Vous êtes ici : Accueil > Économie > Économie collaborative ou ubercapitalisme?

Une copyright Sam SaundersLes avancées technologiques ont, de tout temps, considérablement fait évoluer le monde du travail dans nombreux de ses aspects. Parfois en bien, parfois en mal. Derrière les opportunités a priori enthousiasmantes qu'amènent les nouvelles plateformes digitales se cachent de nombreux dangers. Aux premières loges : les travailleurs, qui risquent de voir disparaître petit à petit le modèle salarial tel qu'on le connait depuis des décennies. Plus globalement, ce sont aussi le droit au travail et la sécurité sociale qui risquent d'être impactés. Explications.


Plus une semaine ne se passe sans que des économistes, politiques, journalistes et experts autoproclamés débattent des vertus et des méfaits de l'économie collaborative. Afin d'éclaircir le débat, il est important, en premier lieu, d'essayer de définir correctement ce qui relève de l'économie collaborative et ce qui relève du capitalisme de plateforme. Nous nous concentrerons ici sur les impacts du capitalisme de plateforme sur le marché du travail, sur les conditions de travail et sur le statut du travailleur.

Plusieurs auteurs mettent en avant une supposée quatrième révolution industrielle. Nous serions entrés dans une ère numérique, un post-capitalisme fondé sur le partage des ressources peu utilisées. Certains optimistes 1 y voient même le chant du cygne du capitalisme tel que nous le connaissons aujourd'hui.

Qu'en est-il exactement ? Nous pouvons en tout cas dire que l'usage de nouvelles technologies basées sur l'utilisation de données massives a permis l'essor de davantage de services connectés. La mise en réseau de ces données au moyen d'objets connectés, de la géolocalisation et d'algorithmes permet une intermédiation instantanée entre une offre et une demande. D'un côté, une masse de consommateurs-évaluateurs prêts à commander des biens et services, de l'autre côté, une masse de travailleurs et de prestataires de services prêts à les satisfaire. Au milieu, une plateforme met en relation et ponctionne une partie de la valeur ajoutée, en général 15 à 25 % de la « transaction ».

Schématiquement, nous pouvons identifier deux types de plateformes : celles qui échangent des services et des ressources et celles qui mettent en relation des travailleurs avec des offres de travail. Les premières sont les plus connues : Uber, Deliveroo, Facebook, etc. Les deuxièmes le sont un peu moins mais méritent également qu'on s'y attarde : Amazon Mechanical Turk, Upwork, Listminut.

Des plateformes « innovantes »

Comment fonctionnent ces plateformes ? Pour être efficaces, elles ont besoin d'être monopolistiques. Afin de garantir la meilleure utilisation des ressources disponibles, il faut qu'un maximum de personnes se retrouve sur la même plateforme. Il n'y a pas besoin d'un deuxième Facebook. Et plusieurs Airbnb rendraient les plateformes moins efficaces dans la rencontre entre l'offre et la demande. Par conséquent, ces plateformes doivent être prêtes à dépenser énormément en frais de marketing pour se faire connaître et emporter le marché. Cela explique notamment pourquoi elles ne sont pas rentables directement et que le business model est si fragile. Encensée comme la meilleure start-up de l'année, la plateforme de livraison à domicile Take Eat Easy a ainsi fait faillite le jour où les investisseurs ont décidé de miser sur un autre concurrent.

Ensuite, les plateformes fonctionnent en disruptant le marché du travail. En clair, elles appliquent la tactique dite du « fait accompli » par rapport aux législations existantes. Uber ou Airbnb n'ont pas demandé d'autorisation ou d'agrément pour opérer sur le territoire belge. Elles s'y imposent et dictent ensuite leurs conditions à des autorités publiques partagées entre la fascination pour un business model « innovant » et une forme de passivité coupable.

Enfin, ces plateformes nient leurs responsabilités d'employeurs. Elles n'ont ni salariés ni capitaux, mais participent pleinement à une atomisation de l'emploi en tâches, bien aidées par une armée de travailleurs contraints de les utiliser faute d'emploi convenable disponible.

Quel impacts pour les travailleurs ?

Le puissant discours porté par ces plateformes sur l'innovation supposée est un argument régulièrement utilisé par les défenseurs de ce modèle disruptif. Tout qui irait à l'encontre de la flexibilité ou de la compétitivité serait un dangereux conservateur et ne comprendrait rien à la révolution numérique en cours. Lorsqu'on examine rigoureusement les formes de travail qui se développent via les plateformes, on peut se rendre compte que le passéisme n'est pas nécessairement là où on le pense. En effet, la division du travail en tâches, l'organisation du travail à la demande, l'absence de protection sociale sont des caractéristiques du modèle social prévalant avant les révolutions industrielles. Si l'on pousse la comparaison plus avant, les plateformes sont un peu des seigneurs donnant à leurs serfs un droit de cuissage sur leur propriété.

