Une heure pour nettoyer de fond en comble quatre chambres ! Soit 15 minutes pour aspirer la moquette de la chambre, changer la literie, dépoussiérer le mobilier, regarnir le mini bar et le présentoir à publicités, nettoyer la salle de bain y compris les carrelages de haut en bas, remplacer les savons et les serviettes. Le tout payé, 1,55 euro la chambre, soit 6,20 euros de l’heure… Cela paraît impossible. C’est pourtant le quotidien de femmes de chambres employées par des sociétés sous-traitantes de grands hôtels de la capitale. Description d’un système bien établi qui a tendance à s’amplifier ces dernières années.


Le Bedford, l’Atlanta, le Plaza, le Dome, le Tulip Inn, le Hilton Rogier, le Crowne Plaza, le Méridien… C’est une véritable « tournée des grands ducs » que la délégation CSC-FGTB a organisée le 12 février à Bruxelles. Mais l’objectif n’avait rien de touristique : il s’agissait de dénoncer dans ces établissements le recours pour le nettoyage des chambres à des sociétés sous-traitantes quasi mafieuses qui exploitent un personnel féminin, immigré (essentiellement maghrébin, turc et philippin) et peu à même de se défendre. Paiement au noir, primes escamotées, contrat à temps partiel camouflant un horaire à plein-temps, refus de respecter le repos de maladie, licenciement en cas de contestation, ne sont que quelques-unes des exactions commises par ces sous-traitants. Ces sociétés mafieuses seraient aujourd’hui entre 25 et 30 à Bruxelles alors qu’on en comptait qu’une seule il y a 15 ans.
Tout a démarré dans les années 1990. Les fluctuations de l’activité hôtelière dans la capitale ont permis à l’intérim de pénétrer le secteur de l’hôtellerie. Des sociétés de nettoyage se sont engouffrées dans la brèche en proposant du personnel « flexible » à des tarifs défiant toute concurrence. « Le système est simple – et illégal – il suffit de verser le personnel en question sur la Commission paritaire de l’Horeca – puisqu’il travaille pour l’industrie hôtelière – moins bien payé que le personnel relevant du nettoyage (CP 121), ou la Commission paritaire auxiliaire pour ouvriers (CP 100), un fourre-tout où l’on regroupe les inclassables et les moins bien payés, explique Christian Bouchat, secrétaire régional FGTB pour le secteur Horeca, alimentation et services (1). Certaines sociétés, plus gourmandes, améliorent le système sur le modèle des négriers de la construction : le personnel est payé mais pas leurs cotisations sociales, ni les précomptes professionnels. Le temps que les administrations concernées réagissent, la société a fait aveu de faillite. Cotisations et impôts passent par pertes et profits. Le personnel laissé sur le carreau se retrouve sans droit et souvent sans les derniers salaires. D’autres font pression sur leurs travailleuses pour qu’elles se mettent en arrêt maladie ou s’inscrivent au chômage à temps plein ou à temps partiel, et les emploient en noir. Une fois dans le système, ces travailleuses sont prises au piège.

Les sociétés changent, les méthodes restent
Elles seraient ainsi plus de 1 000 filles à se faire exploiter dans les hôtels chics (et moins chics) de la capitale. Mais tous les hôtels sont-ils complices ? « Non, répond Patrick Vanderhaeghe, permanent régional CSC pour la Centrale chrétienne de l’alimentation et des services (2). Ceux qui paient à l’ancienne comme le Métropole, le Sheraton, le Wilson, Le royal Windsor, l’Amigo ont leur personnel de nettoyage et le rétribuent dans les règles. Certains avertis par les syndicats ont cassé le contrat avec les sous-traitants et régularisé le personnel. Mais d’autres, et c’est la grande majorité, on l’estime à 70 % des hôtels, recourent toujours à des sociétés assignées devant le tribunal du travail, pour versement d’un salaire insuffisant. »
« Ces fraudes sont pourtant facilement décelables, observe Christian Bouchat. Il suffit d’aller voir auprès de la Banque nationale le chiffre d’affaires de ces sociétés de nettoyage. Si on divise ce chiffre par le prix unitaire de nettoyage d’une chambre d’hôtel, on obtient un certain nombre de chambres. Or, on constate que la masse salariale déclarée n’en représente par exemple que le tiers. La différence va à des sociétés sous-sous-traitantes qui ne sont en fait que des boîtes aux lettres et tombent en faillite à la première alerte. Ces sociétés prélèvent un pourcentage (pour payer l’homme de paille qui leur prête son nom) et le solde disparaît dans la nature. » Les sociétés changent, les méthodes restent. Dont l’intimidation. Ainsi, plusieurs permanents syndicalistes et des hôteliers se sont déjà vus menacés. Solution ? « Donner plus de moyens à l’inspection du travail, affirme Patrick Vanderhaeghe. Le ministre de l’Emploi, Franck Vandenbroucke nous a promis un renforcement des effectifs mais nous n’y croyons pas trop. Reste à augmenter le taux de syndicalisation dans les hôtels, qui reste très faible. »

Catherine Morenville


1 FGTB, Centrale alimentation-Horeca-services, section bruxelloise, av. de
Stalingrad 86 à 1000 Bruxelles.
2 Patrick Vanderhaeghe (CSC), rue Plétinckx, 19 à 1000 Bruxelles,
tél. : 02 508 87 47, fax : 02 508 87 49, www.csc-en-ligne.be

Le service d’inspection régionale


Le contrôle de la main-d’œuvre étrangère (hors UE) est une compétence régionale. Les travailleurs étrangers doivent en effet disposer d’un permis de travail ad hoc qui est délivré par l’administration régionale, qui en assure dès lors le contrôle. Un service d’inspection a été constitué il y a dix ans au sein du ministère de la Région bruxelloise. Fort de 14 agents, il effectue régulièrement des contrôles surprises. L’effectif devrait s’étoffer d’une ou deux unités cette année. Principales cibles des inspecteurs : les chantiers de construction, établissements horeca et autres ateliers de confection. De 1999 à 2003, le nombre de PV de constat d’infraction a sensiblement augmenté, passant de 183 à 270. Les dossiers où apparaissent de faux indépendants originaires des pays de l’Est se sont multipliés. L’analyse des dossiers révèle encore qu’au fil des années, l’Inspection sociale a eu à traiter un nombre croissant de dossiers comportant des éléments de traite des êtres humains. « L’Inspection n’est pas habilitée à relever les infractions en cette matière qui est une matière fédérale, souligne le ministre bruxellois de l’Emploi, M. Tomas. Mais elle est très souvent associée à l’établissement des constats. »
En 2003, 815 lieux de travail ont fait l’objet de contrôles ; pour 447 d’entre eux, un dossier a été ouvert. Pour la période 2002-2003, 344 PV pour occupation de travailleur « clandestin » (donc, à l’exclusion des PV pour absence de permis de travail) ont été encodés, ils concernent 425 travailleurs. Principalement dans le secteur de la construction (176), l’horeca (83 cas), 17 dans les commerces non spécialisés (alimentation générale, night shop), 13 dans les phone shop, 12 dans les commerces spécifiquement alimentaires (boucheries…) ; 8 dans des ateliers de confection, 7 dans les garages et 6 dans les entreprises de transport.
C.M.

Le Gavroche

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