Du 20 au 22 septembre dernier, les Nations Unies se réunissaient à New York pour évaluer l’état d’avancement des «Objectifs du millénaire pour le développement» (OMD), vaste projet de lutte contre la pauvreté dans le monde lancé en grande pompe au même endroit voici dix ans. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’aux deux tiers du chemin, le bilan n’est pas particulièrement encourageant.

 
Cause première de ce bilan mitigé: les bases elles-mêmes des Objectifs du millénaire, qui ont été conçus comme un vaste programme social plutôt que de s’attaquer aux causes profondes de la pauvreté, d’une part ; le manque de volonté politique pour mettre en œuvre les engagements à réformer le système politique, économique et environnemental au niveau international, d’autre part.
Les huit Objectifs du millénaire, adoptés en septembre 2000 par l’Assemblée générale des Nations Unies, ont été conçus comme une série de grands chantiers mobilisateurs pour la communauté internationale afin de lutter contre les maux qui gangrènent encore le monde en ce début de 21e siècle: pauvreté, faim, analphabétisme, mortalité infantile, pandémies… Mais ces objectifs ne représentent pas, en fait, une réelle avancée de la part de nos Etats: ils sont plutôt une compilation de promesses antérieures, faites tout au long de la décennie précédente à l’occasion de multiples sommets internationaux. A bien y regarder, on constate même certains retours en arrière : alors que les Etats s’étaient auparavant engagés à réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de l’extrême pauvreté et de la faim, ils ont revu leur ambition à la baisse à New York. Les Objectifs du millénaire parlent en effet de diviser par deux la proportion de la population victime de ces deux maux ce qui, dans un contexte de forte croissance de la population, représente une nuance majeure, qui devrait laisser 300 millions de personnes sur le carreau!
Malgré le peu d’ambition affichée dès le départ par la communauté internationale, aujourd’hui, dix ans plus tard, le constat est accablant: aucun des objectifs ne devrait être atteint pour 2015, date butoir. L’OMD1, sans doute le plus symbolique et le centre de toutes les attentions depuis 10 ans, est un échec retentissant. Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté n’a en effet baissé que de 400 millions, passant de 1,8 milliards (42% de la population mondiale!) à 1,4 milliards entre 1990 et 20052, avant de repartir à la hausse sous l’effet conjugué de la crise alimentaire puis de la crise économique et financière. Les statistiques ne sont pas encore définitives pour la période plus récente, mais on estime que la crise alimentaire et la crise financière ont respectivement poussé 147 et 64 millions de personnes supplémentaires dans la faim et l’extrême pauvreté. En outre, ce qui représente le mieux le nœud du problème, c’est ce constat accablant: plus de la moitié des personnes souffrant de malnutrition sont… des paysans! Pourquoi?
Le problème fondamental se situe non dans les objectifs eux-mêmes, mais dans la méthode utilisée pour les mettre en œuvre. En effet, le principal effet de l’adoption de la Déclaration du millénaire a été l’extension des politiques sociales, basées sur une augmentation des moyens à destination des pays en développement. Ainsi, l’aide publique au développement, si elle est loin d’atteindre les montants auxquels les Etats s’étaient engagés, a connu une montée substantielle au cours des dix dernières années. Mais, dans le même temps, les sommes qui transitent des pays du Sud vers les pays du Nord ont, elles, explosé. On estime ainsi que pour deux euros transférés du Nord vers le Sud (aide au développement, prêts, transferts des migrants à leurs familles, investissements), trois prennent le chemin inverse. En cause, les remboursements de dette, mais aussi et surtout les rapatriements massifs de bénéfices par les multinationales et l’évasion fiscale qui, entre 2002 et 2006, représentait plus de 600 millions de dollars par an, soit plus de sept fois l’aide au développement3.

Or, en 2000, les Nations Unies s’étaient engagées à s’attaquer aux causes de ces fuites massives de capitaux. L’OMD8, «Mettre en place un partenariat mondial pour le développement», aurait en effet dû être perçu par la communauté internationale comme les fondations sur lesquelles baser la poursuite des sept autres objectifs. La cible 8. A qui se cache derrière le titre de cet OMD, plus précise, laisse rêveur: «Poursuivre la mise en place d’un système commercial et financier multilatéral ouvert, réglementé, prévisible et non discriminatoire».
S’il est bien un domaine où les efforts ont été insuffisants, c’est la révision du système commercial et financier. Quelques mois après le Sommet du Millénaire, l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) lançait en 2001 une nouvelle vague de négociations, au titre ronflant de «Round de Doha pour le développement». Désormais, nous prétendait-on, l’objectif principal des discussions à l’OMC serait de garantir la capacité des pays du Sud à s’insérer dans le marché mondial globalisé. A peine deux ans plus tard, à Cancún, les pays industrialisés, faisant face à un bloc de pays du Sud emmenés par le Brésil (le G20+) décidés à faire valoir leurs intérêts au sein de ces négociations, s’avéraient incapables de trouver une issue concertée. Depuis, l’électrocardiogramme de l’OMC est à peu près plat, et les pays développés, Union européenne en tête, divisent pour régner en multipliant les accords bilatéraux qui leur permettent de négocier en position de force avec leurs partenaires.

