Photo Art copyright SteveWilde« C’est du n’importe quoi ! » ; « Ma fille de 8 ans peut faire la même chose » ; « C’est même pas beau » ; « On n’y comprend rien » ; « Et dire qu’il y a des gens qui payent pour ça ! », etc. Voilà une brève compilation de ce que disent certain(e) s de mes ami(e) s lorsqu’est évoqué l’art contemporain. Il ne fait guère de doute que leur point de vue soit partagé par une large frange de la population. Je ne peux pas leur donner tort. Et pourtant...


Pourtant, moi-même je consacre volontiers une partie de mes loisirs à circuler dans des installations d’art contemporain. Tout ne me plaît pas. À vrai dire, ce n’est qu’une minorité de ce par quoi je passe qui attire mon intérêt. Et, là-dedans, les plaisirs retirés sont de natures très différentes : il y a ce que je trouve immédiatement beau, tout simplement ; mais aussi des travaux qui créent des émotions ou qui « donnent à penser » ; sans oublier les gags invraisemblables qui (me) font rire de bon cœur.
L’écart entre les appréciations des amis qui n’aiment pas l’art contemporain et le plaisir personnel que j’y trouve – alors que, comble du paradoxe, je suis plutôt assez d’accord avec les diagnostics de mes amis – ouvre chez moi une sorte de béance. Sans trop savoir pourquoi, j’ai envie de convaincre dans l’espoir que peut-être, de-ci de-là, l’un(e) ou l’autre sera tenté(e) de commencer à son tour l’exploration d’un chemin dans ce très étrange territoire.
Voici donc un exercice de « sociologie hors piste », qui mélangera allègrement l’objectivité froide à la subjectivité débridée.

Les éléphants à la mer

Un jour de canicule. Plage de La Panne. Très longue. Là-bas, quelque chose se passe. Se rapprocher, pour voir. Incongru : une série de sculptures de bois, très belles, représente un troupeau d’éléphants stylisés se dirigeant vers la mer. Elles n’y font pas que décor : les gens sont intrigués, s’approchent, touchent. Certains grimpent sur le dos d’un animal pour s’y faire prendre en photo et pas que les descendances ! D’autres encore s’approchent en adultes qui retrouvent le geste si typique des enfants : montrer du doigt à son compagnon, son amie, sa belle-mère... C’est simple. C’est beau. Les humains sont intrigués, heureux. Des inconnus l’un à l’autre se sourient, sans souci de langue, d’habillement, de couleur de peau. Pour moi, c’est un coup de cœur : l’art contemporain dans ce qu’il a de meilleur 1.
Ultérieurement, les éléphants ont été achetés par le zoo d’Anvers : ils y ont perdu de leur incongruité, fussent-ils devenus un bel élément du décor. Ce qui a sens dans un contexte peut prendre autre sens (ou perdre sens), dès lors que le contexte change.

L’attaque du village

On se retrouve dans un très gros événement d’art contemporain, la « dOCUMENTA » 2, qui se tient périodiquement à Kassel, en Allemagne, et ce, depuis 1955 (treize éditions à ce jour). À l’époque, ce fût créé afin de réconcilier les Allemands avec ce qu’une période précédente de leur Histoire avait qualifié « d’art dégénéré ».
On nous amène dans un bois. Une petite clairière offre une quinzaine de sièges installés dans ce qui est plus ou moins un cercle. S’asseoir et attendre dans le silence. Honnêtement, mon impression immédiate n’est pas très favorable : « Bon, c’est cuit, on nous fait passer pour œuvre le cercle des caisses – sièges dans une clairière. Ou alors serait-ce le fait d’écouter en silence les bruits de la nature ? Ou peut-être encore l’œuvre est-elle la juxtaposition des deux ? ». Pourtant, après quelques instants, les piaillements d’oiseaux et l’un ou l’autre léger froissement de feuilles laissent entendre que, loin mais proche, un groupe d’humains est en mouvement. Puis, les oiseaux se taisent. Il y a des cris qui ne sont que claquements d’ordres. On devine un groupe menaçant en approche. Rapidement ! De tous les côtés à la fois ! C’est de plus en plus près ; on entend les branches piétinées qui craquent. Un nouvel ordre. Bruits de fusils et de mitraillettes comme on les prépare avant l’assaut. Petits pas de course, souffles courts : nous sommes des civils innocents, ébahis, désarmés, cernés, qui allons être attaqués, et ne savons pourquoi.
L’affaire s’arrête là. L’œuvre 3 consistait donc en cette stupéfiante expérience sensorielle, retransmise à l’aide d’une multiplicité de baffles discrètement répartis dans les arbres, les herbes et les buissons. Même courte – c’est l’affaire d’un quart d’heure –, l’expérience est d’une extraordinaire puissance : on pouvait s’y croire ! Vraiment ! Si ça m’arrivait dans la vraie vie et que miraculeusement j’en réchappais, je me découvrirais bien une vocation de demandeur de protection et d’asile ! À tout le moins, cela donne à penser...

