Comment aider efficacement les sans-abri et d'une manière générale ceux qui vivent en complète rupture sociale dans nos villes ? À Paris, les Samu sociaux parcourent la ville à la recherche des personnes vivant dans la rue. En Région wallonne, c'est une tout autre approche de l'urgence sociale qui a été élaborée sous la précédente législature par le ministre des Affaires sociales Thierry Detienne (Écolo). «Parce que les réalités sociales sont totalement différentes, explique-t-il. Dans les villes wallonnes, il fallait moins créer un dispositif supplémentaire que coordonner les services publics (CPAS) et associatifs existants.» C'est ainsi que sont nés les relais sociaux, à Liège et à Charleroi, depuis 2001. D'autres ont ensuite vu le jour dans les villes de Mons, Verviers et La Louvière.


Il y a quelques années, est apparu à Bruxelles le Samu social, un dispositif largement inspiré du modèle parisien qui repose principalement sur la maraude de nuit effectuée par des véhicules clairement identifiés et du personnel tout aussi identifiable qui vont à la pêche des personnes vivant dans la rue. Ces personnes sont alors acheminées dans un centre bien équipé pour les recevoir où douche, soins, soupe et cafés sont distribués. Si un travail social est réalisé, il se situe surtout au niveau de l'urgence et appréhende peu la question de l'après-urgence ou de l'insertion. Une lacune depuis longtemps relevée par le secteur sans-abri bruxellois qui n'a pas vu d'un bon œil ce système de samu social s'installer dans notre capitale.

Pas un Samu social

Côté wallon, après une petite visite au Samu social parisien, on s'est dit qu'un tel dispositif était difficilement transposable en Région wallonne : d'abord parce qu'on n'y rencontre pas de grandes villes comparables à Bruxelles ou à Paris mais surtout parce que ce dispositif ne convient pas à toutes les réalités sociales locales et qu'un tissu associatif et institutionnel préexistait en Wallonie (à Bruxelles aussi mais ceci est une autre histoire). Il a donc fallu construire un concept nouveau, c'est ainsi que le relais social est né, non sans de nombreuses réunions de concertation avec le secteur et un certain temps de maturation, une durée nécessaire selon Thierry Detienne, ex-ministre wallon des Affaires sociales (Ecolo) pour faire correspondre le relais social avec la réalité locale. « Il faut approcher l'histoire de la région, explique Thierry Detienne, il faut le temps de connaître son tissu socio-économique, les services publics et associatifs, les difficultés locales. Il faut surtout ne pas négliger ce qui existe, poser un diagnostic commun, déterminer des besoins prioritaires par consensus, créer un comité de pilotage avec une représentation équilibrée du secteur privé et public, il faut rédiger une charte, recruter la coordination générale, créer une association chapitre XII... C'est donc un travail de longue haleine qui repose sur une méthodologie spécifique. »

Si on voulait résumer, on pourrait définir le relais social comme le rassemblement de différents intervenants sociaux qui dépasse les clivages publics contre associatifs. « C'est une mise en réseau des professionnels de l'aide sociale, qu'ils travaillent dans un CPAS, dans une association subsidiée ou non », précise le chercheur Andrea Rea (ULB) qui a évalué les relais sociaux de Liège et de Charleroi, à la demande de Thierry Detienne. Le public ? Les sans-abri, les toxicomanes, les prostituées, les personnes vivant dans une grande précarité. Les relais sociaux n'apportent pas seulement une réponse à une demande spécifique de ces publics (un logement, des seringues sûres...) mais aussi au besoin de contacts, de relations sociales. De l'urgence sociale à l'insertion donc.

« Le principe, résume Andrea Rea, n'est pas d'ajouter des couches supplémentaires comme dans les lasagnes mais de faire prendre une sauce commune ». Et cela marche, a constaté le chercheur de l'ULB. Des projets sociaux nouveaux sont nés de ce travail en commun. Comme les budgets participatifs à Charleroi qui permettent aux usagers de réaliser des projets collectifs.

Le pari de faire travailler ensemble CPAS, pouvoirs publics et associatifs dans des grandes villes n'était pas gagné d'avance. Le coordinateur du relais liégeois le reconnaît. Il a fallu l'impulsion du ministre pour mettre tout le monde autour de la table. Et des conflits surgissent parfois aussi à cause des « cultures d'entreprise différentes » mais cela permet aussi de trouver des solutions innovantes. Et le coordinateur liégeois de citer le plan « gel » mis en place lors de l'hiver 2003-2004 pour aider les sans-abri.

