Depuis quelques semaines, la Turquie est au cœur des débats européens. Alors que l'élargissement de l'UE à dix nouveaux pays s'approche à grand pas, l'épineuse question de l'adhésion turque n'aura sans doute jamais été aussi embarrassante pour les Quinze qu'aujourd'hui. Mais que sait-on de ce pays, perçu avant tout comme un géant musulman ? Nicolas Bárdos-Féltoronyi nous brosse, dans les lignes qui suivent, un portrait par certains côtés étonnants de ce pays, pièce maîtresse de la géopolitique américaine dans la région.


Le destin historique de la Turquie a toujours été influencé par sa situation géographique à la jonction des Balkans et du Moyen-Orient. Aux XIXe et XXe siècles, son importance stratégique a constamment attiré sur elle l’attention encombrante des grandes puissances qui en faisaient « la question d’Orient ». D’où aussi la « balkanisation des Balkans » dont l’aboutissement est le traité de Versailles et dont l’ultime avatar réside dans les conflits balkaniques des années 1990. Après avoir obtenu la reconnaissance du fait national turc par les puissances mondiales, grâce au traité de Lausanne conclu en 1923, Atatürk visa à consolider l’indépendance nationale et la sécurité ainsi que le développement économique de son pays. Sa devise était « Paix dans la patrie, paix dans le monde », et il veilla à avoir de bonnes relations avec tous les pays, sans distinction de régime. Il en a ainsi été, bien sûr, avec l’Angleterre et la France, mais aussi avec l’Union soviétique : un traité d’amitié fut signé avec Moscou en 1925. Il instaura une politique d’amitié avec la Grèce et fut le promoteur d’une entente régionale balkanique dans les années 1930. Il veilla aussi à avoir de bonnes relations avec l’Iran.
Après la guerre 1939-45, la Turquie est devenue membre de l’Alliance atlantique, qui la considère comme une pièce stratégique importante située sur les marches orientales de l’Europe. En effet, le développement de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest rendit la Turquie intéressante pour les États-Unis, qui décidèrent de lui accorder, ainsi qu’à la Grèce, une assistance militaire, dans le cadre de la « doctrine Truman », proclamée le 12 mars 1947 et destinée à écarter la menace du « communisme international ». Cette doctrine revenait à substituer les États-Unis, dans le rôle de protecteur de la Grèce et de la Turquie, aux Britanniques. De plus, un véritable réseau d’accords bilatéraux lie Ankara et Washington et de très nombreuses bases militaires américaines s’y installent. L’accord bilatéral signé en 1959 étend à la Turquie la fameuse « doctrine Eisenhower » selon laquelle Washington viendrait au secours de la Turquie en cas d’« agression directe ou indirecte », c’est-à-dire instaurant un quasi-protectorat. Cependant, tout rapprochement entre les États-Unis et la Russie l’inquiète car il pourrait renforcer la seconde dans le Caucase.
Le conflit chypriote et le contentieux avec la Grèce au sujet de la mer Egée (le partage du plateau continental et de l’espace aérien) sont, depuis les années 1960, au centre des préoccupations de la diplomatie turque et donnent l’occasion aux États-Unis d’interférer dans les affaires européennes. Néanmoins, les relations turco-grecques se sont sensiblement améliorées depuis 1999 et la Grèce constitue aujourd’hui un des partisans de l’adhésion de la Turquie à l’UE.
Dans la partie turque du « Kurdistan », une série de barrages en construction sur l’Euphrate et le Tigre pourrait apporter une certaine prospérité et contribuer au développement économique de cette région délaissée. Mais, en même temps, ces constructions inquiètent les deux pays en aval de ces fleuves : l’Irak et la Syrie qui craignent pour leur approvisionnement en eau mais pourraient favoriser d’autres pays du Proche-Orient (voir plus loin).