Nouvelle place communale

Il n’y a pas si longtemps, une commune à la notoriété entre-temps devenue planétaire pour des raisons malheureusement autres qu’artistiques – pour tout dire, celle où j’ai le plaisir d’habiter – a complètement refait sa place communale. À cette occasion, « place » à l’installation d’une œuvre d’art contemporain. Un énorme monolithe de 12,5 tonnes, en pierre bleue du Hainaut, a été amené par péniche sur le canal. Gros ramdam de grues et de transports pour amener ladite pierre à Molenbeek. Quelques semaines durant, l’œuvre est sculptée sous les directives de l’artiste choisie 4 : il suffit de passer par le chantier pour voir : c’est au vu et au su de tous. Jour final... : l’œuvre est purement et simplement enterrée 5 ! Je n’y étais pas, mais on m’a rapporté que ce fût sous les huées et sifflets. La justification de l’artiste (qui n’est pas n’importe qui dans le monde de l’art, ayant été exposée jusqu’à New York) : il s’agit de créer une légende. Au fil du temps, la mémoire collective se souviendra que « quelque chose » est enterrée, mais elle aura oublié de quoi il s’agit exactement. Des histoires vont alors commencer à se raconter et s’échanger, et, par là, créer du lien. Si, d’aventure, l’affaire devait ne pas s’avérer, peut-être la sculpture sera-t-elle exhumée, dans quelques siècles, à l’occasion de nouveaux travaux, créant alors une féconde perplexité. Bref, une œuvre au destin incertain : si ça ne marche pas aujourd’hui, ça pourrait marcher demain. Intellectuellement parlant, cette affaire est brillantissime ; je suis plutôt séduit. Pourtant, de savoir cette « chose » enterrée, invisible, définitivement inaccessible, je m’en retrouve épouvantablement frustré toutes les fois où je passe par-là. Hormis une petite trace au sol, on ne trouve absolument aucune référence à la démarche. À chaud, le jugement des réseaux sociaux a été cruel : « Moi aussi, je veux bien recevoir x € pour enterrer le vieux vélo rouillé dont je souhaite me débarrasser ! » ; « Et pourquoi on n’a pas enterré le chèque de l’artiste en même temps que son œuvre ? ».
En d’autres termes, on est face à une œuvre qui, matériellement, n’existe plus, si ce n’est par le récit qu’on peut en faire. L’appréciation devient difficile. On n’entre dans l’œuvre « officielle » qu’en acceptant une démarche intellectuelle. Mais il faut prendre en compte d’autres éléments. Sans doute les commentaires qui en ont été faits et les différents « happenings » qui l’ont accompagnée, en particulier la grâce du parfum de « scandale » qui a entouré l’enfouissement, font-ils partie intégrante de l’œuvre, car l’art contemporain, c’est aussi cela, « faire événement » dans l’exploration d’une limite. Donc oui : on peut trouver du sens ! Mais perplexité : si cela ne fait pas sens pour les habitants eux-mêmes, vexés de ce qu’ils lisent comme une incroyable gabegie financière dans un des quartiers les plus pauvres du pays, quel sens cela peut-il finalement avoir ?
Laissons du temps à cette œuvre pour vérifier si la « sauce prend » ou non. Si c’est le cas, elle s’inscrira dans le mouvement émancipateur par sa capacité à faire du lien ; sinon, elle s’inscrira au contraire dans l’art réservé aux seules élites. Pour l’instant, nous sommes dans l’ambiguïté.

