Le conflit des TEC, en automne, n’est pas une péripétie de plus dans la saga des relations sociales agitées au sein de la société publique de transport en commun. Par son ampleur inusitée et son radicalisme, il a mis en évidence quelques questions adressées aux organisations syndicales. Faute d’y réfléchir sérieusement et sans tarder, ces dernières risquent d’être de nouveau gênées aux entournures, sur d’autres terrains et dans un avenir proche. Et se dire que les politiques et les gestionnaires publics sont logés à la même enseigne n’atténue ni l’importance, ni l’urgence de la réflexion. Ce serait plutôt un encouragement à ne pas négliger ce chantier...


Au début (1), c’est un conflit inattendu, tellement inattendu qu’il prend tous les acteurs au dépourvu. Tous – directions, syndicats, Ministre wallon du Transport, observateurs et usagers – tiennent "leur rôle" sans deviner que s’ouvre la plus longue et la plus singulière grève que le secteur ait connu en Wallonie. Leur rôle ? La direction n’a pas de mots assez durs pour fustiger l’irresponsabilité des grévistes (2), les organisations syndicales feignent – reconnaissons-le – de bien comprendre un mouvement qu’elles n’ont pas vu venir et qu’elles tardent d’ailleurs à "reconnaître" (3), le Ministre rappelle que la seule SRWT (Société régionale wallonne des transports, holding chapeautant les cinq TEC wallons) est l’interlocuteur des travailleurs, les observateurs paraphrasent ce qu’ils écrivent à chaque conflit du TEC (ce qui, admettons-le, demande du talent si l’on veut éviter de se redire !) et les usagers, comme il convient, disent comprendre les revendications tout en râlant d’être toujours de la revue...

À notre tour !
Scénario hélas bien connu, usé jusqu’à la trame; tellement qu’elle se déchire sous l’effet conjugué de deux éléments: d’une part, les trémolos autosatisfaits des gouvernements qui, sur la gamme et les quatre arpèges, chantent le retour de la croissance, d’une nouvelle prospérité que chaque citoyen trouvera dans sa giberne. D’autre part, quelques semaines auparavant, à la faveur d’une action brutale et déterminée, les patrons routiers ont obtenu plusieurs milliards d’avantages afin, dit la propagande, de compenser les charges supplémentaires engendrées par l’augmentation des produits pétroliers. C’est notre tour ! disent les travailleurs du TEC. Du reste, cela tombe bien puisqu’on entame les négociations visant à conclure une convention 2001 – 2002. Ce qui coince, c’est que les cahiers de revendications des deux principales organisations syndicales (4) sont bien inférieurs aux attentes d’une base surchauffée. Les assemblées rejettent ces cahiers, exigent plus, plus vite, en mettant toute la pression: un comité d’action se met ainsi en place à Charleroi, comité dont les délégués syndicaux sont tout d’abord exclus, signe manifeste de méfiance vis-à-vis des organisations, une revendication étonnante parcourt comme un frisson les premiers meetings et devient un leitmotiv: 10 000 F nets par mois. Elle desservira le mouvement, en termes de communication, et l’on aura beau rappeler, à chaque fois que ce sera possible, qu’elle ne figure dans aucun cahier de revendications (5), elle demeurera collée au conflit et lui aliénera de nombreuses marques de soutien.
La suite mériterait d’être relatée – et analysée – mais sort du cadre de cet article. Disons, pour résumer, que tous les éléments sont réunis pour serrer un nœud de plus en plus difficile à dénouer: des interlocuteurs qui ont une faible marge de manœuvre et qui peuvent très difficilement sortir de leur "logique", la médiatisation aidant. Une complexité institutionnelle qui ne facilite rien: l’interlocuteur est la SRWT mais l’enveloppe financière dépend grandement du gouvernement wallon, le Ministre wallon des Transports s’active mais dans une position pas toujours simple ni confortable… Ajoutons pour corser le tout qu’aucune maladresse psychologique ne manque au rendez-vous, les unes répondant aux autres (et l’auteur n’entend pas dégager sa responsabilité de syndicaliste, c’est dit, une fois pour toutes).
Il faudra plus d’un mois de paralysie du réseau wallon, avec par-ci, par-là des reprises sporadiques, des opérations "tarif zéro" (à Namur et dans le Brabant wallon, exclusivement) pour parvenir à dégager un accord, bon dans l’absolu, mais ressemblant à un jeu de dupes si on le place en regard du coût social de ce conflit: perte sèche pour les travailleurs, image dégradée du transport en commun public, incompréhension des usagers…