Puissance régionale
Par rapport à ses voisins immédiats, la Turquie vit dans une sorte de « paranoïa » de l’encerclement. L’origine de ce sentiment géopolitique remonte aux débuts du mouvement national arabe qui contribua au démantèlement de l’empire ottoman et aux revendications grecques et arméniennes sur les territoires anatoliens. Ce sentiment est apparu au commencement du XXe siècle. Il perdurera jusqu’aujourd’hui et sera rendu plus aigu avec la question kurde. En termes de politique étrangère, il s’exprime sous la forme fluctuante entre l’hostilité franche et la coopération intense à l’égard des pays environnants.
Cela peut signifier une certaine solidarité envers le monde arabe, tout en marquant la singularité turque et l’alliance avec Israël. La solidarité à l’égard de l’Islam est davantage tue pour ne pas apparaître intégriste, mais elle peut être plus réelle qu’on ne le pense. L’Iran est considérée comme détenteur d’une « culture supérieure », de surcroît non arabe, mais elle est crainte à cause de sa puissance. La Grèce est l’adversaire séculaire, mais un allié incontournable dans l’OTAN et par la volonté d’adhérer à l’UE.
En février 1975, au lendemain de la guerre de Chypre de l’été de 1974, les États-Unis jouèrent un rôle capital en encourageant, au moins implicitement, la junte grecque à renverser Makarios, ce qui provoqua l’occupation du nord de l’île par l’armée turque. L’Iran avait momentanément supplanté la Turquie dans la région comme le principal État-gendarme proaméricain, jusqu’à ce que la révolution y bouleverse tout, d’où une importance stratégique accrue de la Turquie. Il y avait là un grand danger pour la Turquie d’être entraînée dans des aventures aux services d’intérêts totalement contradictoires avec les siens et susceptibles de porter atteinte à ses bonnes relations avec l’U.R.S.S. et le monde islamique.
Devenue une puissance régionale économique et militaire, la Turquie a vu également son rôle stratégique se renforcer. Avec l’écroulement de l’U.R.S.S. et la fin de la guerre froide, ce pays périphérique, gardien des marches sud-orientales de l’Alliance atlantique, s’est mué en une force centrale, entre l’Europe occidentale et du centre, la Russie, les Balkans, le Moyen-Orient, le Caucase et l’Asie centrale. Moscou se méfie de plus en plus de la Turquie et en donne parfois une expression vigoureuse. L’exemple récent en est l’avertissement envoyé à Ankara concernant le soutien de ce dernier aux Tchétchènes terroristes.

Choix stratégiques
Au lieu d’être un pays à la remorque d’une Europe qui les exclut, les Turcs pourraient préférer cultiver une centralité géostratégique, sans complètement abandonner l’objectif de faire partie de l’UE dans un avenir pour le moment imprévisible. Le résultat en serait de laisser la Turquie en tête-à-tête avec les États-Unis, qui se servent de ce pays et d’Israël (avec lequel Ankara a conclu un accord de coopération militaire en février 1996 et d’autres conventions de fournitures de l’eau) comme piliers d’une politique moyen-orientale entièrement vouée à la défense de leurs propres intérêts – pétroliers et militaires.
En vue de créer une puissance hégémonique régionale, la Turquie a été tentée de mener une politique pan-turque. Une telle politique implique un recours aux critères ethniques, historiques ou linguistiques dans le but d’établir une zone d’influence en Azerbaïdjan ou en Asie centrale, de nouer des relations privilégiées avec, par exemple, le Pakistan et de maintenir des liens avec les pays musulmans des Balkans tels que l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo ou la Macédoine.
De nouveaux bombardements en Irak font craindre à la Turquie trois conséquences : le coût fort élevé pour son économie, les liens économiques avec Bagdad, et l’inquiétude de voir constituer une certaine autonomie kurde en Irak. Même les relations triangulaires États-Unis–Israël–Turquie pourraient diminuer l’importance des accords de coopération militaire et de fournitures de l’eau entre les deux derniers par le nouveau lien que constituerait l’occupation américaine de l’Irak. Enfin, l’opinion publique turque est profondément opposée à l’intervention militaire américaine, alors que l’usage des bases militaires américaines dans le pays reste indispensable pour une telle opération (ndlr : début décembre, la Turquie a donné son accord pour ouvrir ses bases aériennes aux avions alliés en cas d'offensive militaire contre l'Irak).
D’aucuns évoquent la situation israélo-palestinienne pour considérer comme non invraisemblable l’hypothèse de l’envoi d’une importante force terrestre de l’OTAN, en grande partie fournie par la Turquie, pour y tenir les choses en main au Proche-Orient, du moins sur une centaine de kilomètres de profondeur à partir des côtes méditerranéennes. Cette intervention éventuelle de la Turquie ne lui serait sans doute pas inutile car elle permettrait de participer au contrôle de ce couloir nord-sud. Or, ce contrôle est indispensable pour mettre en chantier la grande canalisation lui permettant de vendre de l’eau à Israël principalement, mais aussi aux États voisins et même à l’Arabie Saoudite. L’hypothèse apparaît aujourd’hui encore plus vraisemblable depuis que l’armée turque a débarqué en Afghanistan au printemps 2002 et y dirige les opérations.
Dans ce contexte, il convient de prendre connaissance d’un fait récent majeur. Il s’agit de l’achèvement de la construction du gazoduc Russie-Turquie de 1 393 km de long et passant sous la mer Noire. Cette construction diminue à terme la dépendance énergétique du pays des ressources arabes, caucasiennes ou centre-asiatiques.

