n’est pas inutile de rappeler quels discours ont accompagné les négociations de l’Uruguay Round au début des années 90. Et de confronter ces discours (et les promesses d’alors) aux réalités d’aujourd’hui. Tout comme l’on nous promet aujourd’hui le développement (demain) d’une économie mondiale favorable à tous.


En décembre 1993, commentant les résultats des négociations commerciales mondiales de l’Uruguay Round, La Cité écrivait: "Si l’on en croit les textes de l’acte final de l’Uruguay Round, l’objectif fondamental des 117 parties contractantes est le "relèvement des niveaux de vie, la réalisation du plein emploi et d’un niveau élevé et toujours croissant du revenu réel"; on peut également y lire qu’il est "nécessaire de faire des efforts positifs pour que les pays en développement, et en particulier les moins avancés d’entre eux, s’assurent une part de la croissance du commerce international qui corresponde aux nécessités de leur développement économique"". Et La Cité de conclure: "Peut-on suggérer à la future Organisation mondiale du commerce d’évaluer d’ici par exemple cinq ans les moyens mis en œuvre pour parvenir à ces objectifs si généreux?
Les cinq ans sont aujourd’hui passés et il est presque inutile de préciser que les objectifs poursuivis (plein emploi, croissance du revenu réel...) n’ont pas été atteints: le chômage frappe toujours aussi durement les pays européens, les pays les moins avancés sont littéralement ignorés dans l’économie mondialisée, leur part dans le total des flux d’investissement est en recul permanent depuis plusieurs années, l’économie européenne ne parvient pas à sortir de sa langueur. Seul le niveau "élevé et toujours croissant" du revenu réel se vérifie chaque jour... du côté des actionnaires, épargnants boursiers, hauts cadres et employeurs. Bref, les objectifs généreux de l’Uruguay Round ne sont pas atteints, les moyens mis en œuvre ont échoué, mais l’on s’apprête à reprendre les mêmes outils, la même doctrine et les mêmes promesses dans le cadre du Millennium Round.

Demain, le paradis
En 1992, le très optimiste ex-ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, James F. Dobbins, déclarait que la conclusion d’un accord commercial global dans les négociations de l’Uruguay Round rapportera "16.000 de revenus supplémentaires en 10 ans à chaque famille européenne de quatre personnes". Quelques mois avant la conclusion de l’accord, l’OCDE soulignait que "en 2002, à supposer que toutes les mesures de réduction des droits de douane et des obstacles non tarifaires proposées dans le projet d’acte final soient pleinement mises en œuvre et que le processus d’ajustement soit achevé dans les différents pays, le bien-être net pour l’ensemble du monde pourrait être supérieur d’environ 270 milliards de US (à prix courant) à ce qui se produirait si les niveaux actuels de protection restaient inchangés". Et l’OCDE de souligner que, devant l’atonie prolongée de l’économie mondiale et l’ampleur durable du chômage, un achèvement rapide des négociations de l’Uruguay Round apparaît de plus en plus impérieux. "Un heureux aboutissement de ces négociations cette année serait l’acte politique et collectif qui contribuerait le plus à ranimer la croissance économique et à faire reculer sensiblement le chômage sur le plan mondial." Et ce n’était pas tout! Grâce à l’Uruguay Round, consommateurs et contribuables allaient voir leur pouvoir d’achat croître, car le "protectionnisme" coûte cher à la ménagère. Ainsi, le GATT, prédécesseur de l’OMC, avait calculé qu’en Europe, nous payions deux fois plus cher que dans le reste du monde des denrées telles que le sucre, le lait, le blé. De même, les voitures japonaises nous coûtaient 33% plus cher qu’ailleurs à cause des mesures d’autolimitation des exportations de véhicules japonais à destination de l’Union européenne. Les Japonais, quant à eux, payaient cinq fois plus cher leur riz que sur les marchés mondiaux. Les Suisses, trois fois plus cher les volailles, les œufs, le bœuf et le veau, etc. Et le GATT d’en conclure en termes fort peu diplomatiques:"L’arnaque: comment, quand il s’agit du commerce, les gouvernements vont à la pêche aux voix sur le dos des consommateurs"...! Bref, grâce à l’accord de l’Uruguay Round, nous sommes aujourd’hui censés vivre dans un monde de plein emploi, de croissance continue, d’amélioration des niveaux de vie, de diminution du prix du panier de la ménagère, etc. Cerise sur le gâteau, Peter Sutherland, ancien directeur général du GATT, avait ainsi affirmé que la conclusion du cycle de l’Uruguay allait "changer le monde", marquer "le début d’une ère nouvelle". "Le succès des négociations va favoriser l’emploi, le développement, l’investissement, la réforme économique, la primauté du droit et toutes sortes d’autres progrès dont l’importance est indéniable", avait-il expliqué au Forum de Davos, le 28 janvier 1994. Et toutes sortes d’autres progrès dont l’importance est indéniable...?voilà ce que nous promet aujourd’hui le Millennium Round.

Fantaisiste
Les prédictions concernant les bienfaits que procurerait
(aux pays en développement) le cycle d’Uruguay se sont révélées fantaisistes". C’est ce qu’affirme aujourd’hui la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED)(2). Selon ses analyses, la situation des pays les plus pauvres n’aurait fait qu’empirer, car "la mondialisation accélère l’évolution de l’économie mondiale de manière inégale, de nombreux pays en développement n’arrivant pas à suivre le rythme des processus engagés". Elle fait également observer que "le risque existe par exemple que les sociétés transnationales n’évincent les concurrents locaux et nuisent aux entreprises locales naissantes". Le bilan des transferts de technologies entre multinationales et pays en développement est qualifié, diplomatiquement, de "mitigé". En ce qui concerne le rapport entre la mondialisation de l’économie et l’environnement, la CNUCED souligne que "les sociétés transnationales peuvent être tentées de délocaliser leurs activités de production polluantes dans des pays où les politiques environnementales sont laxistes".

Par contre, l’ouverture des marchés à la suite de la libéralisation et de la déréglementation, et l’accentuation de la concurrence entre entreprises du fait de la mondialisation ont eu pour conséquences l’accroissement des fusions transfrontières d’entreprises et la concentration du pouvoir économique dans les mains de quelques entreprises multinationales de taille démesurée: aujourd’hui, les 100 premières multinationales (mesurées par leurs actifs étrangers) occupent une position dominante dans le système international de production. Ces General Electric, Ford Motor Company et autres Royal Dutch Shell représentent un chiffre d’affaires total de 4.000 milliards de dollars (plus ou moins 14 fois le produit national brut de la Belgique). Inutile de préciser que 98 d’entre elles sont situées dans les pays industrialisés. Voilà qui apporte un éclairage pour le moins intéressant sur les raisons qui président aux négociations de Seattle.

Christophe Degryse

(1) in GATT Focus n °105, janvier-février 1994, publié par la Division de l’information et des relations avec les médias du GATT, Genève.

(2) Rapport sur l’investissement dans le monde. 1999: l’investissement étranger direct et le défi du développement, CNUCED, septembre 1999. Voir: http://www.un.org/publications


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