Œuvre fondatrice

Considérée comme l’œuvre fondatrice de l’art contemporain, la « Fontaine » de Marcel Duchamp fait, quant à elle, dans la plus haute des dérisions. Il s’agit en effet d’un urinoir renversé, posé sur socle, signé et authentifié par le créateur ! Ce n’est pas aussi récent qu’on pourrait le croire : 1917. En pleine Première Guerre mondiale, à l’occasion du Salon des indépendants à New York. Caractéristique dudit Salon : aucun jury pour y sélectionner les œuvres. Pour être exposé, il suffit d’avoir payé sa cotisation ! Marcel Duchamp fait partie du comité de direction et veut éprouver le principe. Pour cela, il avance masqué, faisant proposer sa « Fontaine » par un personnage imaginaire, totalement inconnu du bataillon, signant du pseudonyme de R. Mutt, et ayant dûment payé sa cotisation. Bingo : à la majorité, « Fontaine » est l’unique œuvre à être refusée, cachée par une cloison durant tout le temps de l’exposition ! En définitive, forcément, « Fontaine » est passée totalement inaperçue des visiteurs ! Mais Duchamp était un obstiné qui a férocement travaillé à sa notoriété, usant pour cela encore de différents pseudonymes pour écrire force critiques sur lui-même dans les revues artistiques. Si bien que, lorsque la célébrité est enfin venue – il lui a quand même fallu attendre quelques décennies – dans les années 50, et que les amateurs ont voulu voir l’œuvre ainsi célébrée, elle avait purement et simplement disparu, sauf sous la forme d’une photographie, et personne n’a pu la retrouver depuis ! Il a fallu la refaire, en faisant fabriquer un urinoir sur mesure selon le modèle de 1917 que plus aucun fabricant ne produisait en série ! Et tant qu’à faire refaire, il en a fait refaire huit, vendus à différents musées.
 L’ œuvre de Marchel Duchamp, la « Fontaine », ne connaîtra la consécration que quelques décennies plus tard. 

Notoriété et business

On le voit : l’art contemporain est protéiforme. La création s’aventure dans toutes les voies, y compris les plus incongrues.
À un bout de la chaîne, il y a de l’argent, beaucoup d’argent ! Sauf que tout ne vaut pas de l’argent ! Pour que ce soit le cas, l’œuvre doit être la réalisation d’un artiste qui a acquis de la notoriété. Organiser des « happenings », des performances, créer du scandale, c’est à double sens : ce peut être consubstantiel à l’œuvre tout autant qu’inventé parce que c’est nécessaire pour construire ou maintenir une notoriété. On croise de tout parmi les artistes, du pur bénévole au richissime, en passant par le petit indépendant qui mord le diable par la queue. Les experts et les spéculateurs gravitent nombreux, qui déplacent les curseurs en faveur de certains. Avoir des articles dans les journaux ou des séquences à la radio et la télévision aide beaucoup à construire la notoriété. Mais pour les obtenir, il faut parvenir à se faire remarquer et/ou être dans les réseaux pertinents. Lorsqu’un artiste obtient la labellisation « émergent », alors les spéculateurs entrent en piste. Est émergent l’artiste que les experts (les critiques) promettent à un bel avenir, c’est-à-dire à une cote progressivement plus élevée. Ainsi, d’aucuns investissent-ils sur des artistes comme sur des valeurs boursières. Un truc simple : acheter deux œuvres à un artiste émergent, et en offrir une à un musée : l’entrée en musée contribue grandement à la hausse de la cote. Il ne reste plus qu’à attendre l’emballement pour, le moment venu, réaliser la valeur. Ainsi certains « aiment-ils » tellement l’art qu’ils enferment les œuvres acquises dans les coffres de banques new-yorkaises 6. Sans oublier l’enjeu « m’as-tu vu » : posséder une collection est une façon de s’exhiber dans la réussite ; certains visent d’ailleurs moins l’acquisition d’une œuvre que la possession d’un record (de prix à l’achat) dont la presse et le milieu parleront.
À l’autre bout de la chaîne : la haine que lui voue l’extrême-droite indique au moins que « quelque chose » de sociétal s’y joue. Ce propos ne signifie pas que l’art contemporain serait progressiste « par essence ». Mais, dans le maelström qu’il (dés)organise, il y a régulièrement « matière à penser », à liens, donc à cohésion sociale, voire à émancipation (ne songeons qu’à la formidable « Zinneke Parade », dont la vertu principale est d’unir fièrement d’abord ceux qui ont créé en groupe et participé, ensuite les mêmes et ceux qui les regardent).

