Après la chute du mur de Berlin, des historiens avaient qualifié le XXe siècle de "siècle raccourci". Celui-ci n’avait en effet commencé qu’en 1914, avec les premiers coups de fusils de la "Grande Guerre", et se terminait en 1991, avec la chute de l’URSS. On pensait alors être, déjà, entré dans le XXIe siècle. La page, en réalité, n’était qu’à moitié tournée. Car 10 ans après la chute du communisme de l’Est, voici l’Ouest ébranlé et de nouvelles fractures géopolitiques se dessiner.


En décembre prochain, cela fera exactement dix ans que l’URSS s’est effondrée, mettant un terme à la guerre froide et à la menace de conflits nucléaires planétaires. Un bref regard dans le rétroviseur nous rappellera à quel point le début des années 90 avait été marqué par de grands espoirs de paix. En Afrique du Sud, la libération de Nelson Mandela et la chute du régime d’apartheid laissaient imaginer la fin des régimes racistes et xénophobes. En Irlande du Nord, le plan de paix et la mise en place d’institutions semi-autonomes permettaient d’enfin imaginer une solution à ce conflit anachronique. Au Proche-Orient, les accords d’Oslo laissaient entrevoir une issue, même précaire, au conflit. La hache de la guerre froide étant enterrée, les régimes dictatoriaux d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie (symbolisés par Mobutu, Pinochet et Marcos) allaient tomber les uns après les autres faute de soutiens stratégiques des grandes puissances. Une nouvelle ère pour la coopération avec les pays en développement pouvait également s’ouvrir. On parlait alors des "dividendes de la paix"...
Mais que s’est-il passé ensuite ? L’optimisme a fait place à l’inquiétude et aux craintes sourdes. Plutôt qu’à une victoire de la paix, on a assisté progressivement au pourrissement des conflits et à un durcissement des confrontations. Un rapide bilan de "l’avant 11 septembre 2001" illustre ce fait : au Proche-Orient, la situation n’a eu de cesse de se dégrader. La guerre du Golfe entraîne aujourd’hui encore des conséquences humanitaires désastreuses. La conférence des Nations unies organisée en Afrique du Sud pour combattre le racisme a fait naître plus de ressentiments qu’elle n’en a apaisés (au passage, n’est-il pas déplorable que certains pays d’Europe soient encore incapables, au XXIe siècle, de demander pardon pour cette tragédie qu’a constituée l’esclavagisme organisé !). En Irlande du Nord, même les enfants sur le chemin de l’école doivent aujourd’hui se protéger des insultes et jets de pierre. Quant à la pauvreté et aux problèmes de développement dans le monde, ils n’ont jamais été aussi criants; l’Occident diminue son aide au développement et ne jure plus que par le commerce et les investissements, dont il est le principal bénéficiaire. Ce n’est pas tout. Au sein même des sociétés occidentales, la contestation a pris des formes de plus en plus vigoureuses. Après le règne de ce que l’on a appelé la "pensée unique", le modèle économique libéral est sérieusement mis en cause. Après avoir dénoncé le rôle du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale dans les pays du tiers-monde, la société civile et ses différentes composantes se dressent contre l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et son projet d’Accord multilatéral sur les investissements; elle se bat à Seattle contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et ses projets de négociations commerciales multilatérales; elle délégitimise à Gênes la tenue des sommets du G8; elle proteste contre les sommets européens à Nice, à Stockholm... Pour ajouter à ce tableau de l’avant 11 septembre, il faut rappeler la double attitude américaine d’hégémonie économique et d’isolationnisme (de "désertion", disent certains) politique : depuis le début de cette année, les États-Unis se sont désengagés du protocole de Kyoto sur le changement climatique, se sont retirés du protocole sur les armes bactériologiques, ont refusé de signer le traité d’interdiction des mines antipersonnel, se sont opposés à l’instauration d’une Cour pénale internationale (1), ont contesté l’action internationale menée contre les paradis fiscaux, ont fait obstacle à la convention sur les armes légères, ont quitté la conférence de Durban sur le racisme...

Une chance gâchée
Le rapide survol de ces événements récents donne la tenace impression que l’on a gâché une chance; la fin de la guerre froide n’a pas été saisie pour construire un monde meilleur, plus solidaire, plus juste. C’est au contraire à un durcissement des conflits et des positions que l’on assiste. Et c’est dans ce contexte que surviennent les tragiques – et presqu’inconcevables – attentats du 11 septembre. Rien ne peut justifier le terrorisme, sous quelque forme que ce soit. Rien ne peut légitimer le fauchage de vies humaines ni la violence aveugle. Malheureusement, on ne peut arrêter là le raisonnement, s’en tenir à une grille de lecture identifiant le Bien et le Mal, la liberté et les ennemis de la liberté, et préparer les représailles. Il faut aller plus loin, s’interroger. L’Europe aussi a à s’interroger et se demander comment il se fait que les dix années de chance pour la paix ont été gâchées et aboutissent aujourd’hui à une telle tragédie. Comment se fait-il que les deux géants politiques et économiques de la planète ne soient pas parvenus à se faire l’initiateur d’un modèle mondial multilatéral respectueux des différences et contribuant au bien-être des populations ? Qu’au contraire de cela, nous ayons préféré l’hégémonie de notre seul modèle, de notre puissance politique et économique, de nos entreprises et de nos multinationales. Lorsque Robert Reich déplore que, dans le capitalisme américain, l’entreprise "n’existe que pour maximiser la valeur des actions de ses investisseurs" (2), on en vient inévitablement à se demander quel genre de monde on est en train de construire avec une telle idée fixe. Comment justifier ou légitimer la mondialisation de l’économie dans un tel état d’esprit ? Il n’est, bien sûr, pas question de créer un amalgame entre les auteurs de l’attentat de New York, dont les motivations précises – à part l’acte de haine pure – nous échappent encore, et les mouvements antimondialisation et protestataires. Mais force est de constater qu’en dix ans, ni l’Europe ni les États-Unis n’ont, par leurs choix politiques et économiques sur la scène internationale, apaisé les conflits, amélioré le quotidien des populations, contribué au développement, bref fait œuvre de civilisation.


