À l’annonce d’une nouvelle hausse du prix du pain, qui suivait des augmentations du coût du pétrole, de l’eau et de l’électricité, des émeutes ont éclaté début septembre au Mozambique. Bilan: 13 morts et plus de 400 blessés. Les « émeutes de la faim », que l’on avait déjà connues en 2008 suite à l’augmentation du prix des produits agricoles, sont de retour. Comment assurer le droit à l’alimentation dans le monde ? Un dossier pour tenter d’y voir clair. Retrouvez l’interview d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, en page 3 de ce numéro.

« Jamais auparavant un nombre si élevé de travailleuses et de travailleurs n’a été contraint de réduire si rapidement leurs dépenses en produits de première nécessité, notamment les repas et les soins de santé. En raison des prix élevés des denrées alimentaires, 150 millions de pauvres supplémentaires sont à présent recensés dans le monde entier » (1), constate, en 2009, le rapport Un remède contre la faim de la Confédération Syndicale Internationale (CSI). Ce rapport dresse le bilan suivant : « plus de 963 millions de personnes sont à l’heure actuelle sous-alimentées et vivent dans l’extrême pauvreté dans le monde entier. La plupart sont des pauvres travaillant dans des zones rurales et urbaines. Toutefois, la situation à présent est différente en termes d’impact, puisqu’elle touche non seulement les pauvres dans les pays en développement qui ne peuvent plus se permettre des denrées alimentaires de base mais également les travailleurs dans les pays industrialisés qui sont également victimes des effets de l’envolée des prix alimentaires sur le budget de leur ménage. Les prix du blé et du riz ont augmenté de plus de 70 et de 130 pour cent respectivement au cours des années 2007 et 2008. Bien que les prix aient légèrement baissé début 2009, le niveau actuel des prix des produits alimentaires de base demeure bien plus élevé qu’il y a deux ans » (2), et une nouvelle envolée des prix de certains denrées alimentaires, du blé surtout, a eu lieu en août 2010 (3) avec des conséquences encore tout à fait imprévisibles. « La crise alimentaire a touché toute la population et, plus particulièrement, ceux qui se situent au niveau le plus bas de l’échelle des revenus et qui consacrent entre 50 et 70 pour cent de leurs revenus à l’alimentation. La crise alimentaire mondiale les a privés d’un de leurs droits humains fondamentaux, à savoir le droit d’être libéré de la faim et de la malnutrition, le droit à une alimentation adéquate » (4).
Ce sont surtout, en 2008, les nombreuses marches et actions de protestation de populations affamées de grandes villes du Sud, comme au Burkina Faso, en Haïti ou en Inde, qui ont rappelé douloureusement à l'opinion publique internationale que la faim dans le monde, au lieu d’être éliminée, avait atteint des nouvelles couches de la population et concernait alors presque 1 milliard de personnes. Une fois de plus, les politiques des institutions internationales étaient remises en question, comme celles de la Banque mondiale, institution qui a pour mission de lutter contre la pauvreté dans le monde.