Sur les plateformes de mise en relation d'offre et de demande de travail, comme Upwork, Amazon Mechanical Turk ou Listminut, les « travailleurs de la foule » ou crowdworkers ne bénéficient ni de protection sociale, ni de salaire minimum. Comme jadis les dockers attendant sur les quais qu'un travail leur soit proposé, ils sont mis en concurrence mondiale et attendent derrière leur ordinateur qu'on fasse appel à eux. On trouve de cette manière des traducteurs philippins à partir de 3 dollars de l'heure. Sur Upwork, les travailleurs doivent se soumettre à la plateforme en acceptant les conditions générales d'utilisation qui prévoient notamment l'acceptation de se faire photographier toutes les 10 minutes, pour donner la garantie au donneur d'ordres qu'ils sont bien derrière leur écran.

Les coursiers à vélo, bien que techniquement « indépendants », doivent se soumettre aux exigences de la plateforme : porter un uniforme, se comporter d'une certaine manière, suivre le chemin préconisé par l'algorithme et accepter les shifts, sous peine de se faire déconnecter sans préavis. L'évaluation est soi-disant transparente puisque faite par les utilisateurs. En réalité, elle ne repose guère sur la qualité du service rendu, ou sur une série de critères communs définis à l'avance, mais bien sur la subjectivité du client. Cette notion de réputation est particulièrement vicieuse. Le nombre d'étoiles détermine la possibilité pour le travailleur de garder ou non son gagne-pain.

Le seul interlocuteur des travailleurs est une plateforme, un algorithme qui fixe la cadence.

L'extrême flexibilité découlant du travail à la demande brouille encore davantage les frontières entre vie privée et vie professionnelle. Le travailleur des plateformes n'a pas d'horaire ni de lieu de travail, il n'a bien souvent pas de collègues non plus, ni de supérieur hiérarchique d'ailleurs. Son seul interlocuteur est une plateforme, un algorithme qui fixe la cadence. Dans ces conditions, il n'est pas compliqué de comprendre les impacts du stress et d'intensification du travail sur la santé. S'il veut être compétitif face aux autres concurrents, il doit travailler plus vite et mieux que les autres. Malheur à ceux qui ne suivent pas le rythme...

Ici encore, la plateforme ponctionne de la valeur ajoutée et laisse les risques du métier et le financement des infrastructures au « prestataire de services ». Pour résumer, et bien se rendre compte des dérives potentielles de ces nouveaux acteurs, laissons le PDG d'une compagnie de financement participatif baptisée Crowd Flower exposer sa recette miracle : « Avant Internet, il aurait été difficile de trouver quelqu'un qui bosserait pour vous pendant dix minutes, puis de le virer au terme de ces dix minutes. Mais, grâce à la technologie, vous pouvez réellement trouver cette personne, lui verser une petite somme et ensuite vous en débarrasser quand vous n'en avez plus besoin 2. »

Du contrat de travail au contrat commercial

Le contrat de travail n'est pas mort, il bouge encore. Toutefois, force est de constater que l'émergence du capitalisme de plateforme s'est développé sur un double concept central : l'absence d'employeur et l'absence de travailleur salarié.

Les plateformes proposent au travailleur de signer (ou parfois même juste cliquer) sur « j'accepte les conditions générales d'utilisation ». L'enjeu principal est de bien montrer qu'en aucun cas il n'y a de relation employeur/employé, ni de protection sociale liée à un statut de salarié. De cette manière, le droit du travail est contourné et ce contournement est rendu possible par l'acceptation du travailleur.

N'étant pas considérées comme « employeurs », les plateformes échappent pour l'instant à toute forme de taxation. Ces plateformes ayant par ailleurs le plus souvent leur siège social dans des paradis fiscaux, il est très difficile pour les autorités publiques de les imposer. À terme, le nombre de secteurs « uberisables » n'a pas de limite : dans la santé, les assurances, le secteur bancaire, le notariat, les services aux personnes, le commerce... Dans ce contexte, il faut impérativement penser une manière de financer les infrastructures nécessaires et vitales tant aux consommateurs de ces plateformes qu'à leurs travailleurs.

La fin du travail ou de l'emploi ?

Il faut se garder de prévisions trop pessimistes, mais il serait tout aussi périlleux de balayer d'un revers de la main les craintes légitimes que le développement de ces plateformes suscite. S'il n'y a pas un consensus sur cette issue, nous pouvons tout de même dégager plusieurs tendances.

