À l’heure où les technologies de l’information et de la communication (TIC) envahissent tous les domaines de la société — informatique, internet, téléphonie mobile, TV numérique et autres produits multimédias —, 30 % de Belges déclarent encore ne jamais utiliser un ordinateur et plus d’un tiers ne jamais naviguer sur internet, véritable pivot des TIC. Ce public est constitué principalement de seniors, de femmes et de personnes précarisées sur le plan financier ou éducatif. C’est ce que révèlent, en tout cas, les résultats de la dernière enquête en date de Statbel sur les usages des TIC menée auprès des ménages et des individus belges en 2007 1. Et de conclure : « La fracture numérique est encore bien une réalité dans notre pays ».

 Explorer les enjeux sociaux de la fracture numérique liée aux usages des TIC sous l’angle de la construction des compétences : tel était l’objectif d’une recherche-action menée par la FTU à la demande du ministère fédéral de l’intégration sociale, dans le cadre du plan national d’action contre la fracture numérique en Belgique 2. Mais qu’est-ce que la fracture numérique ? Ce terme est à la mode, largement popularisé tant par les médias que par les milieux scientifiques, économiques et politiques depuis une dizaine d’années. Communément, l’expression désigne le fossé séparant les personnes qui bénéficient de l’accès à l’information numérique — les « inforiches » — et celles qui demeurent privées des contenus et des services que ces technologies peuvent rendre — les « infopauvres ». Aujourd’hui, un consensus apparaît dans les discours officiels pour reconnaître que la fracture numérique est l’un des maux majeurs de cette « nouvelle » société de l’information, creusant des inégalités toujours plus criantes entre les « inclus » et les « exclus » de l’économie numérique. À l’heure où l’accès aux TIC, mais aussi — et surtout — la maîtrise de leur maniement et l’exploitation des informations qu’elles contiennent, constituent des enjeux clés de l’intégration économique, politique et socioculturelle, la réduction de ce « fossé » apparaît comme un enjeu démocratique de première importance. La multiplication des initiatives politiques, un peu partout en Europe ces dernières années, témoigne d’ailleurs d’un engouement certain des dirigeants européens à l’égard de cette problématique. On pense notamment aux politiques européennes de la Société de l’Information, lesquelles ont adopté, dès 2000, un agenda en matière d’« inclusion numérique » dans le cadre de l’initiative e-Europe « Une société de l’information pour tous ». Les plans d’action successifs « e-Europe 2005 » et « i2010 » en ont fait une problématique transversale à toutes leurs lignes d’action 3. De son côté, la Belgique a adopté, depuis 2005, un Plan d’action national pour la lutte contre la fracture numérique, en vue de réduire celle-ci d’un tiers dans les cinq années qui suivent.

Inégalités numériques

Face à la multiplication des débats publics et des initiatives politiques, les recherches en sciences sociales ont consacré une réflexion croissante à la définition de la notion de « fracture numérique », désormais intégrée au langage courant. On leur doit d’avoir souligné le peu de contenance de ce terme générique, a priori consensuel, et d’avoir pointé une question toute légitime, restée souvent en suspens dans les débats publics : quels aspects la fracture numérique recouvre-t-elle vraiment ? Ce point de vue scientifique a permis d’offrir une vision moins polarisée de la notion, en mettant en évidence les différentes dimensions que couvre, en fait, ladite « fracture numérique ». Certains chercheurs ont ainsi montré qu’au-delà des clivages liés au strict accès matériel, qui se résorbent peu à peu avec la diffusion croissante des TIC, du moins dans les sociétés occidentales, de nouveaux clivages liés aux usages de ces technologies s’amplifient aujourd’hui. Ce que d’aucuns appellent la « fracture numérique du second degré » est une sorte de fracture dans la fracture, qui se crée, une fois que la barrière de l’accès est surmontée, parmi les utilisateurs selon les types d’usages qu’ils font des services et des contenus accessibles en ligne. Plutôt que de parler de fracture, il est plus judicieux de parler d’inégalités numériques. Une telle distinction rappelle ce que l’on a trop souvent tendance à oublier : avoir accès aux TIC ne présuppose pas automatiquement leur usage effectif. C’est pourquoi il est vain de penser que la seule démocratisation de l’accès à ces technologies soit synonyme de plus d’égalité.
L’usage des TIC, particulièrement l’exploitation des contenus disponibles sur internet, place au centre la question des compétences et moyens cognitifs nécessaires à leur maniement et à l’appropriation de leurs ressources. Le simple accès à « toute » l’information ne remplace effectivement en rien la compétence préalable pour savoir quelle information rechercher et quel usage en faire. Comme le souligne de manière pertinente Dominique Wolton, « l’accès direct ne supprime pas la hiérarchie du savoir et des connaissances » 4. Pour certains d’ailleurs, la répartition inégale des compétences dans la société est la cause majeure des inégalités numériques ; leur acquisition constitue l’enjeu actuel majeur de l’intégration numérique. Voilà qui déplace la focale, essentiellement centrée jusqu’à présent sur le développement des infrastructures, vers la formation continue et l’action sociale.
Au moment où l’on assiste à un développement tous azimuts des usages d’internet, il est en effet grand temps de s’interroger sérieusement sur les rapports entre compétences des utilisateurs et usages des TIC, en cherchant à comprendre le rôle que joue l’acquisition, non seulement des compétences dites numériques, mais aussi des compétences basiques (lecture, écriture) — préalablement indispensables à l’acquisition des compétences TIC — dans la réduction de ces inégalités d’usages. Orientée vers l’aide à la décision politique, l’analyse a porté notamment sur l’examen du rôle et de la pertinence de deux dispositifs centraux du Plan d’action national de lutte contre la fracture numérique en Belgique par rapport à l’enjeu du développement des compétences numériques : les espaces publics numériques (EPN), d’une part, et les programmes de formation aux TIC à destination de certains groupes sociaux défavorisés mis en place par certaines autorités locales et le monde associatif, d’autre part. En filigrane dans la recherche se posait la question suivante : dans quelle mesure et à quelles conditions ces dispositifs contribuent-ils effectivement à réduire les inégalités liées aux usages des TIC, et d’internet en particulier ?

