Ren GeorgesAlors que, depuis des mois, les contrôles à l’encontre des chômeurs se renforcent, l’équipe de Démocratie a souhaité prendre le pouls des artistes. Vu la spécificité de leur statut et de leurs contrats, comment s’en sortent-ils ? Voici le témoignage de l’un  d’entre eux, celui de René Georges, « artiste entrepreneur, créateur d’emplois et occasionnellement chômeur ».

Je m’appelle René Georges. J’ai 48 ans et je suis directeur artistique de deux compagnies de théâtre. L’une se nomme Hypothésarts et est installée à Namur et l’autre l’XK Theater Group. J’y exerce les fonctions de metteur en scène, auteur et acteur.

Je pratique les métiers du théâtre avec passion et « professionnellement » depuis 22 ans, cela dans divers pays européens et particulièrement en Afrique de l’Ouest, au Burkina Faso, mais encore au Sénégal et en Côte d’Ivoire.

Cela représente une quarantaine de rôles joués et une dizaine de créations et mises en scène produites et créées en immersion, axées sur des thématiques sensibles, telles que les enfants-soldats, les migrants, la classe moyenne américaine, les mormons, impliquant une vision politique et poétique assez radicale du monde. Par la force des rencontres et des nécessités, j’occupe d’autres fonctions bénévoles liées à l’engagement et à la citoyenneté, dont mon implication dans le mouvement Tout Autre Chose.

J’ai reçu à 37 ans le titre de « la reconnaissance de l’expérience utile » qui m’a permis d’enseigner occasionnellement l’art dramatique à l’Institut des Arts de Diffusion (IAD) de Louvain-la-Neuve et au Conservatoire royal de Liège (ESACT). Je donne des stages et des workshops en Belgique et à l’étranger (République démocratique du Congo, Burkina Faso, France...).

Pour compléter le tout, j’assure la codirection artistique de « Découvrez-vous ! » à Bois-de-Villers, un événement bisannuel. Trois jours inclassables et festifs dédiés à l’art, proposant des pépites artistiques telles que du théâtre, des expositions, du cinéma, des animations, de la découverte artistique liée à la convivialité et pour toutes les générations.

Cela fait beaucoup d’activités et de casquettes à la fois, penseront certains…

Il faut dire qu’en vingt-deux années de pratique, j’ai vu mon métier se paupériser de plus en plus et devenir de moins en moins « professionnel ». Cette prolifération de fonctions est sans doute une tentative de réponse face à cette austérité qui affecte le monde de l’art en général. Je n’ai pas toujours les moyens ni le temps de prendre des vacances. Je glane tout au plus quelques moments délicieux de répit en buvant le matin un café serré dans le café de mon village.

En réalité, je ne désire qu’une chose : être sur scène avec d’autres acteurs et travailler la langue d’un auteur. Je me définirais donc aujourd’hui plus comme un artiste entrepreneur et chômeur occasionnel, que comme un intermittent du spectacle. 

À l’heure où je vous écris, le statut d’artiste n’est pas encore suffisamment clair. Il fait l’objet de pressions administratives très intenses, d’incompréhensions, parfois même d’interprétations abusives de la part de certains fonctionnaires un peu trop zélés. D’où l’obligation pour nous, « artistes », de nous tenir bien au courant des règlements fluctuants et ombrageux en vigueur, afin de ne pas être avalés par la machine administrative de l’ONEM assez pesante et mal adaptée à la réalité de notre profession en perpétuel mouvement.

L’ONEM, le nom est lâché. Cet autre interlocuteur avec qui nous devons cohabiter et dialoguer est, hélas, devenu de plus en plus une sorte de vérificateur attitré par l’État. Il épie nos moindres faits et gestes. C’est sans doute pour moi la situation la plus pénible à vivre au quotidien. Devoir, après tout ce temps, me justifier sempiternellement auprès de l’ONEM du choix de mon existence.  

