Les crimes, les activités illégales dans le secteur de la drogue ou du sexe font rarement l’objet d’une approche économique car elles sont difficilement quantifiables. Dans certains pays, les profits qui en résultent représentent une part importante de la richesse nationale. Vive la croissance économique, et à n’importe quel prix ? Aperçu de cette face cachée de l’économie générée par la logique du marché.


Parmi les activités illicites, on relève les pavillons de complaisance (1), le marché de la drogue, le trafic d’armes, le blanchiment, et la traite d’êtres humains. Au regard du jugement économique, aucune activité n’est criminelle, au sens moral du terme. G. Becker, un prix Nobel de l’économie, pense que toutes les activités humaines sont affaires de rendement: “Certains individus (deviennent) des criminels en fonction du “rendement” – financier ou autre – du crime comparé à celui du travail accompli dans le cadre de la loi, compte tenu de la possibilité d’arrestation et de condamnation, et de la sévérité de la peine infligée .”

Les inégalités, facteurs de criminalisation
En termes d’activités criminelles, il est rarement question d’activités isolées. Le blanchiment d’argent par exemple nécessite la connivence des banquiers mais en amont, le transport de drogue par exemple implique la corruption de douaniers, la connivence de politiciens ou investisseurs locaux.
Le désavantage de cette définition est de penser l’activité criminelle comme un choix fait par un individu rationnel à partir du retour financier espéré. Or, il est plus probable que ce sont davantage les conditions économiques et sociales qui favorisent l’activité “criminelle” ou illicite. L’augmentation des inégalités économiques, la pauvreté relative, le sentiment d’être exploité sont incontestablement des facteurs incitants. À un niveau macroéconomique, la concentration des richesses, avec 20% de la population mondiale concentrant 80% du PNB mondial, la périphérisation des pays du Sud, ou à un niveau micro-économique, les écarts croissants entre les revenus et l’inégal accès à l’éducation sont autant de facteurs d’aggravation de toutes les formes de criminalité et de violence.
Les inégalités nourrissent l’activité criminelle, multiplient les victimes, les profiteurs et la violence. Les possibilités de profits que recèlent les activités criminelles engendrent la violence au niveau du partage de la valeur ajoutée de la production illicite de richesses.

Prostitution et violence
Les inégalités à l’échelle du globe explique en grande partie le caractère florissant de l’industrie du sexe, les pays opprimés alimentant en femmes les réseaux de prostitution, les pays riches fournissant les clients. Il existe des filières de prostitution qui partent d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique et, depuis la chute du Mur, des pays de l’Est vers l’Europe (2) et les États-Unis. D’autres filières sont plus régionales: Thaïlandaises, Indonésiennes, Chinoises et Vietnamiennes transitent vers la Malaisie et l’Australie, Coréennes, Népalaises et Philippines arrivent à Hong Kong, on retrouve également beaucoup de prostituées thaïlandaises au Japon (3). Il est difficile de refuser le parallèle entre ces réseaux et l’échange inégal qui construit le rapport de domination entre les continents. Pourtant ce dernier n’explique pas tout. Il est clair par exemple qu’un taux de croissance du PNB de 9% dans un pays (4) n’amène pas directement une amélioration du statut des femmes. L’exploitation sexuelle dépend de la situation socioéconomique de la victime mais dépend aussi des rapports de genre, c’est-à-dire des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.
Ces derniers sont notamment produits par le système économique lui-même. Les multinationales ont le moyen d’agir sur de très grandes échelles, de créer de la richesse mais aussi de détruire. L’entreprise multinationale n’est pas citoyenne: elle recherche de la main-d’œuvre bon marché, exporte les capitaux, essaie d’échapper aux impôts. Elle délocalise un certain nombre d’activités vers les pays en voie de développement, délocalisant aussi des pratiques nocives et néfastes pour l’environnement (insecticides interdits, médicaments nocifs, moindre législation environnementale...) et pratiques de travail précaires: ce comportement criminel de la part des entreprises affecte hommes et femmes, or, il est rarement sanctionné. Cette violence “publique” qui a pignon sur rue affecte la sécurité et l’autonomie des individus. Il paraît logique que les victimes de cette violence en produisent eux-mêmes, dans l’espace “privé” par exemple (maison, relations familiales...), à l’égard de leurs partenaires sexuelles. Le viol ou le crime sexuel est une de ces formes de violence, destinée à réaffirmer la domination de l’homme sur la femme: volonté d’affirmer un pouvoir, jalousie possessive, exigences concernant les “devoirs” de la femme envers un homme, affirmation d’une position hiérarchique justifiant une “correction”, tout cela étant lié à l’image ou à un modèle de masculinité (5). En Thaïlande, l’augmentation du nombre d’établissements liés à la prostitution a suivi celle des crimes sexuels depuis la crise économique (6). L’insécurité des femmes dans la rue, sur leur lieu de travail ne trouverait donc pas de solution dans l’augmentation du nombre de prostituées.
La prestation de services sexuels s’adresse exclusivement aux hommes, ce qui implique que ces derniers sont en mesure de demander aux femmes, fût-ce par la force, de satisfaire leurs besoins, d’acheter leur consentement (7). La prostitution fonctionne sur le mode de la non-réciprocité entre hommes et femmes. Il en va ainsi dans la prostitution comme dans beaucoup d’autres domaines où les rapports entre hommes et femmes sont perçus comme inégaux et non réciproques: famille, travail.

