La vulgate néolibérale nous avait habitués, depuis des années, aux dénonciations multiples et variées du rôle de l'État dans l'économie, sur le thème : "Laissons faire le privé…" Soudain, après le 11 septembre dernier, États-Unis et Europe semblent redécouvrir les vertus de la puissance publique. Mais ne nous y trompons pas. Il ne s'agit pas, comme l'explique Réginald Savage dans l'article très éclairant qui suit, d'une redécouverte de l'État keynésien traditionnel, en quelque sorte " bon père de famille ", mais plutôt d'un État libéral interventionniste, voire hégémonique, visant une nouvelle extension du capitalisme à l’échelle mondiale.


Dans les jours qui ont immédiatement suivi les attentats du 11 septembre aux États-Unis, on a assisté à une montée concertée en première ligne des grandes Banques centrales des pays industrialisés, Réserve fédérale américaine et Banque centrale européenne (BCE) en tête, pour rassurer les marchés financiers et juguler les risques de crise financière systémique. En baissant quasi simultanément les taux d’intérêts de référence, et en s’engageant de facto à assurer la liquidité de l’économie face aux risques potentiels de crise bancaire, les Banques centrales ont ainsi joué à plein leur rôle public de " prêteur en dernier ressort ". En période de déstabilisation des anticipations des acteurs privés, elles assumaient ainsi pleinement leurs fonctions de gardiennes ultimes de la stabilité monétaire globale et de recadrage référentiel de ces mêmes anticipations. Dans la foulée des attentats et de la mise sur pied d’une vaste coalition internationale antiterroriste, la nouvelle administration américaine semblait aussi enfin sortir de son splendide retranchement ultra-libéral et néo-isolationniste. Elle annonçait en effet un vaste et onéreux programme de soutien public à la relance économique et de colmatage des " dégâts économiques collatéraux " des attentats, dans les secteurs du transport aérien et de l’assurance notamment. Couplé au programme coûteux de baisses fiscales déjà mis en chantier avant les attentats, l’effort américain de relance macroéconomique budgétaire peut ainsi paraître comme de grande envergure, et en rupture apparente par rapport aux préceptes devenus classiques d’orthodoxie budgétaire et de non-interventionnisme public. Enfin, les attentats allaient mettre en lumière les liens étroits et " dérangeants " entre le financement international des réseaux terroristes et la nébuleuse des financements occultes via les paradis fiscaux, bancaires et juridiques off-shore, le tout en connexion étroite et diffuse à la fois avec les grands centres financiers mondiaux, en particulier la City de Londres, ainsi que la fine fleur de l’establishment bancaire mondial.
Tous ces éléments combinés ont pu, un moment, donner l’impression d’une rupture possible par rapport au dogme néo-libéral prégnant du retrait de l’État, de laxisme par rapport à l’argent criminel et du tout au marché. Mais, même si certaines inflexions sont perceptibles dans la conduite des politiques économiques, notamment aux États-Unis, l’analyse des tendances sous-jacentes qui y étaient déjà à l’œuvre avant les attentats dément fermement l’hypothèse d’une rupture. Elle conforte plutôt l’idée d’une continuité, mais avec les infléchissements rendus nécessaires par le ralentissement économique américain déjà à l’œuvre avant septembre.