Quand il en va de la cohérence militante…
Et là se trouve sans doute la question à laquelle le mouvement syndical se doit d’accorder une attention toute particulière, pour éviter le renouvellement d’un tel gâchis: si personne ne remet réellement en cause la légitimité d’un mouvement de grève – comme moyen ultime, lorsque toutes les ressources de la négociation sont épuisées – force est d’admettre que tous les travailleurs ne sont pas égaux dans un conflit. L’efficacité d’une grève est en proportion directe avec son impact sur la vie quotidienne des citoyens (6). Cette déclaration, on le devine, n’a rien de polémique, elle est même réellement attristée. De là à recourir trop vite, sans maturité, à ce moyen ultime du registre des actions syndicales, il n’y a qu’un pas. Les détracteurs du service public n’hésitent pas à affirmer que ce fut le cas dans ce long conflit au TEC. Sans partager cette opinion, l’auteur considère que ces avis ne doivent pas être rejetés d’un revers de la main, en faisant trop légèrement l’économie d’une réflexion sur la nécessité de toujours mener un combat en accord avec les valeurs fondamentales que nous proclamons. Or, le mouvement syndical – fondamentalement – porte un projet de société où prime l’attention aux plus faibles et aux moins favorisés. Il est à cet égard extrêmement préoccupant de relever qu’une grève des transports en commun pénalise surtout les "captifs", mot affreux englobant sans nuance ceux qui n’ont aucun moyen individuel de locomotion. Pour eux, le bus et le métro sont nécessaires à leur citoyenneté: rejoindre les services, faire leurs courses, … tout ce qui donne sens au joli concept de mobilité. Pendant plus d’un mois, ces personnes ont été des citoyens de seconde zone, des "campeurs aux portes de la Cité". Quelle que soit la légitimité des revendications des travailleurs du TEC (et ceci vaudra demain pour d’autres corporations et pour d’autres conflits), la contradiction entre l’objectif poursuivi et les situations quotidiennement rencontrées par des citoyens instrumentalisés blesse notre besoin de cohérence militante (7). Elle n’a par contre à aucun moment ému la frange d’extrême-gauche, extrêmement active dans ce conflit (à Charleroi à tout le moins), infiltrée au cœur même de l’organisation syndicale majoritaire et poursuivant à n’en pas douter un objectif qui n’avait que peu à voir avec les réelles attentes des chauffeurs de bus.

Qu’il existe à la marge des contradictions entre notre éthique de conviction et notre éthique de responsabilité, c’est inévitable. Celles-ci ne peuvent pourtant brouiller notre message dans l’opinion.
Le président de la CSC, Luc Cortebeek, n’a rien exprimé d’autre, lors du congrès de la CCSP (Centrale chrétienne des services publics), le 28 octobre (au moment où le conflit en était à son 33e jour): "… nous devons réfléchir à des actions alternatives qui préservent la liberté d’action et qui pénalisent le moins possible les usagers. Depuis quelques mois, le Bureau national reconnaît ces nouveaux modes d’actions et a ouvert le droit d’être couvert par notre caisse de résistance. (…)"
Maintenant que le conflit est passé, qu’un climat social plus serein semble revenu, il n’y a rien de plus urgent que de s’atteler à ce profond travail d’aggiornamento syndical.

Dominique Cabiaux
Secrétaire régional de la CCSP Charleroi (8)

1. Le conflit commence à Charleroi le 25 septembre. Il s’achèvera à Liège et Charleroi le 30 octobre.
2. Elle exigera même pendant une dizaine de jours la reprise du travail avant toute négociation. Au-delà du curieux procédé qui consiste à choisir dans quelles conditions on négocie, cette exigence prouve que la direction de la SRWT croyait - comme tous les acteurs - qu’il s’agissait d’un mouvement "épidermique" et de portée strictement locale.
3. Cette prudence n’est pas d’ordre idéologique mais liée à une convention collective qui pénalise les organisations syndicales en cas de grève "sauvage" ou "spontanée", terminologie variable selon le point de vue d’où l’on se place.
4. CGSP et CCSP, à ce moment le syndicat libéral n’a pas encore déposé son cahier de revendications.
5. À ceci près qu’en cours de route, la CGSP l’intégrera dans son cahier tout en ne l’évoquant jamais au cours des négociations. Comprenne qui pourra…
6. Des observateurs moins nuancés écrivent plus clairement qu’une grève est efficace à raison de sa "capacité de nuisance".
7. Ce que Denis Ghesquière avec pudeur et talent résumait dans Le Soir du 25 octobre 2000: "…il n’y a pas à ce jour un syndicat des mamies privées de leurs petits-enfants pour cause de grève des bus. Pas de comité de protection des écoliers poussés à la "brosse" par un cas de force majeure…"
8. Son témoignage et surtout les faits rapportés réfèrent donc pour l’essentiel au conflit tel qu’il fut vécu à Charleroi.

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