Cadre d’action

Suite à ces événements, les Nations Unies ont établi en juin 2008 un nouveau cadre global d'action (5) dont l'objectif était d'identifier des stratégies que les Etats peuvent mettre en œuvre pour renforcer la sécurité alimentaire dans leur pays Aujourd’hui, le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l'alimentation propose des pistes qui permettent une véritable intégration du droit à l’alimentation à ce cadre d'action. En effet, se nourrir est le besoin le plus fondamental ; il est un droit humain essentiel reconnu par les Nations Unis que les Etats doivent garantir à leur population : « Les Etats parties (…) reconnaissent le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille, y compris une nourriture, un vêtement et un logement suffisants, ainsi qu'à une amélioration constante de ses conditions d'existence. Les Etats parties prendront des mesures appropriées pour assurer la réalisation de ce droit et ils reconnaissent à cet effet l'importance essentielle d'une coopération internationale librement consentie » (6). Le 10 décembre 2008 – jour symbolique du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Etats membres des Nations Unies ont adopté un Protocole facultatif au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Une fois ratifié par 10 pays, celui-ci entrera en vigueur et permettra aux individus et aux groupes d’individus mandatés, alléguant des violations des droits économiques, sociaux et culturels, comme par exemple le droit à l’alimentation, de déposer plainte au comité des droits économiques et sociaux culturels des Nations Unis.
Pour le rapporteur spécial, il est clair que « le droit à l'alimentation n'est pas un slogan, il n'est pas uniquement une valeur symbolique. Il s’agit d’un instrument, avec un impact opérationnel clair. (...) Parce qu'il promeut la responsabilisation, il peut assurer que les efforts se dirigent envers ceux dont les droits sont violés » (7). « Aujourd'hui, de nombreux pays, comme le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Inde, le Nicaragua ou le Mali, ont intégré le droit à l'alimentation dans leur constitution ou ont développé des mécanismes législatifs pour garantir ce droit. Des organisations telles que l'UNICEF, le PNUD ou la FAO se réfèrent aussi plus fortement au droit à se nourrir » (8) souligne le rapporteur spécial qui met en exergue les avancées des pays qui reconnaissent le droit à se nourrir dans le droit national. Pour rendre le droit à se nourrir effectif et en faire un véritable instrument de la lutte contre la faim, le rapporteur spécial demande en outre :
- d’adopter des stratégies nationales qui intègrent le droit à se nourrir dans les politiques directement concernées ;
• de développer des politiques transversales dans tous les domaines. L'agroécologie et l'agriculture familiale devraient être soutenues et promues prioritairement. Des programmes sociaux d'assistance aux groupes les plus vulnérables devraient figurer au centre des politiques.
• Parmi ces groupes les plus fragilisés, la situation des 450 millions de travailleurs salariés dans l'agriculture doit davantage être prise en compte.
• Des politiques internationales spécifiques devraient renforcer et encourager les pays qui avancent dans cette direction.
• Il faut insister sur les thèmes de politique économique internationale avec impact sur la sécurité alimentaire.
Bien que la stratégie proposée concerne essentiellement les marges de manœuvre qu’ont les Etats au niveau national, elle mentionne néanmoins les rapports économiques internationaux de plus en plus déséquilibrés. Alors que l'écart entre les pays les plus riches et les plus pauvres était en 1820 de 1 à 3, il est passé de 1 à 70 en 2000. Dans ce contexte, il faut absolument placer au centre des débats les questions de l'impact des politiques commerciales, des régimes de propriété intellectuelle, des lois sur la compétitivité et du cadre de régulation des chaînes de productions globales sur l'accès fondamental à la nourriture de la population mondiale. S’il existe des instruments à disposition des politiques nationales et internationales pour aller dans ce sens au lieu de protéger et promouvoir uniquement les flux d'investissement et commerce, beaucoup reste à faire.

Coopération mondiale

Pour la CSI, le drame humain de la faim de presque un milliard de personnes ne peut qu’être résolu en misant sur la coopération mondiale. Son rapport sur le droit à l'alimentation présente des pistes semblables à celles prônées par le rapporteur spécial des Nations Unies. Non seulement la CSI plaide pour le droit à l'alimentation, pour une révision des politiques de biocarburants et pour davantage d'investissement dans l'agriculture, elle prône également un monde agricole où règnent le travail décent, incluant les salaires décents et la protection sociale pour tous. Elle insiste aussi sur une nécessaire « reréglementation des marchés internationaux » (9), qui intègre non seulement les questions de stabilité du système mais aussi celles de répartition des ressources mondiales et de justice sociale.


1. CSI, « Un remède contre la faim : pourquoi le monde manque de nourriture », p. 8,www.ituc-csi.org/IMG/pdf/food_fr.pdf

2. Ibidem.

3. http://www.lefigaro.fr/matieres-premieres/2010/08/12/04012-20100812ARTFIG00516-inquietudes-sur-l-envolee-des-prix-du-ble.php

4. Ibidem.

5. Pour plus d’information, notamment sur les Lignes directrices volontaires de la Fao sur la réalisation progressive du droit à l’alimentation dans le contexte de la sécurité alimentaire nationalehttp://www.srfood.org/index.php/fr/right-to-food

6. Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, Article 11. http://www2.ohchr.org/french/law/cescr.htm

7. Olivier De Schutter, Special Rapporteur of the United Nations Human Rights Council on the right to food, Five proposals for a genuine integration of the right to food in the revised comprehensive framework of action, p. 2.

8. Idem, Countries tackling hunger with a right to food approach, Significant progress in implementing the right to food at national scale in Africa, Latin America and South Asia, p. 1.http://www.srfood.org/images/stories/pdf/otherdocuments/20100514_briefing-note-01_en.pdf

9. CSI, « Un remède contre la faim : pourquoi le monde manque de nourriture ».

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