Interventionnisme libéral
Comme le note aussi un dossier récent sur le sujet (1), la thématique de la victoire des marchés sur un " État " vaincu est largement fondée sur une illusion d’optique, voire une erreur fondamentale d’analyse. L’État, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, ne s’est jamais vraiment retiré du jeu économique, mais il a par contre assez radicalement modifié ses modalités d’intervention et d’influence. Ainsi, il est vrai que l’interventionnisme keynésien et social-corporatiste des années 70, jugé inflationniste et devenu incompatible avec les exigences de rétablissement des conditions de rentabilité du capital, a été progressivement évincé et remplacé, mais par un " interventionnisme libéral " lui aussi très actif, mais au contenu très différent. La mission de ce dernier a été, tant en Europe qu’aux États-Unis, de mettre en place les conditions structurelles d’un nouveau régime international de croissance et d’accumulation. Ce nouvel interventionnisme libéral s’est manifesté dès le début des années 80, avec l’Amérique reaganienne et l’Angleterre thatchérienne comme avant-gardes (2), en pesant activement sur le rapport des forces sociales en défaveur des salariés et des agents endettés, et au profit des créanciers, des entreprises et des actionnaires.
La croissance fordiste (3) était fondée sur un régime monétaire international de changes fixes, un rapport salarial dynamique bénéficiant largement de la redistribution du surplus généré par les gains de productivité, sur une régulation étatique de type keynésienne (4), sur une finance à dominante bancaire relativement compartimentée et administrée sur une base territoriale. Le nouveau régime qui se met en place se fonde à l’inverse de manière centrale sur la libéralisation et internationalisation financière. Celle-ci devient le principe unificateur d’une nouvelle extension du capitalisme à l’échelle quasi-mondiale; elle s’impose comme le vecteur d’une mise en concurrence des espaces territoriaux et sociaux, ainsi que comme moteur d’une péréquation internationale renforcée des taux de profits des firmes. Cette libéralisation financière à l’échelle mondiale va de pair avec un approfondissement planétaire du libre-échange, un renforcement du rapport de forces en faveur des créanciers via la mise en place d’un régime de hauts taux d’intérêts réels (hors inflation) qui durcit la contrainte financière pesant sur les agents endettés, au premier rang desquels les États et puissances publiques. Les politiques économiques mises en place dans les pays industrialisés par les équipes dirigeantes élues participent activement à cette redéfinition des modes opératoires et du champ d’action publique. Elles abandonnent en effet les politiques de soutien de la demande, privilégient la lutte contre l’inflation (désinflation salariale compétitive) et le rétablissement de la profitabilité et " compétitivité " des entreprises, imposent la consolidation budgétaire et l’extension du champ d’extraction de plus-value par privatisation des entreprises publiques et marchandisation progressive de nouveaux champs de la vie sociale (loisirs, média, communications, santé, etc.). Quant au mode de financement des entreprises, on assiste à un recul de la finance d’intermédiation bancaire au profit de la finance directe par appel aux marchés boursiers, ceci participant activement à l’émergence d’un capitalisme patrimonial, la " valeur actionnariale " devenant le nouveau principe de gestion (" corporate governance ") et de valorisation des entreprises.

Tous en étaient frappés…
Les États d’Europe continentale, même d’inspiration sociale-démocrate, ne restent pas en retrait de cette vaste contre-révolution conservatrice initiée dans le monde anglo-saxon. Ils participent activement à la mise en place de ce régime de croissance financiarisé, en généralisant la libre circulation européenne des capitaux (fin des années 80) et mettant en place le marché unique (en principe finalisé en 1993). Ce dernier consacre la libéralisation de nombreux secteurs économiques encore fortement encadrés et réglementés sur une base nationale (transports aériens et routiers, communications, banc-assurance, électricité, etc.). Le dispositif institutionnel de cette " nouvelle économie " néo-libérale se trouve complété par le Traité de Maastricht et le projet d’union monétaire européenne et de monnaie unique (euro), fondé sur la convergence nominale (prix) et budgétaire des États sur la base de critères quantitatifs stricts. Cette union monétaire réduit certes drastiquement l’exposition de l’Europe à la volatilité des mouvements de changes ou aux risques de crises spéculatives associées, et supprime les contraintes externes nationales. Mais son inspiration fortement monétariste aboutit de fait – du moins au cours d’une longue période d’ajustement budgétaire structurel – à priver les États membres de la disponibilité discrétionnaire de l’outil budgétaire national comme mode de régulation anti-cyclique en cas de choc conjoncturel (5). Dans ce nouvel environnement façonné par les orientations convergentes mises en œuvre de part et d’autre de l’Atlantique, le rôle des politiques publiques ne disparaît pas mais change radicalement de nature et de contenu. La vulgate néo-libérale abondamment popularisée et diffusée s’accommode par ailleurs fort bien de pratiques asymétriques et de contournements obliques au gré des rapports de forces internationaux. Ainsi, le reaganisme des années 80 se révèle à l’autopsie un savant dosage de libéralisme fiscal (réductions massives d’impôts en faveur des classes fortunées, des entreprises et de l’investissement productif), de keynésianisme budgétaire (déficitaire) et de soutien massif, même si indirect, à la restructuration de l’industrie américaine par le biais de commandes publiques militaires d’envergure et d’aides associées à l’innovation et à la recherche (notamment dans le secteur de l’aérospatiale, des télécommunications, des nouveaux matériaux).