Proche-orientalisation?
Aujourd’hui, l’effet boomerang est là. Les pays occidentaux sont bien plus concernés qu’ils ne l’imaginaient par l’évolution de ce monde qu’ils ont, pour une large part, façonné. Les représailles " massives et durables " annoncées – à l’heure d’écrire ces lignes – par le président américain placeront les États-Unis et, dans une moindre mesure l’Europe, dans la situation de l’Israël de Sharon face à la colère palestinienne. Dans ce scénario de " proche-orientalisation " de la planète, les pays occidentaux se trouveraient confrontés à une sorte d’intifada permanente, où les cailloux seraient remplacés par des avions de ligne et des attentats suicides ! " Chacun a son Ben Laden " avait déclaré Ariel Sharon au surlendemain de l’attentat de New York... La mondialisation prendrait des accents sécuritaires, elle se poursuivrait sans doute sur le plan économique sous l’égide des organisations internationales mais avec des partenaires armés jusqu’au dent, se barricadant derrière d’improbables boucliers, et avec une puissante alliance américano-européenne de lutte contre les " États voyous " et le terrorisme international. Cela ne contribuerait sans doute qu’à accroître le ressentiment et la haine anti-américaine ou, plus généralement, anti-occidentale. Et les récentes paroles de Théo Klein à Ariel Sharon pourraient alors s’adresser à nous : "ce sont les tanks et les missiles qui agitent le vent de la révolte. (...) C’est finalement aussi cette action dite sécuritaire qui finit, lorsqu’elle est menée au quotidien, par être un élément d’insécurité". Quant au terrorisme, il " ne peut être combattu, vous le savez, qu’à l’intérieur de chaque peuple – dès lors que celui-ci ne peut plus le considérer comme une forme de combat. Si le peuple le soutient, le terroriste devient un combattant " (3).

Y a-t-il une alternative à cette mondialisation sécuritaire ? Peut-on imaginer que l’Union européenne prenne l’initiative, qu’elle propose une autre mondialisation ? L’Europe est elle-même le résultat de modèles nationaux qui s’affrontent et se confrontent. Parfois, dans le meilleur des cas, se dépassent et se transcendent. Elle n’est un modèle ni parfait, ni achevé. Mais aujourd’hui, elle est le seul modèle qui a apporté la paix à une région du monde pendant un demi-siècle; elle est le seul modèle qui a favorisé la cohabitation et une certaine solidarité entre ses membres. Elle est parvenue à édifier un ordre juridique supranational qui rend impossibles de nouveaux conflits. Nos pays ont-ils d’autres choix que celui de proposer un projet politique mondial non hégémonique tenant compte d’objectifs économiques, sociaux, environnementaux et visant à réduire les inégalités et les injustices ? Cette nouvelle utopie est sans doute le seul espoir de paix possible. À moins d’opter pour le scénario du pire.
C. D.

  1. Cour qui, selon l’ancien ministre français de la Justice Robert Badinter, pourrait précisément juger des actes terroristes comme en ont connus les États-Unis...
  2. Robert Reich, ancien secrétaire d’État américain au travail, interrogé par Le Monde du 5 septembre 2001.
  3. Extraits d’une Lettre ouverte à Ariel Sharon de Théo Klein, avocat et président d’honneur du Conseil représentatif des institutions juives de France.
Conséquences probables de l'attentat de New York

Conséquences économiques :
À court terme : retrait des investisseurs, mini-krach boursier, chute du dollar, refuge dans l'euro, l'or; perturbations dans le trafic aérien mondial; chute des cours boursiers des compagnies aériennes, descente aux enfers des compagnies d'assurance...

À moyen terme : dégradation de la confiance en l'économie américaine s'ajoutant aux signes de récession apparus avant l'attentat. Chute probable de la consommation américaine (hausse de l'épargne de précaution); baisse des exportations vers les États-Unis, qui toucherait en particulier l'Amérique latine et le Japon. En Europe également, baisse des exportations entraînant une augmentation du chômage; menaces sur les objectifs d'équilibres des finances publiques pouvant entraîner une remise en cause du Pacte de stabilité et de croissance; détente monétaire plus accentuée par la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale pour soutenir la croissance. Incertitude et instabilité....

Conséquences politiques et diplomatiques :
Affaiblissement de l’image d’invincibilité des États-Unis en tant que superpuissance; rapprochement et accroissement de la solidarité entre les États-Unis et l'Union européenne (mise au second plan des différends commerciaux); redéfinition de la politique étrangère américaine.

Incertitude concernant l'avenir du multilatéralisme : quelles attitudes adopteront les États-Unis et l'Union européenne dans les enceintes internationales ? Le FMI, la Banque mondiale et les Nations unies ont décidé d'annuler leurs assemblées générales. Le nouveau round de négociations commerciales mondiales qui devait s'ouvrir au Qatar (Doha) sous l’égide de l’OMC sera-t-il maintenu ?...

Conséquences militaires :
Dilution de la frontière entre guerre et terrorisme; accroissement de la collaboration entre services de renseignement occidentaux; intensification de la lutte et de la coopération contre le terrorisme international et contre les "États voyous"; représailles; renforcement des services secrets et de la recherche d'informations; resserrement des dispositifs de contrôle de la circulation des personnes, des biens et des capitaux...

 

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