L’adhésion à l’UE et la question chypriote
La Turquie a voulu devenir le treizième, puis le quinzième et enfin, peut-être, le 26e membre de l’UE aussi tôt que possible. L’adhésion à la Communauté économique européenne, à laquelle elle est liée depuis 1964 par un traité d’association, est devenue pour elle la priorité des priorités avec le dépôt d’une demande formelle en avril 1987. Ankara tient la dragée haute à l’UE sur deux dossiers : la division de Chypre, et la conclusion des « arrangements permanents » entre l’UE et l’OTAN, qui seraient indispensables à la défense européenne.
La candidature du pays est de plus en plus soutenue par les États-Unis. Il n’est cependant guère certain que ce soutien soit particulièrement apprécié par les pays membres. Ces derniers peuvent bien craindre que l’élargissement de l’Union vers la Turquie ne renforce puissamment l’influence américaine au sein de l’UE et ne contamine l’Europe de la corruption étendue dans le pays. De plus, le niveau et le caractère extrêmement inégalitaire du développement politique, sociale et économique de la Turquie pourraient constituer un facteur de déséquilibre considérable. Enfin, il est parfaitement possible qu’à l’instar de la Grande-Bretagne, la Turquie impose sa propre vision sur l’Europe. Elle pourrait le faire grâce notamment à la coalition avec des nombreux philo-américains en Europe et au poids quasi équivalent à l’Allemagne en termes de droit de vote dans les diverses instances de l’UE.
Il faut également mentionner la stratégie conjointe de l’UE avec l’OTAN concernant les projets TRACECA et INOGATE financés par la première. Il s’agit pour TRACECA de la création d’un corridor de transport routier entre l’Europe, le Caucase et l’Asie et, pour INOGATE, de la mise en place des conduites de pétrole de la Mer Caspienne jusqu’à l’Europe. Les deux liaisons impliquent la coopération directe ou indirecte de la Turquie comme de la Russie .

La stratégie des États-Unis
Pour les États-Unis, les manœuvres diplomatico-militaires ont des buts multiples : stratégies proprement militaires dont celles à l’égard de l’Irak ou d’Israël ; approvisionnements énergétiques ; encerclement de l’UE et de la Russie ainsi que surtout de la Chine ; entretien des foyers de tensions en Asie centrale, Tchétchénie, Palestine, Taïwan, Corée, Balkans, Caucase, etc. Dans ce contexte, la Turquie joue un rôle capital comme base, sphère d’influence et élément de liaisons, de ponts, qu’il s’agisse de l’Irak, de la Palestine, du Caucase ou de l’Asie centrale, ou encore des voies de dégagements de produits énergétiques vers la Méditerranée, la Bulgarie ou la Roumanie. Ses multiples fragilités internes comme ses ambitions géopolitiques se prêtent parfaitement à des manœuvres d’intimidations et de corruptions.
Il est fort possible qu’une solution à la question chypriote et à la mise en place d’une armée européenne ouvre à la Turquie la possibilité d’entamer des négociations avec l’UE. Il importe dans cette perspective que la Charte européenne des droits de l’homme fasse partie de la « constitution européenne » et soit pleinement applicable pour la Turquie. Outre la démocratisation judiciaire, un test significatif en cette matière est le respect total du principe de l’égalité des sexes dans tous les domaines de la vie quotidienne.
La majorité du peuple turc a plus à gagner qu’à perdre de l’adhésion, ne fût-ce qu’en diminuant la « sauvagerie » du capitalisme et de l’arbitraire de « l’occupation » américaine. D’aucuns soulignent même que l’adhésion de la Turquie serait une occasion de faire entrer, de facto, un pays où l’Islam s’avérerait modéré et démocratique et, de cette manière, de favoriser le pluralisme et la tolérance en Europe. Certains milieux turcs seraient particulièrement favorables à faire coïncider l’UE avec l’OTAN et, de cette façon, d’américaniser davantage l’Europe. Toutefois, d’autres milieux, notamment militaires, et dont les convictions sont partagées par beaucoup d’Américains, craignent de renforcer, par l’adhésion de la Turquie à l’UE, l’autonomie de cette dernière en termes géostratégiques face à Washington.
Compte tenu de l’ensemble des considérations ci-dessus, il me paraît néanmoins nécessaire de fixer un calendrier aux négociations d’adhésion. Ce calendrier pourrait se présenter par exemple comme suit (*) :
– fixer la date du début des négociations d’ici 2004 pour que le nouveau gouvernement puisse faire ses preuves et garantir l’application des engagements déjà pris comme le respect des critères de Copenhague (ndlr : critères politiques – État de droit – et économiques – économie de marché – d'adhésion à l'UE) ;
– débuter les négociations par la vérification de ces applications et par l’examen des chapitres significatifs de l’acquis communautaire ;
– arrêter des clauses de sauvegarde et des périodes de transitions en vigueur jusqu’à 2020, à l’instar de ce qui s’est pratiqué pour l’Espagne ou qui s’impose aux pays d’Europe centrale et orientale ;
– se donner comme objectif de terminer les négociations à la fin 2009 et de choisir la date d’adhésion de 2012.

