Le 26 mai 2004, une rébellion au Sud-Kivu (Est du Congo), dirigée par le major Mutebusi, fait planer sur le Congo le spectre d’une nouvelle guerre. Le major est appuyé par le général Nkunda du Rassemblement congolais pour la Démocratie - RCD. Cette rébellion est vite baptisée « la troisième guerre du Congo ». Le Rwanda est dès le départ montré du doigt. Rappel des événements et explication des enjeux.


Le 26 mai 2004, une rébellion au Sud-Kivu (Est du Congo), dirigée par le major Mutebusi, fait planer sur le Congo le spectre d’une nouvelle guerre. Le major est appuyé par le général Nkunda du Rassemblement congolais pour la Démocratie - RCD. Cette rébellion est vite baptisée « la troisième guerre du Congo ». Le Rwanda est dès le départ montré du doigt. Rappel des événements et explication des enjeux.

Le 1er octobre 1990, une guerre éclate entre le Rwanda et le Front patriotique rwandais – FPR, un rassemblement majoritairement d’anciens réfugiés d’ethnie Tutsi, appuyé par l’Ouganda. Ponctuée de négociations et de cessez-le-feu jusque fin 1993, elle reprend de plus belle en avril 1994, sur fond de génocide orchestré par l’ancien gouvernement rwandais hutu. Ce génocide et la perte de la guerre jetèrent des millions de Rwandais sur le chemin de l’exil, dont plus de 2 millions au Kivu, à l’Est du Congo, avec toute l’armée et l’appareil administratif du Rwanda, ainsi que la milice « Interahamwe » (1). C’est le début du calvaire de ce pays qui paie lourdement la facture du conflit de ses voisins.

Première guerre
Comme dans tout conflit, l’armée et la classe dirigeante de l’ancien régime rwandais ne s’avouèrent pas vaincues. Elles menèrent des incursions qui donnèrent prétexte au gouvernement du FPR pour mener une guerre contre le Congo (2). Officiellement pour chasser les « Interahamwe » et les éléments des anciennes Forces armées rwandaises – FAR – que le gouvernement de Mobutu n’a pas voulu ou n’a pas pu neutraliser. Pour démanteler aussi les camps de réfugiés qui servent de base arrière à ces incursions. C’était fin août 1996. La guerre se fait avec l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo – l’AFDL –, montée de toutes pièces par Kigali et composée essentiellement de « Banyamurenge » (3), qui va porter Laurent Désiré Kabila au pouvoir à Kinshasa, en l’absence de Mobutu terrassé par la maladie. Curieusement, Kagame, l’homme fort du Rwanda, n’est pas seul dans cette aventure. Il y a aussi les présidents Museveni de l’Ouganda et Buyoya du Burundi qui appuient la rébellion. Plus tard, s’y joindra aussi l’Angola via les gendarmes katangais. Dénominateur commun de tous ces pays : ils partagent les frontières avec le Congo et se plaignent des rébellions que ce dernier héberge et qui les déstabilisent. La guerre a cependant la bénédiction des États-Unis qui fournissent discrètement équipements et matériel de communication, armes et munitions, et même conseils militaires. Les belligérants du côté de la rébellion bénéficient aussi des fonds des mafias diamantaires et aurifères diverses.

