Dans les semaines qui ont suivi les élections de juin, des membres du parti social-Chrétien flamand - relégué sur les bancs de l'opposition en compagnie du Vlaams Blok - se sont ouvertement interrogés sur l'opportunité de collaborer avec le parti d'extrême droite.


Le premier ballon d'essai fut lancé fin août par l'ancien député Herman Suykerbuik, déjà connu pour avoir été, l'auteur d'un décret contesté supprimant la répression sociale contre les anciens collaborateurs durant la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci, dans un courrier adressé au président du CVP, Marc Van Peel, en appelait à la rupture du cordon sanitaire entourant le parti d'extrême droite et à la constitution d'une opposition conjointe CVP-VB. Ouvrant une brèche, et faisant sauter un fameux tabou, d'autres membres du CVP s'y engouffrèrent ensuite. Dans Het Laatste Nieuws du 28-29 août, le parlementaire Johan Weyts franchissait un pas supplémentaire en affirmant ne pas voir d'inconvénients à préparer des coalitions au niveau communal entre les partis chrétien et extrémiste flamands dans la perspective des élections d'octobre 2000. Les suivirent dans cette voie les parlementaires Jo Van Eetvelt et Gisèle Debever.. Quelques jours plus tard, le président Van Peel mit sèchement en garde ses troupes: le VB étant un parti “ antichrétien, antihumaniste et antidémocratique ”, tout membre du CVP qui envisagerait une coalition avec lui s'exclurait lui-même automatiquement du, parti. L'incident est clos. L'obéissance des parlementaires au bureau du parti mettra fin aux déclarations intempestives. Mais certains d'entre eux continuent de n'en penser pas moins et l'ont d'ailleurs fait savoir. L'ouverture, et le colmatage rapide, d'une brèche entre CVP et VB dans le contexte postélectoral mérite sans doute que l'on se penche sur la recomposition du paysage politique flamand côté “ opposition ” et, notamment, sur l'important changement d'image opéré par le Blok.

PROCRESSION CONSTANTE
Premier constat: le Vlaams Blok a amélioré partout, lors du dernier scrutin, son score électoral. Il atteint désormais 15,4%. des voix. À la Chambre, il est passé de 11 à 15 sièges(+4), au Sénat, de 3 à 4 sièges (+I),au Conseil régional flamand, de 15 à 20 sièges (+5), à la Région bruxelloise, de 2 à 4 sièges (+2). Au Parlement européen, il a augmenté ses voix dé 7,8%,à 9,4% mais sans décrocher de siège supplémentaire (=2). À Bruxelles, on s'est réjoui qu'il.n.'y ait pas eu de raz-de-marée. Mais force est néanmoins de reconnaître qu'il est le premier parti flamand, devant le CVP. Qu'il n'ait pas attiré les voix francophones de la capitale est, sur ce plan, une bien faible consolation. Par ailleurs, on soulignera le score du parti dans la ville d'Anvers, en continuel progrès:28,8% des voix. Plus d'un Anversois sur quatre confie sa voix au Blok. À Malines, il atteint 23,8.%. Il est donc absurde de parler de l'échec du Vlaams Blok; tout au plus peut-on parler de l'échec de l'effet Demol dans la capi-tale... (1)

Comment expliquer ce phénomène? Plusieurs hypothèses sont généralement avancées. Premier facteur probable, et explication somme toute assez traditionnelle: le vote de rejet des partis traditionnels. Il s'agit d'un registre classique sur lequel joue abondamment le Blok: "Nous sommes le seul véritable parti flamand d'opposition ” estime son président, Frank Vanhecke, également député européen. “Seul contre tous" il met sur la table des propositions d'action radicales du type instauration d'un couvrefeu pour les jeunes de moins de seize an dans les quartiers “ à risque ”, prison pour jeunes, lutte contre les ghettos musulmans, tolérance. zéro, etc. Ce qui d'emblée parait étrange, c'est le succès de ce discours dans une Flandre où la vie est, dit-on, belle, où le chômage est pratiquement inexistant et. où la croissance économique, est au rendez-vous (rappelez-vous:“ Mooi, het leven, is mooi! ”). Certes, comme l'écrivait avant les élections Het Nieuwsblad (15 mai 1999), “il suffit d'écouter les gens [,..]pour se rendre compte qu'il existe un important groupe de mécontents, pour des raisons les plus diverses et avec toutefois une constante.: les politiques sont les coupables de tout ce qui va mal: pour les encombrements routiers, le tapage nocturne, les déJections canines, la pression du travail, etc. ” Le Vlaams Blok révélerait-il un Mécontentement flamand dont l'ampleur serait insoupçonnée? C'est possible. Mais est-ce la seule clé de son succès? C'est de moins en moins probable. En dix ans, ce parti a opéré une mue importante. Aujourd'hui, le Blok n'est plus uniquement un parti de mécontents et ne table plus seulement sur le vote de rejet des, électeurs. Il se donne un programme qui se veut “Positif”, acceptable par tous, et une image plus fréquentable.