Accompagnement

Depuis quelques années, l’accès public à internet est au cœur des dispositifs qui visent à combattre l’exclusion numérique en Europe. Chaque pays et chaque région lui ont cependant donné des formes particulières, en fonction de son contexte politique et culturel. En Belgique, l’expression « Espace public numérique » (EPN) s’est imposée. Cet acronyme recouvre de multiples initiatives dont les cadres organisationnels et institutionnels sont hétérogènes. Dans les initiatives soutenues par le gouvernement fédéral, la notion d’espace public numérique est entendue dans un sens très large. Un EPN — ou OCR en Flandre (Openbare Computerruimte) — est défini comme un endroit ouvert au public mettant des ordinateurs à sa disposition pour effectuer des activités informatiques et naviguer sur internet, avec l’accompagnement d’animateurs. Les types d’espaces publics peuvent être très diversifiés : associations sociales ou culturelles, centres publics d’action sociale, maisons communales, maisons de l’emploi, maisons de quartier, bibliothèques, etc. Au-delà de cette diversité institutionnelle, ils ont toutefois comme point commun d’être non seulement des dispositifs d’accès public à internet, mais aussi et surtout des structures d’accueil et d’accompagnement des utilisateurs dans leurs démarches. C’est d’ailleurs leur particularité par rapport à d’autres points d’accès publics à Internet (PAPI) ou à des points d’accès commerciaux comme les cybercafés.
Véritables espaces collectifs d’apprentissage, les EPN ne sont toutefois pas un lieu classique de formation aux TIC. À côté de l’accompagnement formel dispensé par l’animateur du lieu, cet espace est aussi un lieu d’apprentissage informel, où l’échange et l’entraide entre participants sont fréquents. Ainsi, l’offre d’accompagnement à l’utilisation des TIC que proposent les EPN constitue un moteur de métissage et de socialisation où se rencontrent des personnes provenant de milieux sociaux, économiques ou culturels parfois très différents. Les EPN sont en ce sens de véritables « espaces citoyens » au sein desquels se crée du lien social. Le rôle que joue l’animateur dans cette dynamique de socialisation est fondamental.
Par rapport aux formations aux TIC dispensées dans les associations d’éducation permanente, la démarche proposée dans les EPN comporte des singularités. Face à la diversité des besoins et des projets d’usage des utilisateurs, les EPN proposent une large palette d’activités et un encadrement tantôt collectif, tantôt personnalisé. Leur objectif pédagogique spécifique est l’apprentissage de savoir-faire précis en lien avec le quotidien, plutôt que l’enseignement d’un programme spécifique de formation. Cette approche éducative inédite implique une prise en compte permanente des demandes et des besoins propres de leurs publics cibles, mais aussi — et surtout — une bonne compréhension de leurs préoccupations personnelles et quotidiennes.

