La tragédie israélo-palestinienne n’est pas seulement la conséquence de la visite controversée d’Ariel Sharon, le 28 septembre 2000, sur l’Esplanade des Mosquées (Mont du Temple pour le judaïsme et Noble Sanctuaire pour l’islam). Elle est surtout le produit du « voile d’ignorance » que les accords d’Oslo de 1993 avaient dressé entre les opinions israélienne et palestinienne. Fin septembre 2000, le voile s’est déchiré.


Les accords d'Oslo étaient extrêmement contraignants et déséquilibrés. Un État constitué et militairement vainqueur, Israël, se voyait reconnu par un mouvement de libération épuisé et financièrement exsangue, l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), cette dernière n'ayant, selon Oslo, pas vocation à constituer un État sui generis. La période intérimaire (cinq ans) d'autonomie palestinienne en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza et l'organisation légale de cette autonomie ne laissaient pas seulement entre parenthèses le statut des implantations juives de peuplement, mais en permettaient également l'extension unilatérale sous la protection des forces d'occupation israéliennes. Ainsi, entre juin 1992 et juin 2000, les confiscations de terres palestiniennes s'étaient poursuivies, tandis que la population des implantations juives était passée de 248.000 à 380.000 habitants, soit une croissance de 53 %. En outre, pour des raisons de sécurité et au nom du principe de « séparation » (hafrada), plusieurs centaines de kilomètres de routes avaient été tracés pour permettre aux colons juifs de contourner les agglomérations et villages palestiniens et de relier les implantations juives les unes aux autres, ainsi qu'au territoire légal de l'État d'Israël. Avec l'aval irresponsable et inconsidéré des États-Unis et de l'Union européenne, les territoires occupés s'étaient vus, de facto, placés sous une souveraineté militaire générale israélienne jusque-là jamais officiellement reconnue par les institutions et le droit internationaux (ONU et Conventions de Genève). Après sept ans de négociations ubuesques, l'OLP, via la nouvelle Autorité palestinienne (AP), n'était parvenue à exercer son contrôle que sur 39 % de la Cisjordanie (dont seulement 18 % sous contrôle policier palestinien) et 80 % de la Bande de Gaza. Les zones autonomes étaient enclavées dans un réseau de glacis militaires israéliens et de routes de contournement, tandis que les Palestiniens ne pouvaient se rendre qu'au compte-gouttes en Israël, à Jérusalem-Est (annexée en 1981) et à l'étranger. Les forces de police palestiniennes qui avaient pris la relève de l'armée israélienne dans le domaine du maintien de l'ordre et de la répression (uniquement dans les 18 % de « Zones A » et sous la supervision générale de l'armée israélienne) n'avaient pas les compétences d'une armée et l'AP n'était donc pas habilitée à défendre son territoire, ce qui « explique », la colère des dirigeants israéliens face aux tirs des policiers palestiniens.

Un État à l'intérieur d'Israël
L'échafaudage né des accords d'Oslo avait eu des conséquences extrêmement dramatiques non seulement sur l'économie palestinienne mais surtout sur la confiance de l'opinion palestinienne envers la volonté réelle d'Israël de se retirer des territoires occupés et d'y permettre la création d'un État palestinien disposant d'une souveraineté réelle. Ajoutons que, lors du sommet de Camp David (juillet 2000), l'État palestinien envisagé par Israël était amputé de 15 % de territoires, composé de trois enclaves et coupé du monde extérieur. Les propositions israéliennes reposaient donc sur des impératifs démographiques, sécuritaires et territoriaux posés unilatéralement par Israël. L'État palestinien appelé à émerger en Cisjordanie et à Gaza n'aurait dû avoir d'État que le nom et n'aurait pas disposé des attributs de souveraineté réelle d'un État : l'homogénéité territoriale et la stabilité, le libre contrôle des frontières, la maîtrise des ressources naturelles, l'octroi du droit de résidence et l'octroi de la nationalité par naturalisation. La Palestine n'aurait pas été un État aux côtés d'Israël, mais à l'intérieur d'Israël, au sens propre comme au sens figuré. Aujourd'hui, les accords d'Oslo sont morts. Juridiquement, ils étaient déjà en état de mort clinique depuis le 4 mai 1999. Ils sont définitivement morts le 29 septembre 2000. Déclenchée en décembre 1987 et quasi éteinte en 1993, la révolte des territoires occupés (Intifada) avait peu à peu encouragé Israël à entamer un dialogue politique avec les dirigeants palestiniens. À cette époque, qu'elle y accède ou non, l'opinion israélienne comprenait les revendications palestiniennes d'autant plus facilement que l'occupation avait un prix, moral et physique, pour les conscrits chargés du maintien de l'ordre ou de la répression. Et aussi parce que la première Intifada était un soulèvement essentiellement non armé et pacifique. Le socle des « accords d'Oslo » tels que rêvés par le travailliste Shimon Pérès allait donc être le remplacement de l'armée israélienne par une nouvelle police palestinienne dans le seul exercice du maintien de l'ordre et de la répression, Israël exerçant une occupation « à distance » nettement moins coûteuse en vies israéliennes parce que recentrée sur la consolidation et l'extension des colonies et le contrôle des voies de communication.

