L'« État indépendant du Congo» est né en février 1885 à l'issue de la conférence de Berlin. Ce 120e anniversaire est une bonne raison de visiter l'exposition « La mémoire du Congo. Le temps colonial » au Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren. Ouverte jusqu'au 9 octobre, cette exposition, organisée dans le cadre des 175 ans de la Belgique, revisite une page de notre histoire et de celle du Congo encore très controversée aujourd'hui.

On a tous un jour ou l'autre visité le musée royal de l'Afrique centrale, ce grand musée à l'architecture léopoldienne, à la fois imposant et désuet. On en a des souvenirs de gosse : cette immense pirogue qui nous arrivait à peine au menton ou encore ces masques effrayants ou cet éléphant gigantesque situé à l'entrée du musée. Une vision digne de Tintin au Congo... Avec l'exposition « La mémoire du Congo – Le temps colonial », ces clichés éculés sont vite remisés au placard, le musée affiche clairement sa modernité même si le bâtiment, lui, est toujours bien là.

Une première du genre

L'entreprise était ardue. On peut dire que sa concrétisation a non seulement le mérite d'exister, mais qu'elle illustre intelligemment le propos. Il faut le souligner, l'exercice est exceptionnel, pas tellement à l'aune de la Belgique : à plusieurs reprises, les pages les plus douloureuses de notre passé ont été parcourues (la commission Rwanda, la commission Lumumba...). Mais à l'échelle des anciennes « puissances coloniales », un tel retour sur le passé, intellectuellement honnête et sans concession, est l'un des premiers du genre. À chaque étape, l'exposition tente de présenter les deux versants d'une histoire complexe, afin que, au vu des faits et des documents, le visiteur puisse tirer par lui-même ses propres conclusions.

Ceux qui s'attendent à retrouver ici le ban et l'arrière-ban des trésors collectés par les officiels et les missionnaires d'Afrique seront déçus : ces pièces d'art et d'artisanat sont la portion congrue ! Le but n'était pas de présenter un florilège plus ou moins exotique. Il était de nous montrer ce que les Belges ont entrepris, réussi ou abîmé au long de leur présence dans ce vaste empire grand comme quatre-vingts fois la Belgique. Et parler des pertes humaines qu'on leur impute et dont l'ampleur et le désastre sont à évaluer en tenant compte des implications de l'époque.

Déclinaison autour de six thèmes

L'exposition s'articule autour de six thèmes illustrés par des photos d'époque, des pièces tirées des richissimes collections du musée, des objets usuels, des cartes, des extraits de correspondances, ainsi qu'un recours permanent à l'audiovisuel.

Le premier module consacré au « temps long de l'histoire » relativise les quatre-vingts années de présence coloniale et rappelle qu'au Katanga par exemple, les « mangeurs de cuivre » excellaient dans la fonderie. Également passionnante est la relecture des cartes datant de la conférence de Berlin, où l'on voit se mettre en place la structure définitive du pays.

La salle consacrée aux violences de l'État indépendant du Congo s'efforce de répondre à la polémique relancée en Grande-Bretagne et aux États-Unis sur le « scandale des mains coupées ». Si les textes relativisent l'ampleur et surtout les intentions de ce qui fut indûment appelé un « génocide », les images sont là, qui montrent la cruauté de ces temps où le Congo était géré comme une entreprise privée, rendez-vous d'aventuriers venus de toute l'Europe. Légataires de cet empire qu'ils n'avaient pas vraiment souhaité, les Belges tentent par la suite d'en faire une « colonie modèle ».

Le module consacré aux « transactions » donne cependant d'autres clés de cette « œuvre civilisatrice » : certes, la recherche scientifique, dans le domaine agronomique entre autres, se déploie, l'encadrement sanitaire est tel que « la santé pour tous en l'an 2000 » apparaît non comme un slogan, mais bien comme un objectif réalisable. Transports et infrastructures se développent, mais en ordre dispersé et, surtout, pour répondre aux impératifs de la production minière, clé de voûte de ce « principe de rentabilité » qui est le maître mot de la présence coloniale. Même si les commentaires sont nuancés, la mise en valeur des immenses richesses du sol congolais apparaît comme l'inévitable tribut à payer au progrès. « D'autres versants de cette exploitation économique sont cependant passés sous silence, comme le travail forcé, les corvées, ou l'obligation de payer l'impôt de capitation » (1).