Des missions en tension

Les EPN sont, certes, des lieux ouverts et accessibles à tous, mais ils doivent aussi accorder une priorité à l’initiation des publics dits fragilisés — publics précarisés sur le plan économique et social, personnes âgées, isolées ou personnes handicapées, qui sont souvent les plus éloignés de l’univers des TIC. Dans les faits, ces deux missions peuvent entrer en tension. Faute de moyens matériels et humains suffisants, il se révèle en effet souvent difficile pour les EPN d’assumer pleinement cette double mission. Ils sont alors en réalité amenés à faire des choix et à plus ou moins privilégier une politique d’ouverture à tous les publics ou, au contraire, le ciblage sur certains publics plus précarisés. La question de la mission prioritaire d’un espace public numérique est mise ainsi au centre des débats. Cette tension est liée à la question du lieu d’ancrage privilégié des EPN. En fonction de leur secteur d’activité et de leurs missions prioritaires, ils sont amenés à rester des espaces neutres ou à être, au contraire, intégrés dans une structure associative à vocation sociale particulière.
Dans l’un et l’autre cas, l’expérience montre que les EPN ont intérêt à renforcer, sinon créer, des partenariats avec diverses associations locales aux finalités complémentaires, comme l’insertion socioprofessionnelle, la promotion sociale et culturelle, l’action au bénéfice de groupes défavorisés, etc. Bien que dans les trois Régions, le monde associatif constitue un acteur de première ligne dans la lutte contre la fracture numérique, la pérennité des EPN repose aussi sur des partenariats institutionnels avec des écoles, bibliothèques, centres publics d’aide sociale et maisons de l’emploi. Le soutien des autorités communales est d’ailleurs souvent essentiel.
Pour les EPN qui s’adressent aux publics les plus éloignés des TIC, un objectif prioritaire, mais non des moins problématiques, est de parvenir à identifier et toucher les plus démunis pour les sensibiliser aux possibilités que peut leur apporter l’usage de ces technologies. Sortir l’EPN de ses murs pour aller à la rencontre de ces publics sur leur terrain familier, avec des dispositifs mobiles d’accès à internet, semble, dans ce cas, une nécessité. Grâce à l’entremise de personnes relais ou d’associations de quartier, les animateurs peuvent travailler à l’abaissement des seuils d’accès aux formations TIC, afin de lever les barrières qui entravent l’acquisition d’aptitudes de base nécessaires à l’appropriation des technologies, ceci en vue d’améliorer le développement personnel et l’intégration sociale de ces personnes au sein de cette société du « tout numérisé ». L’accompagnement à l’utilisation des TIC devient alors davantage un moyen d’émancipation qu’une fin en soi.

Intégration sociale

Si cette première étape de sensibilisation est essentielle, elle reste toutefois, à elle seule, insuffisante pour parvenir à une intégration durable de ces groupes en marge du monde des TIC et de la société en général. Pour y parvenir, il est impératif d’élaborer, en parallèle, une réflexion sur l’accompagnement de ces publics dans un trajet éducatif à plus long terme, une fois que cette première barrière de sensibilisation est franchie. Pour ne pas laisser ces publics marginalisés aux portes de la société de l’information, il est en effet essentiel de mettre en place des relais éducatifs qui prolongent le travail d’intégration entamé par les EPN. Mais la mise en place d’un tel relais n’est pas du seul ressort des EPN, elle engage aussi la responsabilité des circuits traditionnels de formation dans ce domaine. Ceci pose alors la question fondamentale de l’articulation des rôles respectifs des EPN avec d’autres filières de formation aux TIC dans le combat contre les inégalités numériques.
La formation des utilisateurs constitue, on l’a compris, une autre pierre angulaire majeure du dispositif de lutte contre la fracture numérique. En Belgique, le spectre d’offres de formation d’éducation permanente dans le domaine est très large, poursuivant des objectifs d’intégration professionnelle ou de revalorisation sociale. Pour contribuer efficacement et durablement à la réduction des inégalités dans les usages et à l’acquisition d’une véritable « autonomie numérique » à plus long terme, les freins et conditions sont toutefois nombreux, car divers facteurs — d’ordre cognitif, psychologique, social et culturel — exercent une influence sur le processus d’apprentissage à l’utilisation des TIC. La motivation personnelle et la curiosité sont les premiers préalables essentiels à la réussite d’une démarche de formation dans ce domaine. Le fait de détenir un projet personnel autour de l’usage de l’outil a un impact considérable sur l’attitude face à l’apprentissage. Pour attirer et convaincre les publics, notamment défavorisés, il est alors nécessaire de proposer une offre de formation qui fasse sens dans la réalité quotidienne et qui est en lien avec l’inscription sociale des usagers : leurs besoins de communiquer, de suivre le travail des enfants, de participer à des activités de loisirs, par exemple. Par ailleurs, on oublie trop souvent que les compétences de base liées, de près ou de loin, au problème de l’illettrisme (lecture, compréhension, écriture) sont fondamentales à l’exploitation des contenus en ligne. Leur absence constitue un frein considérable à la progression dans les usages des TIC, où l’écrit est omniprésent.
Au niveau des compétences numériques proprement dites, la maîtrise des compétences dites instrumentales — savoir-faire technique de base nécessaire à la manipulation du matériel et des logiciels — est certes nécessaire à l’utilisation des TIC, mais insuffisante pour une évolution significative des usages. Seule la maîtrise des compétences dites informationnelles — capacité de rentrer dans les contenus en ligne ainsi que de comprendre, évaluer et trier ces informations — et stratégiques — capacité de savoir réutiliser les ressources en ligne de manière pertinente à des fins déterminées dans son propre cadre de vie — constitue la clé de voûte d’une appropriation efficace des technologies. C’est pourquoi, le vrai défi des formations aux TIC se situe, en fait, dans tout ce qu’il y a autour de ce savoir purement technique, alors que nombre d’entre elles se limitent bien souvent au strict apprentissage des compétences instrumentales.

