Le prochain Forum social mondial (FSM) se déroulera à Tunis, du 26 au 30 mars prochain. Une délégation de la CSC, composée d’une trentaine de militants, se rendra sur place pour prendre part aux débats et rencontrer des syndicalistes du monde entier. Mais si la localisation du FSM fait écho aux origines du printemps arabe, la situation politique tunisienne est très confuse pour le moment. Pour comprendre l’engagement de la CSC au sein des FSM et faire le point sur la situation politique tunisienne, nous avons rencontré Marc Becker et Karin Debroey.



Pourquoi est-ce important pour la CSC d’être présente aux Forums sociaux mondiaux ?
MB : Pour comprendre notre engagement, il faut remonter à la genèse des FSM. En 2001, à Porto Alegre, le premier FSM s’est construit autour de l’idée qu’un autre monde est possible et qu’on peut collectivement aboutir à un monde plus juste et plus équitable. Un FSM, c’est un brassage d’idées et de réflexions sur un autre modèle que celui de l’ultralibéralisme. En outre, c’est un lieu qui permet un dialogue entre des acteurs provenant d’horizons tout à fait différents (syndicalistes, ONG, défenseurs du monde paysan…) qui ne se rencontreraient probablement pas ailleurs. Le processus a ses forces et faiblesses : il permet, comme je l’ai dit, de rassembler divers acteurs de toute la planète qui se coalisent en faveur d’un monde plus juste et plus solidaire, mais cette force est aussi une faiblesse, car cette diversité d’acteurs aux revendications multiples permet difficilement la construction d’actions concrètes. Certains FSM ont, il est vrai, abouti à des déclarations finales très intéressantes, mais leur mise en œuvre est plus difficile. Cela dit, je dois reconnaître qu’à une moindre échelle, les Forums sociaux européens ont permis des mobilisations importantes, contre la directive Bolkestein par exemple. Pour la CSC, il est donc important d’être présente aux FSM pour deux raisons. D’une part, nous faisons en sorte que ce soient des militants syndicaux qui participent au FSM parce que nous sommes convaincus que c’est une formidable expérience de la diversité et que les FSM permettent des rencontres incroyables et ouvrent de larges horizons. D’autre part, les FSM nous permettent de renforcer les liens avec les partenaires syndicaux du pays d’accueil et d’ailleurs ! Pour la CSC, ces partenariats internationaux sont fondamentaux, car les changements dans les équilibres mondiaux actuels passent par des mouvements sociaux et syndicaux forts et unis.

Quel est l’état du syndicalisme en Tunisie ?
KD : Après l’indépendance, en Tunisie, comme dans les autres pays du Maghreb, le mouvement syndical a été intégré au régime. Créée en 1946, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) se verra octroyer le monopole sur la représentation des travailleurs dans les négociations collectives avec le patronat et l’État, en contrepartie de son allégeance au programme du président Bourguiba. Pendant des décennies donc, il n’existait officiellement qu’un syndicat en Tunisie. Mais, contrairement aux autres pays du monde arabe, le mouvement syndicaliste tunisien et son leadership ne furent jamais sous l’emprise complète du pouvoir. À l’inverse, l’omnipotence du Parti socialiste Destourien et l’absence d’une opposition structurée et dynamique ont contraint la centrale syndicale à servir d’espace de contestation. Lors des premières contestations de Ben Ali en 2011, l’UGTT n’a pas pris les devants, mais elle est venue assez vite en soutien des révoltes populaires initiées par les jeunes, à partir de l’immolation de Mohammed Bouazizi.