Financement

Thierry Detienne a voulu en finir avec la politique du fractionnement des subsides. Il a fallu expliquer aux services et associations qu'ils recevraient davantage en s'intégrant dans un dispositif. Si au départ ces relais étaient subventionnés grâce à des subsides facultatifs renouvellables d'année en année, ils ont aujourd'hui un cadre réglementaire et disposent donc de subventions récurrentes puisque le décret relatif à l'insertion sociale prévoit la reconnaissance des relais sociaux et les règles de leur subventionnement.

En 2004, 4 millions d'euros (4 333 947 euros) ont été réservés au budget pour les relais sociaux urbains. De quoi faire réfléchir la ville de Namur, où la « sauce » n'a pas pris... Liège et Charleroi (1) sont ainsi dotés chacun de 1 285 000 euros pour leurs frais de fonctionnement mais surtout pour soutenir les projets relatifs au travail de rue, à l'accueil de jour et de nuit sans oublier l'urgence sociale. Des moyens supplémentaires sont par ailleurs prévus pour prendre en charge les frais liés à la coordination générale (un coordinateur et un agent administratif à mi-temps).

Pour les relais situés dans des communes plus petites (plus de 50 000 habitants, cf. encadré) et donc confrontées à moins de difficultés liées à la précarité, 290 000 euros plus des moyens pour la coordination générale ont été budgétés pour 2004. Pour les années qui viennent, dans les villes de plus de 50 000 habitants comme à Mons ou à Verviers par exemple, les relais sociaux pourront voir leur subvention augmenter jusqu'à 600 000 euros pour autant que les besoins soient justifiés, bien entendu.

Des relais intercommunaux seront également subventionnés à l'avenir à hauteur de 100 000 euros, « somme modique peut-être mais qui a le mérite d'exister et de permettre à des communes plus rurales et moins exposées aux problèmes de la précarité de développer un travail de coordination et de mise en réseau », justifie l'ex-ministre des Affaires sociales.

Un effet de contagion

Selon Vincent Gallet, chercheur au Germe à l'ULB et auteur sous la direction d'Andrea Rea de l'étude sur les relais sociaux de Charleroi et Liège (2), un des enjeux importants de ce décret sur les relais sociaux a été la reconnaissance de l'insertion sociale comme une insertion en tant que telle et non comme une simple étape vers l'insertion socioprofessionnelle.

Le chercheur met également en évidence l'effet de contamination provoqué par le rapprochement que conditionne le relais social entre institutions publiques et associations. « Des projets ou des philosophies de travail que des travailleurs ou des responsables des institutions publiques (ex. les CPAS) ne peuvent soutenir publiquement parce qu'ils iraient à l'encontre de certains prescrits institutionnels sont néanmoins portés par eux mais dans le cadre du relais social. Inversement, certaines attentes de travailleurs des associations, à connotation moins militante, peuvent être rencontrées par les organismes privés via les relais sociaux. Les relais sociaux permettent aussi une intégration pluridisciplinaire et une rencontre, même si elle est encore jugée insatisfaisante, entre le secteur social et le secteur médical. » Bref, un système, certes perfectible, mais qui semble rencontrer une demande du terrain en attente depuis de nombreuses années d'une telle initiative. La nouvelle ministre des Affaires sociales, Christiane Vienne (PS), s'en dit consciente et compte poursuivre dans la même voie.

Catherine Morenville


1 Coordonnées des relais sociaux existants :

• Suzanne Huygens, coordinatrice du relais social de Charleroi, bd J. Bertrand, 10 à 6000 Charleroi, tél. : 071 50 67 31.

• Lysiane Colinet, coordinatrice du relais social de Mons, rue Neuve, 4 à 7000 Mons, tél. : 0478 26 11 00.

• Yvon Henry, coordinateur du relais social de Liège, rue Lonhienne, 2 à 4000 Liège, tél. : 04 223 78 73.

2 Vincent Gallet, sous la dir. d'Andrea Rea, « Les relais sociaux de Charleroi et de Liège destinés à venir en aide aux personnes confrontées à la grande précarité », décembre 2003. Recherche effectuée à la demande de la Cellule Action sociale du ministère de la Santé et des Affaires sociales de la Région wallonne.

Relais social urbain et relais social intercommunal

Le décret sur l'insertion sociale distingue le relais social urbain et le relais social intercommunal. Liées au nombre d'habitants dans chaque arrondissement, plus ou moins de 50 000 habitants, les priorités sont accordées en ce qui concerne le relais urbain aux arrondissements où il existe déjà un dispositif d'urgence sociale et en ce qui concerne le relais intercommunal aux arrondissements où le taux de bénéficiaires du revenu d'intégration sociale est le plus élevé. À la différence des services d'insertion sociale, il ne s'agit pas d'agréer mais de mettre en œuvre des dispositifs uniquement initiés par le gouvernement. C'est à lui que revient le choix du lieu où le relais sera implanté.

C.M.

Le Gavroche

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