La culture renvoie à ce qu'il y a de plus profond en nous : le sens que nous donnons à la vie, nos conceptions des relations humaines, nos valeurs, et donc aussi nos indignations. L'éducation permanente, les centres culturels, les télévisions locales et la radio-télévision publique (RTBF), l'accès aux biens culturels... sont autant d'« instruments » pour contribuer à une société où toutes et tous peuvent exercer leurs droits démocratiques à la critique, l'expression et au débat. Or, beaucoup d'institutions culturelles vont mal, les perspectives budgétaires de la Communauté française sont mauvaises. En cause : le morcellement des ministres depuis 1999 qui a fragilisé le secteur, diminué les budgets et empêché les arbitrages nécessaires.

 

La démocratie culturelle passe par le soutien de lieux ou d'espaces – en fait des organisations et associations – qui permettent aux citoyens de mieux comprendre leur environnement, de pouvoir faire des arbitrages et des choix et de participer à la transformation de la société. Elle complète ainsi la démocratie politique représentative par une démocratie sociale associative, en lien avec l'action des pouvoirs publics. Les obstacles à cette prise de conscience et à l'action collective sont immenses : les intérêts économiques du capitalisme se concrétisent dans les modes de pensées, des analyses, des mots qui obscurcissent la compréhension des réalités. Il y a donc un combat à mener, et ce combat est d'ordre culturel.

Que constate-t-on ?

Que la télévision, outil culturel majeur, ne remplit pas ce rôle : la concurrence, l'introduction massive de la publicité et la domination de l'audimat renforcent les programmes faciles, « grand public », qui suscitent peu ou pas la réflexion critique. Que des offres culturelles gratuites, du type « festivals », amputent grandement les budgets culturels. Que les TV locales ne sont pas suffisamment incitées à valoriser les initiatives des associations.

Que les centres culturels ont tendance à privilégier la grande diffusion, au détriment des autres missions qui leur sont confiées et notamment l'appui de longue durée aux associations de citoyens.

Les mesures prises

Le gouvernement a permis le maintien et peut-être le développement du secteur subsidié de l'éducation permanente par la production d'un nouveau décret, en vigueur depuis janvier 2004. Mais l'ensemble des politiques culturelles ne change pas : les débats sur la réforme « Magellan » de la RTBF n'évoquent pratiquement pas l'enjeu du rapport au monde associatif. Les centres culturels, même si c'est dans leurs missions, tendent à négliger le lien avec l'associatif et à donner la priorité à la diffusion de grands spectacles. Tout se passe comme si le lien avec le monde associatif ne se pensait et ne se concrétisait réellement que via le seul décret subsidiant les organisations d'éducation permanente. C'est évidemment trop peu.

L'accès à la culture a plusieurs aspects. Il y a l'accès aux connaissances et compétences de base, et sa reconnaissance via un diplôme. Il y a l'accès aux formations d'adultes, et donc la question des droits permettant aux personnes de se former. Il y a l'accès aux biens culturels : les musées, les théâtres, les réseaux d'informations comme Internet, etc.

Concernant l'obtention des diplômes, la Belgique se caractérise par un écart croissant entre les diplômés de l'enseignement supérieur (plus nombreux que la moyenne européenne) et ceux qui quittent l'école sans diplôme (plus nombreux aussi que cette moyenne). Notre système d'enseignement est donc marqué par une forte dualisation. L'accès aux formations d'adultes dispose d'une loi intéressante, le congé-éducation. Mais son application est réduite depuis 1995, ce qui contraste avec les discours européens sur « l'éducation tout au long de la vie » ou « la société de la connaissance ».

L'accès à Internet suppose des moyens financiers et des compétences culturelles que tous nos concitoyens n'ont évidemment pas. La concurrence entre chaînes de TV pousse à la production de grands spectacles de consommation facile, renvoyant les émissions éducatives en fin de soirée, ou les mettant en danger au nom de l'audimat.