Industrie du sexe et PIB
Un rapport rendu en 1998 au Bureau international du travail estime entre 0,25 et 1,5 le pourcentage de la population féminine se livrant à la prostitution dans les quatre pays concernés par l’étude: Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande (8). Ces statistiques ne comptabilisent cependant pas le nombre de prostituées issues de ces pays qui exercent leur activité à l’étranger (quelque 200.000 pour la Thaïlande) (9). Par ailleurs, l’étude montre que la prostitution profite à des pans entiers de l’économie: cela va du personnel directement engagé dans les établissements offrant des services sexuels (en ce compris les proxénètes) aux médecins, marchands de nourriture ou d’alcools, cigarettiers, tenanciers de bars... La prostitution est un secteur complètement intégré à l’économie capitaliste et à ses usages: le proxénète ou l’entraîneur paie la prostituée en dessous de la richesse qu’il en tire, investit dans la prostitution et parfois ailleurs, utilise la publicité...
Dans les quatre pays concernés, les revenus engendrés par les services sexuels représenteraient entre 2 et 14% du PIB. Une partie de ces revenus est directement rapatriée par les prostituées elles-mêmes vers leur région d’origine, là où vivent les parents. En Thaïlande, beaucoup de filles des zones rurales sont vendues jeunes par leurs parents démunis à des proxénètes de la capitale et continuent de leur envoyer de l’argent régulièrement. Dans ce pays, on estime que le montant de ce transfert ville-campagne dépasse celui de l’aide humanitaire apportée aux régions les plus pauvres. Comment dès lors nourrir l’espoir que le gouvernement décide de combattre sincèrement la prostitution?
Le secteur des services sexuels est loin de connaître un déclin. “(En Asie du Sud), les sources premières de revenu d’activités criminelles sont le trafic d’êtres humains et de stupéfiants, les jeux et les activités des groupes criminels organisés ”(10). En Thaïlande, le nombre de travailleurs du sexe (bordels, massages, night-clubs...) recensé par le ministère de la Santé publique est passé de 41.500 en 1979 à 75.400 en 1992 (11). La prostitution est une activité très rémunératrice pour les femmes dont la plupart n’ont aucune instruction et affirment “choisir” ce métier pour l’argent, malgré les risques qu’ils comportent (sida, MST, violences physiques, représailles...). L’argent qu’elles gagnent en se prostituant est plus important que ce qu’elles peuvent gagner dans une usine de textile par exemple, et, dans les pays asiatiques touchés par la crise, l’argent de la prostitution pallie tout simplement l’absence d’allocations de chômage.

