Vous êtes ici : Accueil > Culture > Vivre ensemble : Les 50 ans de l’immigration marocaine ? « Je savais même pas »

Article Maroc copyright Jalil Harfaoui

On fête cette année les 50 ans de l’immigration marocaine. En Communauté française de Belgique, c’est l’Espace Magh, un espace dédié aux cultures du Maghreb et de la diversité belge situé à Bruxelles, qui est à l’initiative du projet. De janvier à juin 2014, une série d’activités culturelles ont été organisées en Wallonie et à Bruxelles. Théâtre, expositions, films, musique, conférences. Tout y est pour fêter cet événement. Tout, vraiment ? Peut-être pas. Les jeunes que l’on dit souvent être d’origine marocaine ne semblent pas être de la fête.

Lorsque nous avons demandé à des jeunes d’une école secondaire professionnelle de Molenbeek s’ils avaient participé aux activités de célébration des 50 ans de l’immigration marocaine, les réactions ont fusé. D’abord pour dire qu’ils n’étaient pas au courant que voilà 50 ans, les premiers Marocains arrivaient sur le territoire belge. « Franchement, moi je savais même pas que ça faisait 50 ans », dira Ahmed. Et Nohaila d’ajouter : « Ouais, c’est vrai que j’ai rien vu là-dessus à la télé ou sur Facebook ». Ensuite pour dire qu’ils ne savaient pas qu’une programmation était prévue pour fêter l’événement. « C’est une blague ? Il y a des trucs organisés pour les 50 ans de l’immigration marocaine ? Moi je savais même pas », dira Othman. « C’est chouette quand même si c’est vrai, mais bon, moi je savais pas non plus », confirmera Ikram. « Dans ma famille, ils ont fait une fête pour les 50 ans. Mais bon rien à voir avec cette programmation, un truc privé quoi », explique Siham. « Mais bon, la vérité, moi j’ai été, car c’est la famille et tout ça, mais ça m’intéressait pas. Je voyais pas trop ce qu’il y avait à fêter. C’est un truc pour les vieux, nos parents, nos grands-parents... ». Une opinion confirmée par Mohamed : « Sérieux, moi je suis pas un immigré, j’ai pas quitté un pays pour venir ici. Je suis né ici, je suis Belge. C’est tout ». Des propos qui posent inévitablement la question de l’identité de ces jeunes.

Identité multiple

On entend souvent parler des jeunes d’origine marocaine. Du coup, l’accent est mis sur cette origine marocaine. Mais en réalité, que reste-t-il de « marocain » chez eux ? L’identité multiple qui les habite montre que ce n’est qu’une partie de ce qu’ils sont. Une partie qui semble devenir de plus en plus petite, au profit d’autres éléments. Mais cette complexité identitaire est difficile à vivre pour les jeunes. Ils sont à la fois d’ici et de là-bas. Un là-bas qui fait parfois référence au pays d’origine, mais plus souvent à une région, ou un village d’origine. Ici, c’est la difficulté de vivre la culture occidentale et une certaine forme de religiosité à la fois. Difficulté d’être accepté par l’autre comme étant d’ici aussi.
Difficile aussi de discuter de l’histoire de l’immigration avec ces jeunes. Ils ne savent en général pas grand-chose, voire rien de l’histoire de leurs parents. Toutes nos questions sur le moment de leur arrivée en Europe, le chemin parcouru, les raisons du départ, la manière dont ils ont vécu ce moment, leurs rêves, sont restées sans réactions ou font l’objet de réponses approximatives et incertaines. Par contre, ils sont conscients du rêve de leurs parents pour eux, leurs enfants. Or, ce rêve n’est pas devenu réalité. C’est donc un échec. « En vérité, au Maroc, ils sont bien aujourd’hui. Ils sont mieux que nous. Mais bon, on peut pas dire ça à nos parents. Ils voulaient une vie meilleure pour nous, mais bon... », explique Assia. Comme si le sujet était tabou. En fait, l’héritage migratoire est lourd. « Leur sentiment est que leur famille s’est sacrifiée. Pour eux, leur père et leur mère ont dû assumer le coût du déracinement et de l’exil »1.