Le module consacré aux « rencontres » est paradoxal : il rappelle la hiérarchie des races qui marquait la colonie, illustrée entre autres par l'urbanisme, l'architecture, les « Color bar » ou par le sort réservé aux métis. Il n'empêche que des échanges eurent lieu, entre autres dans le domaine artistique.

Sur ce plan, le Musée de l'Afrique innove et s'ouvre à la musique. Apparaît ainsi le parcours circulaire de la rumba et du mambo : arrivés à Cuba avec les dernières vagues de la traite négrière, au XIXe, ces « rythmes afro-cubains » reviennent au Congo dans les années 30, sont aussitôt réinterprétés et se retrouveront dans les grands succès des années 60 !

Ce qu'on ne montre pas

Les images de la représentation du Congo sont tout aussi révélatrices : par ce qu'elles montrent, mais également par ce qu'elles ne disent pas. Aussi bien lors de l'Exposition coloniale de 1887 que lors de l'Expo de 1958, les mêmes thèmes se répètent : civilisation, progrès, modernité. Ce que l'exposition appelle « l'optimisme matériel » des Belges repose sur des réalités bien tangibles.

Mais ce que l'exposition ne montre pas, c'est pourquoi moins de deux ans après le triomphalisme de 1958, la colonie s'écroule-t-elle aussi rapidement, dans la stupeur générale ? Où était la lézarde qui minait l'édifice et dont on n'avait pas vu la progression ? Où sont les révoltes des populations, les mutineries, les exodes de ceux qui fuyaient le travail forcé ? Pour illustrer cet autre versant de la réalité, il eût fallu sans doute plus de temps, de budgets, de recherches, aller au-delà des images et des collections disponibles... Sans doute pour une autre expo...

Une entreprise risquée

Toute exposition sur ce thème risque de se heurter rapidement aux uns la trouvant trop timorée, trop conservatrice, voire négationniste, ou aux autres qui la verront trop accusatrice et oublieuse de l'action des Belges. Les écueils sont, bien sûr, légion. Le passé colonial est vite caricaturé. Les nostalgiques parlent encore de l'action civilisatrice de la Belgique et du règne glorieux de Léopold II. Les anciens coloniaux sont organisés en lobbies très actifs et sourcilleux, il suffit de discuter avec les guides du Musée quelques minutes et ils vous raconteront les nombreuses interpellations indignées dont ils font l'objet lors de la visite de l'exposition de la part d'anciens coloniaux. D'autres, tout à l'inverse, n'insistent que sur les « crimes de Léopold II ». Pour ne rappeler qu'un fait, même s'il n'en est fait nulle mention dans l'exposition, à quelques centaines de mètres du musée reposent sept Congolais victimes de « l'exhibitionnisme colonial » puisqu'ils décédèrent de maladie lors de l'exposition de 1897, organisée à l'initiative de Léopold II, soucieux de sensibiliser son peuple, peu entiché d'aventures coloniales, à son œuvre africaine.

Il fallait aussi, et avant tout, dans une telle exposition, tenir compte du regard des Africains eux-mêmes sur leur passé et sur leurs colonisateurs. Car le but – réussi – de l'exposition est de confronter les regards croisés des Blancs et des Noirs sur ce passé récent.

Guido Gryseels, le directeur du musée de Tervuren, a pris ce risque, car il voulait qu'une telle exposition serve de point de départ à une profonde réforme du musée de l'Afrique centrale, qui doit devenir un vrai musée de l'Afrique actuelle et non plus un monument superbe et assoupi du Congo de grand-papa. L'exposition doit servir à continuer ce travail de mémoire. Une première chose serait d'aider les Congolais, qui sont très demandeurs, à recevoir cette exposition chez eux.

Catherine Morenville

(1) In Le Soir du 4 février 2005.


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