Le cas de la Thaïlande
La prostitution en Thaïlande est fortement liée à l’immigration chinoise, principalement composée d’hommes. Depuis le XVIIIe siècle, le quartier chinois de Sampeng, à Bangkok, abrite le plus grand nombre de bordels de la ville. Dans le reste du pays, les sites industriels sont un lieu de forte activité de la prostitution.
Les femmes des régions rurales ont toujours eu un rôle économique important et une assez grande autonomie. Pendant longtemps, les communautés rurales ont fonctionné selon le mode matrilinéaire avec un héritage attribué à la plus jeune des filles. En contrepartie, les femmes sont responsables de leurs parents, maris et enfants. Aujourd’hui, l’héritage est divisé entre enfants de manière égale mais la responsabilité des femmes par rapport aux autres membres de la famille est maintenue (ce qui, en fait, est aussi le cas partout ailleurs). L’enquête menée dans le cadre du BIT démontre que la plupart des femmes se prostituent pour des raisons économiques. Elles doivent s’occuper d’enfants, de parents, d’un mari ou d’un petit ami. La prostitution est pour elles un moyen “aisé” de gagner beaucoup d’argent, en tout cas plus que dans d’autres secteurs d’activité. Certaines jeunes femmes sont là pour rembourser des dettes contractées par leurs parents.
La prostitution est aussi liée au type de développement économique adopté par la Thaïlande. Dans les années 1950 et 1960, d’importants investissements américains sont effectués en Thaïlande pour des raisons stratégiques. Ces investissements impliquent des transferts d’argent et d’hommes en Thaïlande, servant sur les bases militaires américaines. C’est ainsi que Pattaya devient le premier centre pour le tourisme sexuel en Thaïlande. Durant la guerre du Vietnam, la Banque mondiale a délivré d’importants fonds pour la construction d’infrastructures touristiques comme stratégie de développement accéléré. Cette période marque aussi l’entrée de la Thaïlande dans l’ère du tourisme sexuel de masse, avec des connexions entre les agences de voyages, les tour-operateurs et les propriétaires de bordels (12). Les clients ne viennent pourtant pas que de l’extérieur. Les programmes d’ajustements structurels menés dans les années 1980 ont accru les différences de revenus entre les régions urbaines et rurales mais également entre hommes et femmes. Si l’industrie a permis à de nombreuses femmes d’accéder à un salaire (bien insuffisant pour vivre seule à Bangkok), elle a aussi augmenté le revenu des hommes qui sont les premiers clients des établissements offrant des services sexuels. L’origine économique de la prostitution se situe donc bien à la fois dans la possibilité de gains très élevés (et donc de la présence de profits élevés) et d’inégalités de revenus importantes entre les sexes.
La prostitution en Thaïlande est probablement la meilleure illustration de ce à quoi peut amener une économie de marché branchée sur la satisfaction des désirs d’un groupe dominant.

  1. Nom donné aux bateaux immatriculés dans des pays dont la législation est très peu contraignante et les droits d’enregistrement très bas.
  2. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, le trafic Europe de l’Est-Europe de l’Ouest est en train de supplanter le trafic en provenance des pays du Sud vers l’Europe
  3. Coalition Against Trafficking in Women, Asia Pacific.
  4. C’est le taux de croissance de la Thaïlande avant la crise asiatique (1995) et des autres “tigres” asiatiques. Source: OCDE, Economic Outlook.
  5. C. Adler, “La violence, les sexes et le changement social”, in Revue internationale des sciences sociales, n°132, mai 1992.
  6. V. Charoenloet, “The social impact of the economic crisis in Thailand”, rapport au BIT, 1998, p. 18.
  7. V. De Graef, “La prostitution est-elle un métier?”, in La Revue nouvelle, n°202, 1990, p. 91.
  8. OIT, “Le commerce du sexe en Asie”, in Problèmes économiques, n°2609, 24 mars 1999, p. 17.
  9. C. De Stoop, Elles sont si gentilles, Monsieur, La Longue Vue, Bruxelles, p. 194.
  10. P. Mauro, “La corruption: causes, conséquences et recommandations”, in Problèmes économiques, n°2609, 24 mars 1999, p. 23.
  11. W. Boonchalaksi et P. Guest, Prostitution in Thailand, rapport préparé dans le cadre du projet de recherche “The sex sector: prostitution and development in SouthEast Asia”, 1994, p. 42.
  12. J. Hall, Prostitution in Thailand or how to keep millions of good women down, Ronéo.

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