 

Article Maroc copyright Alain Bachellier

 

« Mon père a construit Bruxelles ! »

En ce qui concerne l’héritage ouvrier des pères, la réponse doit être plus nuancée. D’une part, ils ont souvent mal connu leur père qui partait tôt le matin et revenait tard le soir fatigué et sale. De quoi amener les jeunes et, souvent leurs parents, à refuser d’imaginer le même avenir. On voit du coup des élèves qui s’inscrivent dans les filières perçues comme « intellectuelles » de l’enseignement professionnel (en travaux de bureau, par exemple) pour éviter un avenir « d’esclave » et faire un métier « sale ». La recherche d’une possible ascension sociale risque en fait de mener droit au statu quo. Ces filières de l’enseignement professionnel ne préparant pas réellement à un métier, le jeune risque de se retrouver sur le carreau. Mais, d’autre part, l’héritage ouvrier des pères est souvent cité par les jeunes pour justifier leur place dans la ville. Ainsi, le rôle des parents dans la construction de la ville est mis en avant comme ayant permis à Bruxelles d’être la ville qu’elle est aujourd’hui. Soheib : « Sans nos parents, à Bruxelles il n’y aurait pas de routes et de rails de tram ! C’est eux qui ont construit cette ville. T’imagines, sans eux ? Y’aurait rien ici ! » Des propos qui permettent, comme l’explique le sociologue Didier Lapeyronnie, de légitimer la présence sur le sol du pays qu’ils habitent. Cela montre aussi qu’ils s’affirment comme étant d’ici2. À partir du moment où l’on a construit cette ville, qui peut encore nous dire qu’on n’est pas d’ici ?
Ils habitent aussi la ville d’une manière particulière, par le biais des quartiers : « Je vis à Chicago », « Moi je suis de Maritime, à Molen’, 1080 ! », peut-on voir sur les murs de certains quartiers. C’est ainsi que les jeunes s’identifient au quartier qu’ils habitent plus qu’au pays, la Belgique. Il en va de même lorsqu’ils parlent de l’identité d’origine. Ils parleront moins d’être « Marocain » que de la ville ou la région dont leur famille est originaire. On perçoit aujourd’hui le transfert d’un nationalisme marocain à un régionalisme marocain. Deux identités s’opposent : Rif donc Berbère d’un côté, Tangérois et donc Arabe de l’autre. Les élèves vont s’afficher comme appartenant à l’une ou l’autre « communauté » en avançant des arguments mettant en avant la supériorité de l’une ou de l’autre.
Dans la ville aussi, les jeunes notent des différences. Ils expliquent ainsi que la chaussée de Gand à Molenbeek serait avant tout la rue commerçante des Rifs, laissant aux Arabes marocains la rue de Brabant à Schaerbeek. Aussi, le symbole des Berbères fait désormais partie des pendentifs portés par les jeunes. « On est des Bruxellois, nous, monsieur ! Des jeunes comme nous il n’y en a pas au Maroc. Même notre coupe de cheveux elle a un nom là-bas, on dit que c’est la coupe de l’immigré ! »
Ils sont aussi des Belges qui ne peuvent dire leur nom. « Belge, mais pas de la même tradition que vous. Alors que vous êtes ce que l’on peut appeler un ‘Belge flamand’, moi je suis un ‘Belge marocain’. Mais bon, à nos parents, on leur dit pas que l’on est belge... On ne peut pas leur dire qu’on est belge ». Le rapport à la famille aussi ne facilite pas toujours les choses. « Je me sens belge, mais devant mon père je ne peux pas le dire », a expliqué Ahmed. C’est un peu comme si « les parents leur demandent de réussir socialement sans pour autant vivre comme des Blancs »3. Par ailleurs, ils sont aussi critiques à l’égard d’une société qui rappelle souvent qu’ils ont un lien avec le Maroc. « On vous met une étiquette. Moi en stage, on me dit pas bonjour, mais ‘salam alikoum’ ou on me demande ‘‘t’as mangé du couscous hier soir ?’’.Tout ça parce que t’es marocaine, alors tu manges du couscous alors que rien à voir. Je suis peut-être plus belge qu’eux ! », explique une jeune.

Rejet des « blédards »