Les trois époques de l’art

Comme tel, l’art contemporain n’a pas vocation à « représenter » quoi que ce soit. Son « job » est d’identifier toutes les limites pour essayer de les dépasser ! Cela le place en position, au choix, révolutionnaire ou scandaleuse : il dérange, il questionne, il est vandalisé par les conservateurs ; bref, il n’est pas qu’anecdotique.
La notion « contemporain » vise moins le découpage temporel de l’art que son découpage conceptuel. L’art classique est celui de la représentation figurative, dans les canons académiques. L’art moderne met à l’épreuve les règles de la figuration en sorte de permettre l’expression de l’intériorité de l’artiste : le genre a été inauguré par les impressionnistes. Quant à l’art contemporain, c’est l’œuvre d’art elle-même qu’il met à l’épreuve 7. À tel point qu’il peut être énoncé : « une œuvre d’art serait contemporaine tant qu’elle demeure exposée au risque de n’être pas perçue comme de l’art » 8. On l’a vu : une œuvre peut n’avoir aucune matérialité ! Ou n’être qu’un pur concept. « L’art conceptuel » ne se joue que par une délibération arbitraire : quelqu’un décrète que le désordre de tel bureau est en réalité « œuvre » ou telle échelle placée le long d’un mur blanc avec trois outils. Évidemment, quiconque se pique d’être artiste conceptuel a besoin d’acquérir une bonne notoriété avant d’espérer pouvoir vendre l’un de ses quelconques concepts. Ne pas croire que faire fortune soit si simple ! Raconter ou – mieux encore – faire raconter à propos des œuvres est une des voies majeures de l’art contemporain. Autrement dit, pour aimer, il ne faut pas forcément adhérer à de la beauté formelle : il faut apprécier qu’on nous raconte des histoires et avoir le désir de répercuter certaines d’entre elles – l’art n’interdit d’ailleurs pas qu’on les réaménage chacun à sa sauce. Ainsi chaque légende vit-elle sa vie, courte ou longue, immuable ou transformée.
Dès lors, l’art d’aujourd’hui n’est pas que l’art contemporain : ne pas confondre ! L’art d’aujourd’hui fait coexister les artistes s’exprimant dans chacun des trois genres. Je formule d’ailleurs l’hypothèse que, lorsque je trouve une œuvre contemporaine immédiatement belle, sans qu’aucune intellectualité ne soit nécessaire, c’est parce qu’elle contient aussi en elle au moins un peu d’art moderne, voire d’art classique, l’expression d’une intériorité et/ou une élégante figuration. #

 
En savoir plus ?


Pour comprendre ce qui se passe dans le monde de l’art d’aujourd’hui, une auteure est incontournable : Nathalie Heinich.
Deux de ses ouvrages sont particulièrement éclairants : Le triple jeu de l’art contemporain, Paris, Éditions de Minuit, 1998 et Le paradigme de l’art contemporain. Structures d’une révolution artistique, Paris, Editions Gallimard, 2014 (ne pas se laisser décourager par le titre rébarbatif, car l’intérieur du livre est très lisible). L’auteure examine le sujet « par tous les bouts possibles » : fabrication des œuvres, critères d’acceptabilité, circulation, statut des artistes, rôle des intermédiaires et des institutions. Une investigation sociologique raisonnée, à distance aussi bien des discours de ses partisans que de ceux de ses détracteurs. #




Pierre Georis : Secrétaire général du MOC

Credit photo : Steve Wilde

1. « You can buy my heart and my soul », œuvre d’Andries Botha (Afrique du Sud), exposée dans le cadre de « Beaufort 2006 », triennale d’art contemporain
à la côte belge.
2. On met des majuscules à « dOCUMENTA », sauf la première lettre. Les exigences de l’art peuvent se nicher jusque dans les détails...
3. Œuvre de Janet Cardiff et George Bures Miller (Canada), présentée en 2012 à la 13e dOCUMENTA.
4. Joëlle Tuerlinckx.
5. Enfouissement fin janvier 2015.

6. Roger Somville, entretien avec l’auteur, quelque part au début
des années 80.
7. La grille des trois genres de l’art a été élaborée par Nathalie Heinich.
8. Thierry De Duve, « Petite théorie du musée (après Duchamp d’après Broodthaers) », in Élisabeth Caillet, Catherine Perret (dir.), L’art contemporain et son exposition (2), Paris, L’Harmattan, 2007.



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