Une paix fallacieuse
Le succès global (si l'on excepte la vague d'attentats islamistes de 1995-1996) de ce troc, sécuritaire pour les seuls Israéliens, avait fonctionné comme un voile d'ignorance, un puissant anesthésiant sur une opinion et des dirigeants israéliens désormais convaincus que leur sécurité et leur quiétude presque retrouvées signifiaient la paix, alors qu'aucun des problèmes fondamentaux des Palestiniens n'était résolu et que le ressentiment de ces derniers grondait. Les dirigeants israéliens, pour des raisons tactiques et/ou idéologiques, n'avaient jamais présenté à leur opinion les accords d'Oslo comme des accords portant sur la fin de l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza, le partage d'Israël-Palestine en deux États et la réconciliation historique. Ils n'avaient jamais parlé qu'en termes de normalisation, de coopération sécuritaire, etc. Le 29 septembre 2000, le Premier ministre Ehoud Barak accordait aux quotidiens de droite Jerusalem Post et Maariv une interview dans laquelle, s'il reconnaissait bien que Jérusalem serait « le siège de deux capitales » mais sans autre précision, il tenait par ailleurs des propos édifiants : « Pendant une génération, les Palestiniens ont eu la légitimité internationale. Or, en un an, nous avons renversé la situation, sans rien céder du tout, ni 5 % ni 13 % [des territoires]. Et nous avons mis la légitimité internationale de notre côté tout en mettant Arafat sur la défensive. Tout ceci alors que nous n'avons cédé sur rien » (1). En avril 1997, l'ex-maire adjoint de Jérusalem et démographe israélien Meiron Benvenisti rappelait la dynamique des accords d'Oslo : « Les géniteurs d'Oslo étaient animés par la poursuite de deux perspectives très différentes. Selon la première, le processus d'Oslo allait instaurer un climat de confiance, lequel créerait les conditions nécessaires pour en finir avec le conflit israélo-palestinien. Ils ne se faisaient pas d'illusions au point de croire que les accords d'Oslo en soi allaient amener la paix, même s'ils rechignaient à tempérer les ardeurs de ceux qui y voyaient la paix finale. Mais, d'un autre côté, les partisans de la paix se voyaient obligés de s'adjoindre les services de ceux qui, en Israël, poursuivaient une toute autre perspective. Selon celle-ci, Oslo devait permettre de remplacer l'exercice direct de la domination israélienne (et que l'Intifada avait fait vaciller) par un autre, indirect celui-ci, c'est-à-dire par l'intermédiaire de l'Autorité palestinienne » (2).

Absence de débat
En septembre 2000, les décideurs politiques et militaires israéliens, anesthésiés par la longue coopération de l'Autorité palestinienne et d'autant plus enclins à s'empêtrer dans la gestion hasardeuse d'un champ politique atomisé (comme si le processus de paix était bouclé), ont découvert un Yasser Arafat échaudé par les négociations menées depuis la fin juillet 2000 par le travailliste Ehoud Barak pour intégrer le Likoud d'Ariel Sharon au gouvernement, confronté à la montée en puissance d'une nouvelle génération politique à l'intérieur de son propre mouvement, le Fatah, et spectateur d'une police palestinienne dépassée et humiliée par les milices et les manifestants. Arafat a décidé de « surfer » sur la vague de colère et, bien logiquement, de tenter d'en récolter les fruits diplomatiques. Il est également permis d'estimer que, si les Israéliens ne lui avaient pas donné de marge de manœuvre, il s'était lui-même placé dans une situation intenable en n'engageant aucun débat politique public sur ce que devrait être l'issue des négociations. Au sein de l'OLP, la plupart des dirigeants étaient conscients que cette issue ne pouvait être, d'un point de vue réaliste, que le retrait de l'armée israélienne hors de 95 % des territoires occupés, la division de Jérusalem ou sa mise sous co-souveraineté israélo-palestinienne, le règlement de la tragédie des réfugiés par un retour limité dans les frontières de l'État palestinien ou par une politique de réhabilitation dans les pays d'accueil, moyennant une reconnaissance par Israël de sa responsabilité dans le drame de 1948 et une contribution financière israélienne à cette politique de réhabilitation. Pourtant, aucun débat n'avait été mené sur ces concessions. Soucieux de garder une légitimité très écornée par la corruption et les violations des droits de l'homme par l'Autorité palestinienne (éreintée par les organisations internationales ad hoc), Arafat et son cercle rapproché s'étaient gardés de lancer un tel débat et avaient préféré multiplier des discours à usage interne axés sur le retour des réfugiés en Palestine, le djihad pour Jérusalem et la victoire future. Mais, comme par ailleurs des négociations se poursuivaient à Taba pendant que l'armée israélienne intensifiait sa répression et tandis que seule la presse israélienne rendait compte d'un certain nombre de « fuites », les Palestiniens vivaient de plus dans la conviction que leurs dirigeants préparaient un accord « sur leur dos ». De son côté, en septembre 2000, l'opinion israélienne avait découvert, stupéfaite et meurtrie, une révolte et un ressentiment qu'elle ne comprenait pas (et que la radicalisation du soulèvement ne l'aide pas plus à comprendre), parce que les accords d'Oslo les lui avaient rendus inintelligibles. Cette incrédulité de la société israélienne se développait dans un contexte où des sondages, réalisés juste avant et juste après le déclenchement des événements d'octobre 2000, révélaient que les sentiments des Juifs israéliens par rapport aux Palestiniens en général, et aux Arabes israéliens en particulier, n'avaient que très peu évolué depuis le début du processus de paix en 1991. Ainsi, dans un sondage publié le 29 septembre 2000, 64 % des Juifs interrogés déclaraient que, si c'était possible, ils préféreraient vivre dans un État sans Arabes (3). Une semaine plus tard, 60 % des Juifs israéliens sondés déclaraient être favorables au « transfert » des Arabes israéliens hors de l'État d'Israël. Ce scénario est pour l'instant de l'ordre du délire, mais il repose sur de nombreux précédents, ceux de 1948 et 1967. Et, désormais, le débat fait rage parmi les décideurs israéliens sur les options de sortie du conflit, négociées ou non négociées, mais reposant sur le principe de la séparation radicale entre Juifs et Arabes et envisageant des échanges de territoires et/ou de populations (4).