Reagan version Bush Jr
À bien des égards, le programme de Bush junior présente certains traits caractéristiques d’un remake de l’agenda reaganien. Dans un contexte identique de ralentissement économique et de taux de change élevé, le programme de Bush s’appuie sur les largesses fiscales aux " gagnants ", l’abandon de l’orthodoxie budgétaire, et un soutien financier public considérable au maintien de la suprématie technologique des industries américaines sous couvert et maquillage de programme de " bouclier anti-missiles ". Si, comparativement aux années Clinton, on peut parler aux États-Unis d’une certaine forme de " retour de l’État ", c’est celui d’un État à vocation hégémonique s’appuyant sur un " keynésianisme militaire " pour consolider ses positions géopolitiques et pour faire face aux premiers ratés depuis dix ans du nouveau régime de capitalisme patrimonial mis en place. En cela, il n’y a aucune rupture significative depuis l’ère Reagan.

Parallèlement, le régime de libéralisation financière permet depuis dix ans aux États-Unis, comme d’ailleurs à l’époque Reagan I, de siphonner les excédents européens et japonais d’épargne financière pour financer la modernisation accélérée de leur industrie et le rétablissement de leur compétitivité technologique et structurelle. Le tout s’opère sur fond de dollar " fort ", ceci allégeant par conséquent l’inflation importée, et forgeant ainsi les conditions d’une politique monétaire accommodante. On pourrait dès lors se retrouver à nouveau, si l'on n’y prend garde, dans un scénario asymétrique et dualiste proche de celui de la première moitié des années 80 (années Reagan), avec une Europe s’enfonçant dans le conservatisme macroéconomique et le masochisme budgétaire non-coopératif – donc dans une nouvelle phase de croissance molle – alors même que les États-Unis continueraient à financer, grâce à leur attractivité financière auto-entretenue, leur relance économique budgétairement dopée et financée par capitaux importés interposés.

Europe bancale
L’Europe par contre ne se trouve pas en capacité politique de suivre les États-Unis sur la voie de la " relance ", sans parler du Japon. Ce dernier, englué depuis dix ans dans la déflation larvée et dans une crise financière interminable et majeure, n’a pas réussi à ce jour à sortir de l’ornière malgré la mobilisation très keynésienne de ressources budgétaires considérables, d’un endettement public exponentiel, et d’une politique monétaire hyper-accommodante (des taux d’intérêts nominaux proches de zéro). L’Europe, de son côté, se trouve largement paralysée par une architecture institutionnelle inachevée. Elle l’est aussi par la " Constitution " monétaire et budgétaire d’inspiration monétariste dont elle s’est dotée à une époque révolue où les risques inflationnistes pouvaient encore être considérés comme subsistants voire réels. Elle souffre fondamentalement d’un manque de crédibilité politique, même – et surtout – aux yeux des grands acteurs et marchés financiers. On est en effet entré depuis quelques années dans un contexte où le dynamisme économique ou financier et le potentiel de croissance à court ou moyen terme constituent dorénavant des facteurs bien plus décisifs aux yeux des investisseurs institutionnels que le rythme de croissance d’un agrégat monétaire ou le respect strict quasi obsessionnel, comme en Europe, d’un plafond de hausse de l’indice conventionnel des prix à la consommation.

La flexibilité des missions assignées à la Réserve fédérale américaine (6) lui confère à cet égard un avantage décisif sur sa jeune consœur européenne, engluée comme cette dernière l’est dans une Constitution monétariste rigide et déjà périmée. Avec des États membres dont la politique budgétaire reste aujourd’hui congénitalement corsetée par le Programme de stabilité (et de croissance), l’Europe souffre aujourd’hui structurellement de son insuffisance intrinsèque de capacité ou surface budgétaire supranationale propre, ainsi que de l’absence de ressources fiscales autonomes. Les conflits politiques latents voire à peine voilés entre la Banque centrale européenne et certaines autorités politiques nationales, voire européennes, quant à la conduite du " policy-mix " (7) européen adéquat complètent ce tableau peu reluisant des marges d’(in)actions européennes, paralysées qui plus est également par la règle d’unanimité en matière fiscale. Cette architecture inachevée voire déséquilibrée et conflictuelle de la gouvernance économique en Europe constitue en soi un élément de faiblesse économique majeur dans un monde en proie aux chocs et aux turbulences, ainsi qu’à la domination géoéconomique redevenue sans partage et sans concession des États-Unis.