Lorsqu’il est question des 50 ans de l’immigration marocaine, on pense souvent aux premiers Marocains qui sont venus ici. On pense aussi à leurs enfants et petits enfants, devenus ces « jeunes issus de l’immigration ». Mais on parle plus rarement, voire pas du tout, des immigrés marocains arrivés plus récemment. Que ce soit par le biais du regroupement familial, des permis de travail ou encore via les demandes d’asile. Or, les jeunes fréquentent ces nouveaux immigrés et, surtout, en parlent. « Franchement ces ‘blédards’ faudrait pas les laisser venir ici. Qu’ils retournent au Maroc. Ici, c’est déjà rempli, et en plus il n’y a pas de travail pour tout le monde », explique Shaïma. « Ils nous piquent notre boulot », ajoute Othman. « Et puis il y a beaucoup de ‘blédards’ qui sont aussi des ‘tox’, faut les jeter ». Ceux qu’ils appellent les « blédards » sont donc ceux qui sont arrivés récemment du « bled ». Ils parlent français avec un accent et, souvent, les élèves les imitent. Mal vus et surtout perçus comme différents car ayant la « mentalité du Maroc », ces hommes, surtout, et femmes aussi, ne sont pas acceptés par les jeunes que nous avons rencontrés. « Franchement, ces hommes-là se permettent des choses dans la rue et tout ça, c’est pas des gens d’ici, on est pas comme eux », précise encore Nabilla.
Dans les classes aussi, des jeunes qui sont arrivés du Maroc récemment font leur apparition. Le vivre ensemble est alors mis à mal. Ces jeunes sont souvent en décalage. Ils arrivent soit de grandes villes du Maroc comme Casablanca ou Tanger, soit des villages du Rif. Lorsqu’ils arrivent des grandes villes, ils sont souvent plus occidentalisés encore que les jeunes de Bruxelles. « Sérieusement, on a l’impression que les Marocains d’ici, ils ont gardé la mentalité du Maroc des années 60’. En plus, ils viennent de la montagne, ils font des trucs qu’on fait plus au Maroc », explique Jalila qui n’est en Belgique que depuis 2 ans. Une autre jeune fille, Rajah, qui vient du Rif, explique que « c’est difficile de vivre avec les Marocains d’ici, car souvent ils pensent faire des trucs comme au Maroc, mais en fait c’est pas vrai. Même en cuisine ou tout ça, ils font pas comme nous ». La rencontre avec ces nouveaux immigrés confirme encore plus les jeunes issus de l’immigration marocaine dans le fait de ne pas être des « immigrés ». « On est chez nous ici, il ne faut pas continuer à laisser venir ces gens-là. La vie est bien au Maroc, qu’ils y restent », dira encore Wassima. Pour les filles et femmes originaires des anciennes vagues d’immigration marocaine, les femmes qui arrivent ou sont arrivées récemment du Maroc sont perçues comme une concurrence dangereuse sur le « marché matrimonial ». Perçues comme « plus faciles » par les garçons, car moins « occidentalisées », les filles nées ici n’apprécient que moyennement ce qu’elles perçoivent comme une forme de « concurrence ».

D’autres destinations de vacances

On suppose souvent que ces jeunes d’origine marocaine passent leurs vacances d’été au Maroc. En fait, ce n’est pas aussi vrai que l’on peut le croire. De plus en plus de jeunes expliquent ne plus aller au Maroc, mais privilégier des destinations comme l’Espagne, la Turquie ou encore la Thaïlande par exemple. « Au Maroc, il y a la famille. C’est sympa, mais bon, si on veut passer de bonnes vacances avec des amis ou nos cousins d’ici, on peut pas le faire au Maroc. Du coup, on préfère louer une villa en Espagne à 350 euros la semaine. C’est pas cher et c’est moins loin ! Puis la plage en Espagne, c’est génial aussi », explique Bilal qui loue la même villa depuis trois ans maintenant. De plus, le besoin d’argent est grand au sein de ces jeunes. Ils sont nombreux à décider de ne pas aller en vacances pour travailler pendant les deux mois d’été. Ce qui a pour conséquence de voir certains jeunes ne pas aller au Maroc pendant plusieurs années de suite. Le décalage ne devient que plus grand.

La place de l’islam

Dernier élément dont il faut parler, l’islam. En effet, la part de l’islam dans l’identité des jeunes est importante. Mais la voie de l’islam qu’ils suivent permet difficilement de rester lié à l’origine marocaine. En effet, ils font la distinction entre la religion et la culture. La culture étant perçue comme néfaste pour la religion. Ils rejettent l’islam pratiqué par leurs grands-parents, l’islam du Maroc qui alliait religion et culture. « La culture et la religion, ce sont deux choses différentes. Nos grands-parents au Maroc, ils étaient ignorants. Ils vivaient dans la montagne et n’avaient pas accès aux livres comme nous », explique Siham. « Nous on sait maintenant que beaucoup de choses qu’ils faisaient, des choses de la culture comme les tatouages, sont interdits dans la religion ». Ainsi, pour devenir de meilleurs musulmans, ces jeunes sont quasiment obligés de renier une partie, voire la totalité de leur culture d’origine. Cette nouvelle réalité amène même certains d’entre eux à rejeter la culture marocaine à un point tel que leurs propres parents les traitent d’extrémistes.
On fête donc 50 ans d’immigration marocaine cette année, mais la fête semble bien loin des préoccupations et des difficultés identitaires auxquelles font face les jeunes d’origine marocaine. Connaître et reconnaître son histoire c’est important. Un travail est nécessaire avec ces jeunes autour de cette question. Le programme des 50 ans de l’immigration marocaine le permet. Mais il oublie peut-être de proposer des créations qui sont, certes, réalisées par des jeunes Belges issus de l’immigration marocaine, mais qui ne parlent plus seulement de loin ou de près du Maroc, mais bien du reste. #


David D'hondt est enseignant dans l’enseignement technique et professionnel

Crédit photo 1 : Jalil Harfaoui

Crédit photo 2 : AlainBachellier


1. Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Robert Laffont, 2008, p.452.
2. Idem.
3. Ibid., p.453.


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