Nicolas Bárdos-Féltoronyi
professeur émérite de l’Université catholique de Louvain


(*) NDLR : Lors du sommet de Copenhague, les Quinze ont décidé de « fixer un rendez-vous » avec la Turquie en décembre 2004 si les progrès réalisés par ce pays sur la voie des réformes politiques et démocratiques sont positifs.

Dates importantes de l’histoire turque


1914-1918 : L’empire ottoman se range du côté de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de la Bulgarie
1918 : L’Empire est entièrement occupé. Les Allemands décident de démembrer l’Anatolie, manière de mettre un point final à l’empire Ottoman. Mustapha Kemal (Atatürk) va se battre pour que la Turquie reste indépendante et unie
1923 : Le traité de Lausanne reconnaît le fait national turc
1938 : Mort d’Atatürk.
1947 : Accord d’aide militaire signé avec les États-Unis
1952 : La Turquie est admise au Conseil de l’Europe et entre dans l’Otan
1960 : Putsch militaire, dissolution de l’Assemblée nationale
1961 : Nouvelle Constitution. La démocratisation est relancée
1963 : Signature d’un accord d’association avec la CEE
1974 : Les Turcs envahissent Chypre et occupent la partie nord de l’île
1980 : L’armée renverse le gouvernement et suspend les activités des partis. Les militaires restent au pouvoir pendant trois ans
1982 : Nouvelle Constitution
1984 : Le PKK, parti des séparatistes kurdes, lance la guérilla dans les provinces du Sud-Est
1987 : La Turquie demande son adhésion à l’UE.
1990 : Ankara donne son autorisation aux puissances alliées de se servir des bases turques pour les attaques aériennes contre l’Irak.
1997 : Sous la pression des militaires, le premier ministre islamiste Erbakan quitte le pouvoir
1997 : L’UE rejette la candidature turque
1999 : La Turquie est finalement admise comme candidate à l’adhésion à l’UE
2000 : Intervention armée des forces de police turques dans une vingtaine de prisons du pays.
2002 : Victoire d’Erdogan aux élections législatives
2002 : En décembre, l’UE décide de n’ouvrir les négociations d’adhésion (conditionnelles) qu’en 2004, contre l’avis du gouvernement turc.

 


Les élections de novembre>



Les deux premiers partis issus du scrutin de novembre ont obtenu respectivement deux-tiers et un-tiers des places au Parlement.

1. AKP: 34.3 % des voix – 363 sièges sur 550. Le Parti de la justice et du développement, dirigé par Erdogan; présent dans l’Anatolie profonde, croyante, rurale et conservatrice ainsi que dans la population urbaine pauvre et chez les indépendants.

2. CHP: 19.4 % des voix – 178 sièges sur 550. Le Parti du peuple républicain (ancien parti de Atatürk), dirigé par Baykal, vétéran du parti, et Dervis, l’homme du FMI et de la BM; orientés vers les classes moyennes urbaines.


Ces élections indiquent un changement de génération radical dans le système politique, mais n’ont pas permis d’assurer une représentation kurde au Parlement. Le parti gagnant dispose d’une majorité franche qui lui permetterait de modifier la constitution. Par ailleurs, ces deux partis sont unanimes pour accorder la priorité à l’adhésion du pays à l’UE mais, ensemble, ne représentent que 60 % de l’électorat.

 

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