Autonomie

Au-delà des compétences proprement numériques, la capacité à développer une autonomie dans l’apprentissage constitue in fine le socle le plus solide à l’apprentissage actif, durable et autonome des TIC. Bien qu’elle ne soit pas spécifique aux apprentissages liés aux TIC, cette capacité « d’apprendre à apprendre » se révèle être la seule assurance à long terme contre les risques de fracture numérique dans les usages. Qu’il s’agisse d’apprendre à s’auto-évaluer, apprendre à adopter une attitude de curiosité intellectuelle ou encore à développer des « compétences cognitives de transfert » qui permettent d’utiliser des savoirs acquis dans d’autres contextes, cette « métacompétence » a trait aux aspects plus génériques, durables et transférables des connaissances assimilées en cours de formation. Produit, par excellence, d’un parcours éducatif abouti, c’est elle qui fait justement défaut aux personnes faiblement scolarisées et souvent éloignées de l’univers des TIC.
Il est donc urgent de mettre en place des dispositifs de formation qui possèdent des objectifs bien au-delà du strict apprentissage technique, de manière à développer chez l’apprenant une autonomie dans l’apprentissage indispensable à la pérennisation et au renouvellement de ses acquis en la matière.

Désenclavement

Trop souvent cloisonnée par rapport à d’autres formations qui visent à l’intégration professionnelle ou à la revalorisation sociale, la formation aux TIC gagnerait à être conjuguée à d’autres projets éducatifs plus transversaux (lutte contre l’analphabétisme, projet d’insertion professionnelle, d’insertion des jeunes, etc.). De cette manière, elle deviendrait davantage un moyen concret de revalorisation des personnes qu’une simple fin en soi. Des méthodes de formation basées sur des projets permettent d’ailleurs de donner à l’apprentissage une finalité autre que technique. C’est aussi et surtout un excellent moyen de favoriser chez l’apprenant le développement simultané de compétences numériques et d’autres compétences cognitives ou sociales ainsi que le transfert des connaissances.
En conclusion, approcher les publics éloignés des TIC, les accompagner dans leurs usages et favoriser leur autonomie dans l’apprentissage sont autant de gages de réussite pour réduire les inégalités numériques à long terme. Face aux inégalités nouvelles, réponses nouvelles ? Rien n’est finalement moins sûr. À l’heure où les TIC précipitent la société dans l’ère de l’information et de la connaissance, le leitmotiv classique d’accès pour tous à l’éducation et à la formation reste, plus que jamais, d’une brûlante actualité.




(1) Verkruyssen F. (2007), Statistiques sur les TIC : enquête auprès de la population belge, STATBEL, ministère fédéral de l’Économie, Bruxelles, novembre 2007.
(2) Brotcorne P., Valenduc G., Construction des compétences numériques et réduction des inégalités, Rapport de la FTU pour le SPP Intégration sociale, Bruxelles, juillet 2008. Téléchargeable sur www.mi-is.be.
(3) CCE (2000), eEurope : An Information Society for All, CEC: Brussels; CCE (2005), Information Society Benchmarking Report, 19/12, Brussels ; CCE (2005) i2010 – A European Information Society for growth and employment, COM(2005) 229 final.
(4) Wolton, D., Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Flammarion, Paris, 2000, p.89.

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