RESPECTABILITÉ
Il est intéressant de voir quels choix stratégiques le VB a décidé d'opérer dans son discours électoral de l'avant-13juin. En d'autres termes, quelle est, à ses yeux, la stratégie payante pour gagner des voix. La réponse est claire: il s'agit de faire preuve de respectabilité, de promouvoir les valeurs traditionnelles familiales, de rester ferme sur les questions de sécurité mais sans apparaître, comme il y a quelques années, comme un parti ultracontestataire.
Qu'on se rappelle: en 1991, l'image clé de la campagne électorale du VB fut les gants, de boxe. En 1995, ce fut le balai. En 1999, c'est le portrait d'une famille traditionnelle flamande. Cette évolution traduit clairement un changement de stratégie destiné à rendre le parti plus fréquentable. Ainsi, dans le discours politique, ce n'est plus la guerre totale à la criminalité et à la corruption, mais l'ordre et là défense de la propriété, C'est, comme le dit son slogan 1999: “Baas ln elgen staat” et “Baas ln eigen straat” (chef dans son propre État et dans sa propre rue). L'image se veut rassurante, moins violente. C'est en somme le bon père de famille, autoritaire et respecté. Dans ses tracts électoraux, le Blok insiste lourdement sur le respect de la loi: “La loi, rien que la loi!”; "Nous exigerons simplement que les lois existantes soient enfin appliquées.! Que le Droit et l'Ordre soient défendus. Que la criminalité et le fléau de la drogue soient réellement combattus. Que la loi sur l'emploi des langues soit respectées (sic). Que 'l'on s'attaque à la corruption... Donc, la Loi et rien que la Loi!”, peut on lire dans son tract bruxellois. En ce sens, l'immigration et l'insécurité (systématiquement liées) peuvent être présentées comme l'“ anti-matière” de ses valeurs proclamées (patrie, famille, travail). On retrouve bien entendu les thèmes de prédilection de l'extrême droite, mais sous couvert d'une sorte de légalisme de stricte observance.

NATIONALISME
Autre facteur d'explication des succès du Vlaams Blok: le "surf” particulièrement habile du volet nationaliste de son programme sur l'histoire du mouvement flamand. Une histoire marquée depuis un siècle et demi par une longue et difficile émancipation essentiellement culturelle au XIXe siècle, puis sociale et économique tout au long du XXe siècle, et aujourd'hui davantage politique. Une histoire marquée par la recherche et l'affirmation légitimes d'une identité, par une aspiration profonde à constituer un peuple uni et respecté.