Les biens culturels reconnus (musées, théâtres...) sont visités, selon des statistiques officielles, par un public composé à plus de 75 % par des diplômés de l'enseignement supérieur.

À quand l'égalité de droit à la culture ?

Une initiative à la marge, dénommée « Article 27 », du nom de l'article de la Déclaration des Droits de l'Homme qui affirme le droit de tous à la culture, est sans doute à encourager. Elle réduit à peu de chose (1,25 EUR) l'obstacle financier à l'accès à des biens culturels (musées, théâtres...) pour des personnes à faibles revenus. Mais une telle mesure n'instaure pas pour autant l'égalité de droit à la culture : elle introduit en effet des conditions de bas revenus à l'accès au droit et ne sera qu'un coup dans l'eau si cet accès à des biens culturels ne donne pas lieu à rencontres, prises de paroles, construction d'analyse critique collective, ce qui renvoie encore au rôle du monde culturel associatif. Pour le reste, il s'agit bien d'une initiative à la marge sans beaucoup de poids sur les inégalités culturelles profondes qui marquent la société belge francophone.

Manque d'autonomie

Les logiques de marché s'insinuent partout. Au niveau mondial où il faut lutter pour empêcher que les services culturels soient soumis à la privatisation totale. Dans l'audiovisuel, où la logique de l'audimat l'emporte sur d'autres critères d'évaluation. Dans les programmes des TV locales, la valorisation d'hommes et femmes politiques peut prendre une place exagérée au détriment des activités associatives. Les centres culturels doivent composer avec la pression exclusive pour la diffusion culturelle au détriment de l'appui aux associations.

En maintenant le secteur culturel comme un poste budgétaire marginal (à l'exception du refinancement récent de la RTBF), le gouvernement actuel a laissé se développer des logiques de marché et clientélistes. Il faut plus de moyens pour favoriser l'autonomie du secteur culturel. Une analyse récente de l'évolution des dépenses culturelles montre en effet que, par rapport à la richesse créée par les Wallons et les Bruxellois, la part réelle des moyens affectés aux politiques culturelles est en baisse régulière. Le fait n'est pas étonnant puisque les dépenses culturelles font a priori parties des dépenses « facultatives » que l'on supprime en priorité lorsqu'il y a difficulté budgétaire...

Si le budget culturel a augmenté, ce n'est donc pas en proportion de l'émergence de nouveaux artistes et de nouvelles associations culturelles. Le statut des artistes, par exemple, a sans doute obtenu quelques avancées, mais on est encore loin d'un statut offrant des garanties solides.

Quelques faits révélateurs

L'association X cherche un spectacle pour ses 20 ans, mais que choisir ? Heureuse coïncidence, la ville d'Y organise un « marché aux spectacles » : dans les rues, des troupes présentent des morceaux choisis. Il n'y a plus qu'à choisir et... acheter ! Théâtre et loi du marché... Service ouvert à tous signifie-t-il service public ? Un nouveau job se crée ainsi : « organisateur de marchés de spectacles ». Ces marchés font progressivement émerger des critères de rentabilité, de qualité esthétique ou d'opportunité selon les associations demandeuses. La simple loi de l'offre et de la demande va jouer... Nous assistons ainsi à une libéralisation de plus en plus grande, encouragée par des pouvoirs publics via des subventions des provinces qui soutiennent ces marchés du spectacle...

Des formules excellentes ont pourtant été inventées en Communauté française et sont enviées en bien des lieux. Les « Tournées Art et Vie » (TAV) en sont un exemple. Une commission reconnaît et classe des spectacles selon des critères (qualité, adaptation, valeur des propos, etc.). Les associations peuvent choisir dans une liste imposante : ils y trouvent les artistes ou spectacles accompagnés d'un descriptif. La subvention permet de diminuer le coût et donc le rendre accessible au plus grand nombre. Cette formule permet de soutenir et valoriser les troupes, groupes ou spectacles produits en Communauté française. De multiples objectifs (aide à la création, débat sur la qualité, prix abordables) sont ainsi rencontrés... même si c'est perfectible. Que risque de devenir cet instrument qui a fait ses preuves ?

