Malgré le poids des tabous, des religions et cultures culpabilisantes, voire menaçantes, les femmes osent de plus en plus dénoncer les violences dont elles sont les cibles. Soutenues et relayées depuis de nombreuses années par les associations de femmes, elles ont trouvé un précieux point d'appui auprès des instances européennes et internationales.

 

1999 était décrété Année européenne contre la violence à l'encontre des femmes. Des études plus précises commencent à mieux cerner l'ampleur de ces violences, que ce soit en Belgique, en Europe, mais aussi au niveau mondial. Mais parallèlement, on assiste à de nouvelles stratégies culturelles et politiques de banalisation, voire de négation de ces faits de violence qui visent spécifiquement le sexe et le genre féminin.
En 1993, l'ONU proclame une déclaration sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes. L'article 1er de ce texte définit l'expression "violence à l'égard des femmes" comme :"tous actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée". Cette déclaration fait date car elle identifie le fait d'être une femme comme le premier facteur de risque de violence, dont elle élargit la définition pour y inclure tous les aspects de la vie des femmes et des petites filles.
Les brutalités conjugales et domestiques constituent de loin la forme la plus universelle de violence commise contre les femmes. Elles sont même l'une des principales causes de leurs blessures et de leur décès.
Globalement, on estime que 50% des femmes tuées (mort non naturelle) en Europe et aux USA le sont par leur mari ou leur partenaire. C'est un constat dur et accablant élaboré à l'occasion d'un Forum du Conseil de l'Europe sur la violence familiale, en décembre 1998. On sait également qu'en Russie, près de 14.000 femmes sont tuées chaque année par leur mari ou un autre membre de la famille. Les ONG font remarquer que dix ans de guerre contre l'Afghanistan n'ont pas fait plus de morts. Côté russe en tout cas.
Tout récemment, une première étude mondiale, Mettre fin à la violence contre les femmes, a été réalisée par l'École de santé publique de l'université Johns Hopkins et le Centre pour la santé et l'égalité des sexes. Cette étude, dont les résultats viennent d'être publiés en janvier 2000, se fonde sur 2.000 études sur le sujet provenant d'une vingtaine de pays. Entre 22% et 70% (selon les pays) des femmes interviewées n'avaient jamais parlé auparavant des abus subis. Globalement, on peut dire qu'une femme sur trois dans le monde est ou a été battue ou violée. Selon ce rapport, la violence contre les femmes doit être considérée comme un véritable problème de santé publique, car les violences ont d'autres conséquences à plus long terme que des blessures physiques visibles et immédiates.

C'est arrivé près de chez vous !
En Belgique, comme ailleurs, il existe peu de statistiques criminelles, quantitatives ou qualitatives de ce problème. Même si les femmes osent en parler de plus en plus, cela reste encore difficile soit par sentiment de honte ou de culpabilité, soit par crainte des représailles et/ou par ignorance de leurs droits. De plus, la prise en charge par les autorités policières et judiciaires n'est pas toujours efficace. Ainsi, une étude de 1997 menée, sur trois années, au sein d'une commune belge d'environ 20.000 habitants montre que sur 535 faits de violence enregistrés (en général les cas "sérieux"), 63 ont fait l'objet d'un dépôt de plainte pour blessures graves. Par après, une cinquantaine de plaintes ont été retirées, 13 ont fait l'objet de poursuites.
Ainsi, se baser sur les chiffres de la criminalité pour cerner l'ampleur des violences à l'égard des femmes est nettement insuffisant, car ces chiffres sont seulement le reflet des activités policières et judiciaires dans ce domaine.
Pour pallier ce manque, l'ex-ministre fédérale chargée de l'Égalité des chances entre hommes et femmes, Miet Smet, a confié au Centre universitaire du Limbourg la tâche d'organiser une enquête sur un échantillon représentatif d'hommes et de femmes de 20 à 49 ans. Pour la Wallonie, l'enquête a été dirigée par Ada Garcia (UCL). Le souci particulier de cette enquête était de rendre possible une comparaison avec une première étude réalisée par la même équipe en 1988 sur la base des expériences vécues par les victimes. L'enquête de 1998 souhaitait élargir son champ d'investigation en associant également les hommes, victimes ou responsables d'actes violents. L'enquête a été réalisée par interviews sur la base d'un questionnaire structuré. Elle portait sur un échantillon représentatif de 783 femmes et 656 hommes sélectionnés par échantillonnage sur les listes de la population de 73 communes du pays.

Quels en sont les principaux résultats?
On constate en premier lieu que, tout comme en 1988, les expériences relatives aux violences physiques et sexuelles sont très nombreuses; que les formes de violence mentionnées actuellement sont plus nombreuses qu'en 1988 et que la gravité des faits va en augmentant lorsque les types de violence subis sont plus nombreux et diversifiés. On constate aussi que le risque de violence dans le cadre des relations familiales reste important, que les hommes sont les principaux auteurs de violences, et qu'il n'y a pas d'âge sans violence. On observe également des divergences par rapport à la situation en 1988. Davantage de femmes ont déclaré avoir été victimes de violences : 68% en 1998 contre 57% en 1988. On constate surtout une augmentation de la violence conjugale. Parmi les répondantes en 1998, 44% ont déclaré avoir subi des violences sexuelles et 57% des violences physiques (la combinaison de ces deux types d'agression est fréquente - environ 30%). En 1988, ces pourcentages étaient respectivement de 36,6% et 43%.
Ces faits de violence physique et de violence sexuelle dont sont victimes les femmes ont lieu souvent, tout comme il y a dix ans, au sein de la cellule familiale. Les hommes, par contre, subissent le plus souvent les faits de la violence qu'ils dénoncent (69% de violences physiques et 25% de violences sexuelles) en dehors du noyau familial. Ce qui est nouveau, c'est la tendance, pour les femmes, de subir plus de violence en dehors de la famille par rapport à 1988.
L'enquête de 1998 mettait pour la première fois en évidence la violence dont les hommes sont également victimes. Il s'agit essentiellement de violences physiques : coups de poing, de pied, être secoué, faire l'objet de menaces avec un couteau, être témoin de violence. Il n'y a pas de différences significatives avec les femmes, en ce qui concerne la fréquence de la violence verbale (cris, ruptures, engueulades, injures).
En ce qui concerne la violence sexuelle, les différences de faits violents vécus par les hommes et par les femmes sont significatives. Les chiffres montrent que les femmes ont subi, plus que les hommes, des pratiques sexuelles associées au viol : obligation de pratiquer le sexe oral, obligation de pratiquer le sexe anal, viol, et tortures des parties génitales. Beaucoup ont également dû résister face à des tentatives de rapports sexuels non désirés.
Ces faits se retrouvent peu ou pas du tout chez les hommes qui déclarent essentiellement des attouchements et frottements à caractère sexuel non désirés.