Or, il existe indéniablement une certaine congruence entre le discours de ce mouvement et celui, porté à l'extrême, du Vlaams Blok. Lors d'un meeting en novembre de l'année dernière, le président de POVV (2), Matthias Storme, estimait que “les fondements des institutions fédérales sont aussi vermoulus que les murs de Jéricho ”et que “Belgique, crève! ” n'est plus un slogan car.. elle est déjà morte. Un tel discours va évidemment comme un gant (de boxe) au Blok, qui était d'ailleurs très représenté à cette fête, en compagnie de mandataires Volksunie, CVP et VLD. Dans la presse néerlandophone, seul le quotidien de gauche De Morgen prendra ses distances par rapport aux affirmations des organisateurs: seuls 10% des Flamands souhaitent l'indépendance de la Flandre, rappellera le journaliste Bart Eeekhoùt (précisant que, selon une étude menée par un sociologue louvaniste, “la question de l'autonomie flamande est, l'œuvre d'une élit epolitique limitée, qui n'est pas soutenue dans ce projet par une majorité démocratique”). Selon d'autres éditorialistes, “la fin de la Belgique n'est certes pas un nouveau sujet de réflexion. La nouveauté réside dans le fait qu'une telle préoccupation au sein des grands partis flamands, tout au moins à l'intérieur, n'est plus un tabou ” (De Standaard). Pour Guido' Tastenhoye, ex-éditorialiste à la Gazet van Antwerpen, “le message de l'espoir résonnait dans le discours polémique” du président de l'OVV. Ce même Guido Tastenhoye se présentera quelques mois plus tard sur les listes du Vlaams Blok aux élections de juin et sera élu député à la Chambre...Plus récemment, lors de la 72e édition du pèlerinage de l'Yser fin août dernier, ce sont d'anciens ministres CVP,tels que Mme Brigitte Grouwels, qui se sont plaints “de la tiédeur communautaire” du discours du président du comité organisateur, M. Lionel Vandenberghe (De Standaard, le 30 août 1999). En ce qui concerne l'avenir politique de la Flandre, il existe donc une sorte d'alliance, objective entre les thèses du Blok, du mouvement flamand et des partis politiques démocratiques (“Baas in eigen staat”, à des rythmes et des de-grés divers).

STRATÉGIE(S)
Il est dès lors moins étonnant de constater d'importantes différences d'approche entre francophones et Flamands lorsqu'il s'agit de mettre en œuvre des, stratégies pour, combattre l'extrême droite. Là où les francophones tenteront la confrontation, par exemple par l'interdiction des congrès et meetings à Bruxelles ou par des tentatives de suppression de leur dotation publique, les Flamands prôneront davantage l'isolement et le cordon sanitaire, c'est-à-dire l'absence de tout accord ou arrangement avec ce parti. CVP, VLD et VU sont d'avis que l'extrême droite doit être combattue sur le terrain des idées politiques. Cette stratégie parait ambiguë aux francophones qui ne comprennent pas qu'un Herman Van Rompuy (CVP)puisse par exemple déclarer: “Le Vlaam,s Blok représente 600. 000 électeurs en Fl andre. Moi, je suis à l'écoute de ce qu'ils disent. Je ne suis pas de ceux qui pensent que les parlementaires du Blok ont le sida. Je leur serre la. main et il y a des échanges de vues), (interview accordée à La Libre Belgique). Cette différence d'attitude ne parait d'ailleurs pas spécifique au monde politique; on se rappellera pour l'anecdote de l'ouverture manifestée par le président du Bond van Grote en Jonge Gezinnen (homologue flamand de la Ligue des familles) aux idées développées par le Blok concernant la famille et la Flandre, ouverture révélée moins d'un mois avant les élections du 13 juin dans une interview à De Morgen. Côté francophone, il existe une rupture totale entre partis démocratiques et extrême droite. Cette dernière y est considérée comme un mélange de peste et de choléra; toute parole adressée à l'un de ses représentants paraît immédiatement suspecte. En Flandre, les relations et les stratégies sont différentes. Il n'y a pas rupture, mais cordon sanitaire, dont l'actualité révèle toute la porosité,

DROITE, TOUTE?
Cette porosité croissante du cordon sanitaire est à souligner et pourrait, selon certains observateurs, forcer une recomposition profonde du paysage politique du Nord. La stratégie développée actuellement par le Blok est la suivante: la formation des nouveaux gouvernements fédéral et régionaux révélerait, selon lui, qu'il n'y a plus de vrai parti de droite en Flandre. En s'alliant avec les socialistes et Agalev, le VLD aurait abandonné une partie de son électorat et se serait laissé entraîner vers le centre gauche. Le' Blok aurait dès lors beau jeu de montrer qu'il est le dernier parti de droite en Flandre. Le député VB et ex-éditorialiste Guido Tastenhoye ne manque pas de s'en réjouir dans la perspective des prochaines élections communales, où son parti est d'ores et déjà à la porte du pouvoir dans de nombreuses localités. “Nous allons nous axer sur l'aile droite du VLD”, expliquait-il dans une interview au Standaard, le 29 juin dernier. “Les libéraux font leur entrée dans des coalitions de centre gauche. Il, s'agit pour nous d'un scénario de rêve. ” Une enquête réalisée auprès des électeurs a montré que 40.000 sympathisants du VLD avaient donné en juin dernier leur voix au Vlaams Blok. Ce dernier espère recueillir aux prochaines élections les voix des déçus du VLD qui, dans un attelage arc-en-ciel, ne pourra évidemment, pas tenir toutes ses promesses.