États-Unis et UE : trop timorés !
Les évolutions structurelles d'une société en proie à une crise identitaire l'ont éloignée des perspectives d'une paix fondée sur la coexistence entre deux États : l'État d'Israël et l'État de Palestine. La crise identitaire de la société juive israélienne, au terme d'un lent processus, a eu pour conséquence l'apparition, aux côtés de la droite nationaliste classique (Likoud et Parti national-religieux), de nouvelles « droites » sectorielles ou communautaires recrutant l'essentiel de leur support populaire parmi les secteurs « orientaux » et russophones de la société. Aujourd'hui, 65 % des députés juifs israéliens appartiennent à des formations politiques conservatrices et ultranationalistes, des formations résolument et depuis toujours hostiles au principe des accords d'Oslo signés entre Israël et l'OLP et, par ailleurs, opposées en théorie et en pratique à l'idée d'une résolution du conflit israélo-palestinien par le retrait de l'armée israélienne hors de l'essentiel des territoires occupés et par l'exercice du droit à l'autodétermination des Palestiniens dans le cadre d'un État indépendant édifié sur les territoires évacués par Israël. Ces 65 % (5) sont à l'origine de l'implosion de la coalition d'Ehoud Barak en juillet 2000 et démontrent que le plan proposé par Bill Clinton en décembre 2000 n'aurait jamais pu être ratifié par le parlement israélien. Aujourd'hui, le gouvernement Sharon-Pérès est sans doute l'expression la plus crue de cette « majorité de refus ». Côté palestinien, l'absence de débat démocratique transparent, les méthodes de (non-) gouvernement de Yasser Arafat et la non-démilitarisation des milices populaires ont débouché sur la militarisation du soulèvement et, partant, sur le développement d'une forme d'autocensure parmi les hommes politiques palestiniens. Après huit années de processus diplomatique, le conflit israélo-palestinien avait semblé emprunter la voie de la négociation. Aujourd'hui, les sociétés israélienne et palestinienne ont été projetées cinquante ans en arrière. La multiplication des attentats suicides risque de marquer et de radicaliser durablement une société israélienne convaincue que son existence même est en jeu et que seule la force pure paiera. L'acharnement d'Israël envers une Autorité palestinienne (juridiquement et territorialement bien incapable d'enrayer ces attentats) et ses infrastructures civiles, outre le fait qu'il inflige aux Palestiniens une défaite inédite depuis 1948, risque également d'éliminer toute une génération politique acquise à la coexistence. La machine à remonter le temps dans laquelle ces deux sociétés sont emportées est en passe de les broyer. Au vu de ce constat, morbide et désespérant, il faut avoir le courage de dire que la pusillanimité des États-Unis et, surtout, de l'Union européenne, en dépit d'une bonne conscience affichée, insulte les peuples israélien et palestinien, insulte leur chair et insulte leur avenir.

1 In The Jerusalem Post, 2 octobre 2000 ; in Maariv, 29 septembre 2000.
2 In Ha'Aretz, 10 avril 1997.
3 In Maariv, 29 septembre 2000.
4 Voir le dossier réalisé par le Courrier International le 27 décembre 2001.
5 Qui devraient passer à 73 % lors des prochaines élections, selon des sondages qui, par ailleurs, témoignent de la schizophrénie d'un électorat balançant en permanence entre deux options « radicalement » contradictoires : l'expulsion des Palestiniens et leur droit à un État indépendant sur l'ensemble des territoires occupés…

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