On me demande de définir ma « journée type » de travail. En fait, c’est assez simple : je me lève très tôt et me couche très tard et passe 65 % de mon temps à chercher des financements fiables pour enclencher mes productions et ensuite, engager en moyenne une vingtaine de collaborateurs et artistes par projet. Ceux-ci seront ensuite couverts par des contrats à durée déterminée ou « au cachet », des contrats qui couvrent, selon les cas, des périodes de travail allant de 1 à 6 mois 1.

Si toutes mes démarches se concrétisent, de beaux projets artistiques se dégagent jusqu’à l’horizon 2018. Ils impliqueront au final plus de 120 collaborateurs : à la fois des artistes, des techniciens, des bénévoles et divers membres d’associations nationales et internationales.

Cela nécessite en amont la rédaction d’une littérature impressionnante (dossiers de financements, e-mails, lettres, supports de communication, conception et maîtrise de plusieurs sites Internet et des réseaux sociaux), couplée à de multiples rendez-vous aux quatre coins de la Belgique, de la France et à l’étranger.

Un travail de fourmi non rémunéré (j’insiste) qui demande une patience énorme, car chaque projet prend en moyenne deux à trois ans pour se monter professionnellement. Il est vrai que je bénéficie du soi-disant « statut d’artiste » (plus communément appelé en France le « statut de l’intermittent du spectacle »), une sorte de revenu d’intégration minimum garanti, un sésame difficile à obtenir et qui touche, hélas, très peu d’artistes. Pour en bénéficier, il faut pouvoir justifier 312 jours de travail (des contrats à durée déterminée et / ou des contrats au cachet) couvrant une période de 18 mois. Cette allocation est versée par l’assurance chômage, via un syndicat, au début du mois. Elle représente une somme fluctuante (maximum mille euros par mois si on ne travaille pas). Pour ma part, cette allocation est le plus souvent entrecoupée par une série de contrats de travail soumis aux charges sociales ONSS, avec pécule de vacances, etc. Pour l’année 2014 et une partie de l’année 2015 (au total, 15 mois), c’était 212 jours de contrats dans mon cas.Ce qui est déjà énorme pour un acteur. Prester 86 jours de contrats par an serait déjà une très bonne moyenne, cela représente quatre mois d’engagement à temps plein rémunéré.

Néanmoins, sans cette allocation d’appoint, mes productions n’auraient jamais pu voir le jour. Combien de gens n’auraient alors pas pu être engagés depuis 22 ans que je fais ce métier ? Une question doit être posée : à qui profite vraiment cette allocation ? À moi ou aux artistes engagés sur mes productions ? Nous ne sommes pas « les profiteurs du système », comme on pourrait le penser, mais des artistes au rythme saisonnier et, paradoxalement aussi, des créateurs d’emplois.

Il n’est pas toujours simple de bien faire comprendre aux agents de l’ONEM (sans oublier l’administration fiscale) cette spécificité de l’intermittence. L’administration prend aujourd’hui de plus en plus de place dans nos vies d’artistes et glisse vers une dérive totalement ubuesque, avec des déclinaisons abracadabrantes et assez kafkaïennes, avec moult preuves à collecter et à fournir de toutes parts, d’abord au syndicat et aux enquêteurs de l’ONEM, mais aussi, le cas échéant, au FOREM, c’est-à-dire des preuves de recherche d’emplois qui se doivent d’être irréfutables à leurs yeux. Par exemple, des témoignages d’entrevues et de prises de rendez-vous avec de futurs employeurs ou coproducteurs potentiels.

Je dois donc leur apporter ces traces tangibles à tout moment afin de prouver mes démarches quotidiennes pour trouver de l’emploi. Sans cela, je m’expose à des avertissements, puis des sanctions quasi immédiates, voire à l’exclusion définitive de mes droits à l’assurance chômage. Sans oublier que les différents services ONEM ne communiquent pas bien les uns avec les autres. Il n’est ainsi pas rare de devoir refaire plusieurs fois la même démarche, particulièrement lors d’une réinscription après une période de travail.

Ensuite, il s’agit de leur fournir d’autres justificatifs, sous la forme de réels contrats d’emplois et de C4, avec fiches de salaire cette fois, afin de rester dans des normes sociales acceptables et de pouvoir ainsi continuer à bénéficier de la protection sociale de l’intermittence couverte par le statut d’artiste.