Et le CVP dans tout cela? Selon certaines analyses, pris en sandwich entre le VLD et le Blok, les sociaux chrétiens flamands n'auraient d'autres choix que de se profiler à droite, afin de stopper l'hémorragie des voix conservatrices libérales ou sociales chrétiennes, et de se faire les hérauts de la cause flamande, Une fois de plus, ce scénario convient parfaitement au Blok: relégué dans l'opposition, le CVP devra “plus qu'auparavant jouer la carte flamande. Ce qui accroîtra d'autant notre légitimité”, estime Tastenhoye. Un scénario que se refuse d'entériner Marianne Thyssen, vice présidente du CVP, présidente d'un groupe de réflexion sur l'avenir du parti, qui reconnaît cependant que le 13 juin, 20.000 des anciens électeurs de son parti lui ont préféré le Blok (3).

On. le voit: la période politique qui s'ouvre aura rarement été aussi ouverte depuis l'après-guerre. Mais les nouveaux équilibres qui doivent se trouver comportent d'importants risques. La progression permanente du Blok force à interroger la stratégie adoptée par les partis démocratiques à son égard et à l'égard de ses idées. D'une certaine façon, l'extrême droite flamande fait déjà son œuvre puisqu'elle oblige d'ores et déjà les autres partis à se positionner par rapport à elle. Mais la vigilance s'impose sans doute encore plus particulièrement à l'égard des idées et des attitudes des partis démocratiques eux-mêmes, car c'est de là que peuvent naître le ressentiment, la colère ou l'écœurement qui poussent aux extrêmes, que ce soit en Flandre, en Wallonie ou à Bruxelles.

Christophe Degryse

(1) À noter qu'à l'occasion du premier sondage postélectoral publié par la Libre Belgique (27 septembre 1999), le Vlaams Blook améliore encore son score, dépasse cette fois la barre des 16% ravit, la place du SP et se fait le troisième parti de Flandre.
(2) L'Overlegcentrum van Vlaamse Verenigingen, Centre de concertation des associations flamandes, qui rassemble une cinquantaine d'organisations non politiques et le Vlaamse Volksbeweging (mouvement populaire flamand)
(3) Le Soir, 18 septembre 1999

 

L'extrême droite francophone baisse - pour le moment - la garde. Le Front national a diminué son score partout aux élections de juin dernier: à Bruxelles, il est passé de 6 sièges à 2 (-4), auquel il convient d'ajouter un siège remporté par le nouveau FNB. À la Chambre, il est passé de 2 sièges à 1 (-1), à l'Europe, de 1 siège à 0 (-1), et au Conseil régional wallon, de 2 sièges à 1 (-1). Si le Vlaams Blok compte désormais 45 élus toutes assemblées confondues (contre 33 avant juin), le Front national et le FNB n'en comptent que 6 (contre 11 avant Juin)... Le fossé entre le comportement des électeurs flamands et francophones s'est donc considérablement creusé lors de ce scrutin. Il faut dire qu'à part sans doute le message ultra sécuritaire du Front national qui rencontre un certain écho dans des quartiers sensibles des grandes villes, le reste de son discours ne donne pas sens et ne rendforce guère la cohésion sociale d'un hypothétique “peuple francophone”. Il faut également souligner l'absence de leaders charismatiques dans l'extrême droite wallonne et bruxelloise. Pour rappel, aux élections européennes, un Frank Vanhecke, président du Blok, fait plus de 130.000 voix de préférence; les deux seuls francophones à faire mieux sont Busquin et Ries!

C. D.

 

 

 

 

 

 

 

 

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