Les femmes libérées?
Le mari peut battre et blesser sa femme, la taillader de bas en haut et se chauffer les pieds dans son sang, il ne commet pas d'infraction s'il la recoud et si elle survit. Cet extrait du Droit coutumier de Bruges au XVIème siècle permet de mieux évaluer les évolutions de mentalités dans ce domaine. Pourtant, la violence envers les femmes existe toujours. Le pouvoir inégal des femmes et des hommes dans la société, maintenu et reproduit par le processus de socialisation, apparaît déterminant pour comprendre l'origine de la violence particulière des hommes contre les femmes. Certains anthropologues ont démontré que dans les sociétés où la fréquence du viol est élevée, les rapports entre les hommes et les femmes sont particulièrement marqués par l'inégalité, un taux élevé de violence masculine et la valorisation de la force physique dans la socialisation des garçons. Également, la violence conjugale est plus répandue dans les sociétés où la domination des hommes sur les femmes est la plus manifeste. Ces études montrent bien que la violence contre les femmes est un produit social, et non une caractéristique "naturelle", voire "normale", des rapports entre les sexes.
Ainsi le viol ou la menace de viol est un moyen de contrôler socialement les femmes trop indépendantes, celles qui refusent d'adopter le seul rôle traditionnel de mère de famille, celles qui atteignent des lieux de pouvoir. Ce qui se passe en France depuis l'année dernière est particulièrement éclairant en ce qui concerne la violence verbale, morale et parfois physique que certaines femmes politiques subissent de la part de certains groupes d'hommes particulièrement démontés contre le sexe féminin au pouvoir (voir encadré sur les "Chiennes de garde).
L'autonomie, la liberté, le désir, le pouvoir des femmes font peur. Que ce soit dans la sphère privée ou dans la sphère publique. On ne change pas plus de vingt siècles de patriarcat en quelques années. Pourtant des législations se modifient, les faits de violence sont de plus en plus dénoncés, la prévention se précise et s'organise. Mais la violence prend de nouvelles formes, plus insidieuses, plus modernes. Certaines féministes sont attentives à ces nouvelles stratégies de domination des femmes. Par exemple, le fait de neutraliser la différence sexuelle, dans les études, recherches, législations, afin d'occulter les rapports réels entre femmes et hommes.
Le débat actuel sur l'éventuelle légalisation de la prostitution - (re)lire à ce sujet les articles de Florence Degavre et Hedwige Peemans-Poullet dans le n°10 de Démocratie du 15 mai 1999- fait partie, selon Nadine Plateau (in Chronique féministe), de ces tentatives de banalisation de la violence symbolique faite au sexe féminin. En effet, depuis peu, la notion même de prostitution est légalement dissoute dans celle plus globale de la "traite des êtres humains". Élargissement aux hommes victimes, mais élargissement aussi à d'autres secteurs que l'"industrie du sexe". En gommant les mots prostitution et traite des femmes, on nie aussi la réalité patriarcale, c'est-à-dire la domination socialement organisée des hommes sur les femmes. En mettant sur le même pied hommes et femmes dans le marché du sexe, on crée l'illusion que chaque homme et chaque femme peut devenir acheteur/vendeur de "service sexuel". C'est oublier que, dans la plupart des cas, la demande est masculine.
Un autre exemple illustratif de ces nouvelles formes de domination, c'est la limitation de l'interdiction de la pornographie à celle qui utilise des mineurs. On évacue le problème de l'atteinte à la dignité des femmes majeures, sous couvert d'un principe de liberté d'expression décontextualisé. Ce type de pornographie est toléré et même développé pour servir des intérêts capitalistes et patriarcaux. Imposant un modèle de sexualité où les femmes sont des objets permettant d'assouvir tous les désirs, l'industrie pornographique est une violence culturelle envers le sexe féminin en général et une atteinte à l'intégrité sexuelle des femmes. La liberté d'expression ne permet pas le racisme; elle ne devrait pas permettre le sexisme.
Geneviève Mairesse

N.B. : Le 8 mars aura lieu le lancement officiel de la Marche mondiale des femmes.

Pour en savoir plus

- Site du LEF (Lobby européen des femmes), violence envers les femmes/Droits humains : http://nt.oneworld.nl/ewlobby/fr/themes/violence/index.html
- "Violences contre les femmes : comprendre, prévenir, lutter", dossier produit par le Centre Femmes et Société – Groupe de sociologie wallonne asbl, sous la direction d’Ada Garcia, septembre 1999.
- "Femmes et violence" in Sophia n°19, septembre 1999.
- http://chiennesdegarde.org

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