Il faut donc, encore et encore, et malgré les années accumulées, prouver systématiquement à l’ONEM ce choix de profession.

La reconnaissance du métier et du public ne compte pas dans l’affaire ni le sentiment du devoir accompli. Il nous faut accepter de nous en remettre à ce système laborieux qui est stigmatisant et de plus en plus répressif. C’est un véritable parcours du combattant qui nécessite à la fois du « savoir-faire », du « savoir-être », une bonne dose de psychologie et la maîtrise de plusieurs métiers et compétences.

Un fameux paradoxe pour moi que de devoir encore me justifier en 2015 comme artiste créateur à part entière. Je dois être capable de passer de « jardin à cour » (comme on dit dans mon métier) et de parler le matin avec un ministre qui vous félicite du travail accompli, puis de me retrouver l’après-midi assis sur une chaise inconfortable, tentant de démontrer à un gentil ou suspicieux fonctionnaire, sans scrupule ni vraie connaissance du métier que j’exerce, que je cherche sans cesse du travail et que j’en crée beaucoup plus encore pour les autres. À lui qui n’attend qu’une chose, c’est que vous lui prouviez que vous avez fait cette année assez de démarches administratives pour justifier votre choix de profession. Votre sens de l’existence, tout comme votre ego, sont donc mis à mal et semblent alors être prisonniers du regard suspicieux de cet homme ou de cette femme que vous avez là devant vous. Seules comptent ces preuves sur papier, et sans elles, « il » ou « elle » vous sanctionnera et/ ou vous poussera à chercher une autre profession. Qu’importe laquelle, mais de préférence une vraie profession cette fois, car, bien entendu, être artiste, ce n’est pas un métier pour « lui » ou « elle », mais un loisir.

Paradoxale et absurde encore que de vouloir se justifier de la sorte devant des gens aux systèmes d’appréciation mal adaptés. Il en va de même pour toutes les autres professions. Chacune a ses règles propres, ses difficultés et transpire une réalité difficilement applicable à un modèle d’appréciation et de pensée unique.

Je dois vivre avec cela : ce fossé qui s’élargit de plus en plus entre ma réalité, mon vécu d’artiste entrepreneur, et la réalité d’une société au fonctionnement qui stigmatise de plus en plus l’être différent. C’est une perte de temps et d’énergie. Une aberration.

Pour ma part, j’ai toujours refusé de me soumettre à cet abrutissement carcéral de la pensée dominante, une a-culturation imposée par un système global qui ne cherche pas à comprendre le fonctionnement humain.

Heureusement, tous les fonctionnaires ne sont pas fondus dans le même moule. Il ne faut pas non plus exagérer ni stigmatiser leur profession, qui est, elle aussi, victime de pressions. J’ai rencontré là-bas des personnes très à l’écoute de mon métier et qui m’ont même encouragé à poursuivre mes activités.

Pour moi, « créer, c’est résister. Résister, c’est créer. Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », dit Hölderlin. J’y crois. Donc, je continue.

Plus il fera sombre, plus le ciel sera menaçant, plus je continuerai de créer en pleine lumière, envers et contre tout système dominant. Toujours aller de l’avant, faire évoluer cet art, le déplacer, inventer d’autres systèmes de production, coopérer, mutualiser les moyens, les projets, les énergies. Peut-être est-ce la solution pour nous sortir de ce système de plus en plus répressif et stigmatisant ? Sinon, comme le dit Dylan, « si vous n’êtes pas en train de naître, vous êtes en train de mourir ». #


1. Ces contrats sont rédigés sur base des conventions collectives de travail (CCT) et de la commission paritaire 304. Cela implique l’application de minima barémiques déterminés par la commission paritaire, liés à la fonction et à l’ancienneté. Certaines commissions paritaires prévoient une prime de pension.


Couvjuillet-aout17

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Journaliste : Stéphanie Baudot

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Editeur responsable :
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Avec le soutien de Mouvement Social scrl


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