Quant au système financier, il n’est pas besoin d’être un économiste de renom pour savoir que la mise en place d’un système «ouvert, réglementé, prévisible et non discriminatoire» n’a pas vraiment été la priorité de nos dirigeants au cours des années qui ont suivi. Le résultat en a été totalement catastrophique, culminant avec l’éclatement successif des crises alimentaire, financière, économique et sociale.
Aussi, accuser la crise financière d’être la cause du retard pris dans l’atteinte des Objectifs du millénaire est, dans le chef de nos dirigeants, une fuite un peu trop facile. En effet, la relation entre les deux phénomènes ne se limite pas à un banal lien de cause à effet, mais doit plutôt être identifiée comme étant l’incapacité à réformer le système économique, politique et social au niveau mondial, pour l’adapter à un monde en perpétuelle évolution et sortir de l’application aveugle de l’idéologie néolibérale de la déréglementation à tout-va. C’est cet échec qui fut la cause de l’éclatement des crises; c’est lui qui est responsable du retard pris dans l’atteinte des OMD.
Aujourd’hui cependant, la multiplication des crises force la communauté internationale à remettre en cause le modèle néolibéral aveuglément adopté il y a une trentaine d’années. Des idées qui, il y a seulement quelques années, paraissaient totalement utopiques, trouvent peu à peu leur place dans les débats internationaux. Ainsi en est-il de la taxation des transactions financières, l’un des chevaux de bataille des mouvements sociaux depuis le milieu des années 1990. Naguère décrié, le principe est aujourd’hui débattu au sein des plus importantes instances internationales et pourrait, dans les prochains mois, faire l’objet d’une adoption au niveau européen, voire mondial. Si une mise en œuvre concrète tarde à apparaître, la taxation des transactions financières et citée comme l’une des principales nouvelles sources potentielles de revenus, qui pourraient par exemple permettre d’engager massivement des fonds dans des chantiers tels que la lutte contre les changements climatiques. Un communication de la Commission européenne, parue en octobre 2010, défend par exemple la mise en œuvre de cette mesure au niveau mondial; l’Europe a désormais l’intention de convaincre ses partenaires du G20 de la pertinence d’une telle taxe4. De même, la souveraineté alimentaire ou le travail décent sont des concepts montants dans les débats internationaux. Syndicats, ONG Nord-Sud et autres mouvements sociaux ont donc montré leur capacité à faire émerger leurs combats au sein des instances internationales, afin de sortir de la «lutte contre la pauvreté» pour, enfin, s’attaquer aux injustices.

Malheureusement, la Déclaration finale du sommet organisé au mois de septembre dernier ne répond pas à ces attentes. Malgré les discours de certains chefs d’Etat, dont le Premier ministre belge Yves Leterme qui a souligné à New York que « le principal obstacle sur la voie des Objectifs du millénaire c’est l’inégalité croissante », et l’organisation d’événements parallèles, notamment autour de la taxation des transactions financières, la Déclaration 2010 ne présente aucun engagement nouveau, si ce n’est, une fois de plus, celui d’augmenter les moyens consacrés à l’un des grands chantiers sociaux. Les gouvernements se sont en effet engagés à mobiliser 40 milliards de dollars supplémentaires pour lutter contre la mortalité infantile et pour la santé maternelle.
On peut cependant espérer que, dans cinq ans, lors du sommet final d’évaluation des Objectifs du millénaire, la communauté internationale s’engage, non à « réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim », mais à éradiquer la pauvreté en luttant contre les inégalités, sociales et internationales. On peut rêver. Mais après tout, lutter sur le terrain des idées n’est-ce pas notre première fonction ? En faisant nôtres les mots de Milton Friedman, qui n’était autre que… le principal théoricien du néolibéralisme : « Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables.»

1. Site officiel de l’ONU pour les Objectifs du millénaire : http://www.un.org/fr/millenniumgoals/index.shtml.
2. Pour un bilan complet et officiel de l’état d’avancement des OMD : Assemblée générale des Nations unies, « Tenir les engagements pris : bilan prospectif visant à promouvoir un programme d’action concerté afin de réaliser les objectifs du millénaire pour le développement d’ici à 2015 », Rapport du secrétaire général, 12 février 2010, p. 4.
3. Eurodad fact sheet : « Capital flight diverts development finance », 2008. Consultable : http://www.eurodad.org/uploadedFiles/Whats_New/Reports/factsheet_capitalflight08.pdf.
4. Pour une étude plus approfondie de l’état du débat sur la taxation des transactions financières : GAMBINI, Antonio. « Taxer les transactions financières internationales : état des lieux théorique et politique », CNCD-11.11.11, septembre 2010, 35 p. Consultable : http://www.cncd.be/IMG/pdf/EtudeTTF_-_CNCD-11_11_11__2_-2.pdf.

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