En ce qui concerne le syndicalisme tunisien, constate-t-on un avant et un après-Ben Ali ?
KD : Effectivement, il y a clairement un avant et un après-Ben Ali, car non seulement la chute de ce régime autoritaire a permis le pluralisme syndical, mais elle a également forcé l’UGTT à faire son autocritique. Près d’un an après le début de la révolution, l’UGTT s’est renouvelée au terme de son 22e congrès, instituant une nouvelle direction plus représentative des tendances progressistes et indépendantes. Le syndicat est aujourd’hui composé de 750.000 membres (contre 200.000 sous l’ancien régime), mais il reconnait avoir un déficit quant à la participation des femmes aux postes de décision et veut travailler sur un plan pour la promotion d’égalité de genre et renforcer sa représentativité auprès des jeunes. Ce renouveau est d’autant plus nécessaire que l’UGTT doit désormais fonctionner dans un contexte où la constellation étatique corporatiste, dans laquelle le syndicat bénéficiait du monopole de la représentation de la voix des travailleurs, a été levée. Elle doit donc apprendre à vivre avec le pluralisme syndical et une organisation syndicale à ses côtés : la Confédération générale tunisienne du Travail (CGTT). Née en 2006 sans aucune reconnaissance juridique, cette organisation se base sur un refus de la position vacillante du leadership de l’UGTT, ballottée entre compromis et compromission avec le régime de Ben Ali. La CGTT compte environ 50.000 membres, surtout dans les secteurs de la santé, du transport, de l’enseignement et de la distribution. L’UGTT et la CGTT défendent de manière assez similaire les valeurs modernistes laïques ainsi que le respect de l’État de droit. C’est pourquoi elles critiquent le gouvernement actuel parce qu’elles estiment qu’il ne promeut pas suffisamment les droits sociaux et syndicaux. En tant que mouvement social et syndical, c’est le rôle de la CSC d’appuyer ces changements et tout ce qui permet d’aboutir à la démocratie. Il faut que les mouvements sociaux et syndicaux tunisiens puissent jouer leur rôle de contre-pouvoir. Je tiens également à préciser que l’UGTT est à ce jour le seul représentant des travailleurs dans le dialogue social avec l’organisation patronale UTICA et l’État. Elle est également le seul signataire au nom des travailleurs du Contrat social ; le premier Pacte social dans l’histoire sociale tunisienne, signé le 14 janvier 2013 (deux ans, jour pour jour, après la révolution). Ce contrat social élargit le champ du dialogue des négociations salariales bisannuelles traditionnelles aux domaines suivants : le développement régional (le développement régional économique inéquitable étant une des causes de la révolution), la politique d’emploi et les formations professionnelles, les relations collectives de travail, la protection sociale et l’institutionnalisation du dialogue social via la mise en place du Conseil national du Dialogue social inspiré de notre CNT, après la visite d’étude de membres de l’UGTT en Belgique en octobre de l’année dernière.

Comment comprendre le climat politique actuel qui règne en Tunisie ?
KD : En 2011, la révolution est née d’aspirations légitimes à la démocratie, la liberté, la dignité et, on l’oublie souvent, à la justice sociale. Des élections démocratiques ont eu lieu rapidement, mais aujourd’hui le processus stagne un peu, car l’apprentissage de la démocratie prend du temps. Au niveau de la justice sociale, on peut dire que les progrès se font attendre. Tout n’est pas négatif, car apparemment, les droits à la liberté d’expression et à la liberté de manifester sont acquis. Ceci dit, depuis plusieurs mois, on constate une certaine violence politique exercée par une milice constituée d’islamistes radicaux, la Ligue pour la protection de la Révolution, qui s’attaque aux mouvements sociaux et syndicaux car ils revendiquent, avec les partis de l’opposition, un État de droit et le droit à la sécurité. Le siège de l’UGTT a été attaqué le 4 décembre 2012. Une grève générale réclamant une commission d’enquête sur cet attentat a été annulée au dernier moment. L’UGTT et la CGTT ont appelé à une journée de deuil national (donc à une grève générale) pour le vendredi 15 février après l’assassinat d’un des leaders de l’opposition tunisienne laïque, Chokri Belaïd, et ont réclamé une enquête complète afin de retrouver et de juger les responsables de sa mort. Pour le moment donc, la situation politique est assez chaotique et nul ne peut prédire comment tout cela va évoluer. On peut toutefois constater que comme par le passé, le mouvement syndical tunisien est aujourd’hui confronté à l’absence d’une opposition politique structurée et d’une force de contestation et de revendication des droits civils, politiques et sociaux pour les travailleurs et travailleuses.

Le Gavroche

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