Ainsi, le travail indépendant va prendre de l'ampleur. On estime que 35 % des travailleurs aux États-Unis ont travaillé de manière indépendante. En France, le nouveau statut d'auto-entrepreneur connait également un succès fulgurant. À tel point qu'on peut désormais trouver des auto-entrepreneurs qui font la plonge dans les grands restaurants parisiens3.

La tendance va vers une raréfaction du travail à temps plein et à durée indéterminée.

En Belgique, on constate une progression continue du travail à temps partiel et du statut d'indépendant complémentaire. Bien qu'il serait prématuré de parler d'une révolution, force est de constater que la tendance va vers une raréfaction du salariat à temps plein et à durée indéterminée. Les carrières sont de plus en plus marquées par des allers-retours entre travail et non-travail, missions de courte durée et périodes de chômage.

Cette tendance est à l'œuvre depuis au moins une quarantaine d'années. Avec l'appui de discours générationnels caricaturaux, le patronat explique que la demande de flexibilité, voire d'agilité est consécutive aux aspirations de la « génération Y » ou dite « millenials », qui serait en recherche permanente de travail horizontal, d'un travail qui fasse sens, et pour lequel le travailleur dispose d'une grande autonomie, tout en ayant des aspirations financières et d'épanouissement personnel.

Il nous semble évident que ce discours sur « l'aspiration à la flexibilité dans un monde qui change » n'a de sens que du point de vue d'un patronat cherchant à miner deux siècles de luttes sociales. Il vise à légitimer les attaques contre le droit du travail et contre la sécurité sociale. Il vise aussi à diviser les travailleurs et à les isoler. Il n'a qu'un agenda, celui des patrons, et un objectif, celui du capital : exploiter les travailleurs pour en retirer un maximum de dividendes. L'éternelle rengaine...

Conclusion

La digitalisation de l'économie est un phénomène multiforme. Si nous concentrons notre propos sur le versant négatif des plateformes, c'est pour en souligner les risques pour notre modèle social d'une part, et, d'autre part, pour contrebalancer la vision optimiste, positiviste et déterministe qui est proposée le plus souvent sur la place publique. Il n'y a pas de fatalité face aux changements technologiques. Depuis la création des syndicats, la technologie a réalisé d'énormes progrès, qui n'ont pas nécessairement été à l'encontre de l'épanouissement des travailleurs. Il y a donc à la fois une forme d'urgence à réagir face à ces changements et une exigence d'en explorer attentivement les facettes avec tous les acteurs.Au fond, ce qui reste constant, c'est la nécessité d'aborder ce problème avec nos propres outils : ceux de l'éducation permanente. Les syndicats ont la responsabilité d'organiser collectivement les travailleurs les plus fragiles sur le marché du travail, sans pour autant cautionner le capitalisme de plateforme. En partant de l'expérience des coursiers à vélo par exemple, qui n'ont pas attendu les syndicats pour s'organiser et qui construisent patiemment leurs revendications, leurs moyens d'action. Il incombe aujourd'hui aux syndicats et aux mouvements sociaux de proposer par ailleurs des utopies réalistes, et de tracer des chemins pour y parvenir. #

Pierre Ledecq : CSC, service Entreprise

©: Sam Saunders


 

1. J. RIFKIN, La nouvelle société du coût marginal zéro, Paris, Les liens qui libèrent, 2014.

2. M.Z. MARVIT, « How crowdworkers became the ghosts in the digital machine », The Nation, New York, 2014, cité par T. FRANK dans « Les démocrates américains envoûtés par la Silicon Valley », Le Monde diplomatique, mars 2016, pp.18-19.

3. http://www.1001-autoentrepreneurs.com/recherche-rapide.php?catid=112


 

 

 


DEMO SEPTEMBRE 2017 LOW-page-001

recevoir-democratie01

Comité de rédaction

Laurence Blésin, Catherine Daloze, Virginie Delvaux, Patrick Feltesse, Pierre Georis, Christian Kunsch, Frédéric Ligot, Thomas Miessen, Véronique Oruba, Paul Palsterman, Céline Polain, Naïma Regueras, François Reman, Muriel Ruol, Claire Terlinden, Anaïs Trigalet
Rédacteur en chef : Nicolas Roelens
Journaliste : Stéphanie Baudot

Email : democratie@moc.be 

Editeur responsable :
Pierre GEORIS, Centre d'information et d'éducation populaire du MOC (CIEP)
BP50 - 1031 Bruxelles

Avec le soutien de Mouvement Social scrl


ciep-moc-logo © 2013 Revue Démocratie FWB QUADRI HORI