Culture d'un jour ou de toujours ?

Aujourd'hui, dans nos villes, des festivals sont organisés à grand renfort de publicité. Jeunes, parents, enfants, personnes âgées... tout le monde est convié à cette journée féerique d'autant plus qu'elle est gratuite car financée par les pouvoirs publics. Réussite ! Un monde fou, content d'être là et d'avoir fait la fête. À l'heure du bilan, on constate que l'initiative a coûté cher, que cette unique journée a bien grevé le budget, qu'on ne pourra plus payer les ateliers créatifs, les théâtres amateurs, les activités des associations de citoyens... Faute de moyens ! Souhaite-t-on favoriser une culture d'un jour ou une culture de toujours ? Une culture de consommation ou une expression collective, fruit de réflexions et de délibérations ?

Les missions des TV locales

Monsieur X regarde « City200M », TV locale. Il y voit plus souvent les costumes trois pièces des hommes politiques locaux alors qu'il souhaiterait y voir son voisin, membre de l'asbl « Lez-Arts », ou le responsable du centre culturel, ou son neveu, président d'un mouvement de jeunesse, pour parler de ses objectifs et de ceux de son association, des activités qu'on y mène. Et qu'à cette occasion il y ait débat sur la vie sociale, culturelle, sportive de la région. Quel type de programmation culturelle prône-t-on dans nos TV communautaires locales ?

Les politiques des centres culturels : faire se croiser et dynamiser les diversités culturelles ou faire de la diffusion culturelle à grand spectacle ? La culture est sûrement un enjeu de développement régional. Si elle est trop dépendante de l'impératif du développement économique, ou des choix du monde politique, elle peut rapidement s'inféoder aux demandes des investisseurs potentiels, ou chercher à tout prix à rassembler du monde au détriment de la place de la culture qui se vit dans les quartiers, dans les associations. Pourtant, le cadre légal des centres culturels garantit ce rôle de croisement et de dynamisation des diversités culturelles ; mais les dérogations, les interprétations de texte viennent au secours d'une politique culturelle élitiste, créatrice de barrières, de nouveaux ghettos, de nouvelles exclusions.

Quels soucis nos politiques auront-ils pour favoriser, dans leurs programmes, une politique culturelle des centres culturels de soutien au potentiel créateur de tout un chacun, et surtout des publics des milieux populaires et des associations qui les représentent ?

Réduction des droits à la formation

Un arrêté royal de 1995 a diminué le droit au congé-éducation à 120 heures par an au lieu de 240 heures pour les formations reconnues comme professionnelles et à 80 heures pour des formations générales. Ces plafonds d'heures sont relevés pour les formations suivies durant les heures de travail, à 180 heures pour les formations professionnelles et à 120 heures pour les formations générales. Conséquences paradoxales : un travailleur de nuit est invité, au-delà de 120 heures pour les formations professionnelles, à travailler la nuit et à suivre ses cours le jour (ou à y dormir ?). Autant dire qu'il vaut mieux ne pas travailler la nuit si l'on veut suivre une formation comme adulte !

En outre, la limitation à 180 heures rend bien difficile le suivi de formations conséquentes pour des adultes. Nous avons donc assisté en 1995, et sans changement notable depuis lors, à une réduction des droits à la formation, alors que les discours, européens et autres, se gargarisent « d'éducation tout au long de la vie ». On sait que le congé-éducation est une législation fédérale, financée par un % de cotisation sociale. Mais la volonté politique pourrait bousculer cette objection !

À quand des droits culturels correspondant aux discours généreux ?

Christian Piret

 

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