État (social)-libéral ?

Ceci dit, il serait illusoire de croire qu’un retour en Europe à une régulation étatique keynésienne traditionnelle, à l’ancienne, notamment via la relance budgétaire même concertée, suffirait à aplanir toutes les difficultés et à supprimer les cycles et crises économiques. Les approches théoriques récentes de la croissance (théories de la croissance endogène) indiquent certes clairement l’importance des facteurs institutionnels " hors-marché " dans le dynamisme de la croissance économique. Parmi ces facteurs, on notera la performance des systèmes d’innovation (généralement mixtes), la qualité de la formation professionnelle, du système éducatif et du " capital humain ", la densité des réseaux d’infrastructures (transports et télécommunications), etc. Ces divers éléments dépendent pour partie, mais pas exclusivement, de la qualité de modes d’intervention publics, sans que le volume financier à court terme de ces interventions (et a fortiori celui d’éventuels déficits associés) ne soit a priori automatiquement garant de cette " compétitivité non-prix " de l’économie.
Ce dont l’Europe a besoin, c’est d’une volonté et d'une capacité à définir un autre modèle de croissance durable et de commerce équitable de type social-écologique, et cela en relation avec les forces progressistes montantes du Sud.
Bref, les événement récents sont venus rappeler que lors " d’accidents " majeurs, des interventions tant symboliques qu’effectives des autorités politiques et monétaires restent plus que jamais nécessaires pour stabiliser et ré-ancrer les anticipations privées, voire faire face aux risques de contagions systémiques (paniques boursières et risques de crises bancaires en cascades). Malgré les discours anti-étatiques ambiants, il serait totalement erroné de croire que l’État se soit lui même " auto-expulsé " de la sphère de la régulation économique. Par contre, ses modes d’intervention se sont radicalement modifiés depuis vingt ans et ont été adaptés aux exigences de reproduction d’un nouveau régime de croissance capitaliste qui s’est entretemps non seulement largement globalisé mais aussi financiarisé. De " protecteur et keynésien " à l’ère des trente glorieuses, garant de démocratie économique et sociale, l’État est devenu, avec des variantes plus ou moins marquées selon les pays, un État (social)-libéral jouant plus ou moins activement le jeu de la mise en concurrence des territoires et des espaces sociaux et fiscaux et acceptant les lois d’airain de la péréquation mondiale des taux de profits et de la croissance boursière.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la réaction d’auto-défense très vive de l’appareil d’État américain (baisses massives d’impôts et de taux d’intérêts), réaction déjà engagée bien avant le 11 septembre, dès lors que la dynamique d’accumulation du système subissait une forte crise d’essoufflement, et que cette crise, amplifiée par le choc de septembre, risquait de dégénérer en processus dépressif cumulatif.

Réginald Savage
Économiste FOPES

  1. Voir Alternatives économiques, " Le nouvel interventionnisme libéral ", n° 197, novembre 2001.
  2. En Belgique, ces orientations sont incarnées par le gouvernement de centre-droit Martens-Gol, qui met en place une politique de rétablissement de la compétitivité et rentabilité des entreprises par désindexation salariale (partielle), austérité sociale et budgétaire, mesures en faveur du capital à risque, etc.
  3. …du nom d’Henri Ford aux États-Unis, qui avait bien compris que le développement des débouchés pour ses voitures… dépendait avant tout de la progression du pouvoir d’achat des salariés américains !
  4. …insistant sur l’importance de la demande sociale interne, éventuellement appuyée sur la relance budgétaire de l’État, comme facteur de dynamisme économique.
  5. Orientation expansive en cas de ralentissement économique, restrictive en cas de surchauffe ou de dérapage inflationniste.
  6. Celle-ci a en effet pour missions conjointes la stabilité monétaire et le soutien de la croissance, alors que la BCE a, de par sa Constitution édictée par les autorités politiques de l’époque, pour mission officielle exclusive de maintenir l’inflation européenne sous la barre des 2%.
  7. Mélange savamment dosé de politique budgétaire et monétaire, en vue d’atteindre des objectifs fixés en matière d’inflation et de croissance économique.

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