Deuxième guerre
L’entente entre Kagame et Kabila ne dure pas. Mis sous pression par les Congolais qui voyaient dans les Rwandais de bons appuis au départ, mais qui, maintenant, commencent à se lasser de leur présence prolongée, d’autant plus qu’ils ont accaparé les postes les plus importants de l’armée, Kabila congédie officiellement ces derniers (environ 600 militaires) fin juillet 1998. Il offre ainsi à Kagame l’occasion d’une seconde guerre. Pour la matérialiser, une nouvelle rébellion est nécessaire. Le RCD naît pour les besoins de la cause. Mais cette fois, ce ne sont plus seulement 4 pays (Rwanda, Ouganda, Burundi et Angola) qui sont impliqués mais neuf. Et les alliances ont quelque peu changé. L’Angola rejoint le camp de Kabila, en même temps que le Zimbabwe et la Namibie. Le Tchad, la Libye et le Soudan s’y ajouteront tardivement. Les pressions sur le terrain et les négociations pour la paix alternent, Kabila finit par être assassiné, mais la logique de la paix l’emportera avec la signature des accords de Sun City en Afrique du Sud, qui aboutissent à la formation de l’actuel gouvernement de transition, regroupant les quatre factions rebelles, la société civile et une composante de l’ancien régime. Celle-ci est en poste depuis bientôt une année et elle a pour mission l’organisation des élections libres et démocratiques au Congo pour inaugurer une aire de paix.

Troisième guerre ?
La guerre, nombre de Congolais en parlent depuis des mois, particulièrement ceux de l’Est du Congo. Plusieurs indices sont en effet révélateurs. Pour les Congolais, tous les éléments de l’APR, l’armée du FPR, ne sont pas rentrés après la signature des accords de Sun City, contrairement à ce que prétend le Rwanda. Certains d’entre-eux se sont reconvertis à d’autres métiers et se sont installés au Congo comme civils, d’autres reviennent du Rwanda déguisés en manœuvres ou ouvriers agricoles et s’installent dans l’Est du Congo.

Côté congolais, certains cadres dirigeants du RCD, conscients des accusations qui pèsent sur eux, notamment l’implication dans l’assassinat de Kabila, ne veulent pas d’un Congo unifié qui va leur demander des comptes. C’est, par exemple, le cas du général Nkunda, officiellement attaché à l’état-major général de l’armée à Kinshasa, mais condamné à mort pour participation à l’assassinat de Kabila, qui n’a pas rejoint son poste depuis un an. Il est aussi accusé par des associations de défense des droits de l’homme de Kisangani d’y avoir organisé un massacre en mai 2002. D’autres créent des armées, en dehors de toute autorité du RCD. C’est le cas du gouverneur du Nord Kivu, M. Eugène Serufuli depuis 2000, avec l’appui des Rwandais. Ces derniers ont aussi créé des réseaux économiques à travers de nombreuses sociétés internationales, régionales et locales, si bien qu’il est difficile de croire qu’ils vont tout abandonner aussi facilement. Bref, l’unité rêvée est loin d’être retrouvée.
Au mois de février 2004 (4), le colonel Jules Mutebusi mène une mutinerie contre son supérieur qui échappe de justesse à l’assassinat. La seule mesure prise à son endroit est une suspension. Depuis lors, la tension est palpable à Bukavu. On parle d’une guerre imminente. Celle-ci n’aura pas lieu en cette période, mais la tension persiste. C’est alors sans réelle surprise que le colonel Mutebusi réédite une mutinerie le 26 mai 2004 qui fait tomber Bukavu entre ses mains le 2 juin. Dans son entreprise, il est épaulé par le général Laurent Nkunda (cf. plus haut), qui le rejoint en descendant de Goma (Nord Kivu), avec plus de 2 000 hommes issus des troupes enrôlées par le gouverneur du Nord Kivu. D’après des témoins sur place, des troupes venues du Rwanda viendront l’épauler. La ville de Bukavu restera une semaine entre les mains de cette rébellion et, sous la pression internationale, cette dernière commencera à se retirer, les hommes de Mutebusi vers le Rwanda, ceux de Nkunda vers l’intérieur du Kivu. La mutinerie aura occasionné plus de 150 morts civils, environ 6 000 déplacés au Kivu, 5 000 réfugiés au Rwanda et 4 500 au Burundi. Les cas de viol et autres violences graves rapportés sont nombreux, et ceux de pillages très importants. En est-on à une guerre avortée ou matée, cette troisième guerre du Congo annoncée depuis des mois ? Rien n’est moins sûr.

Les enjeux
Quand on parle des guerres du Rwanda et du Congo, on se braque souvent de façon superficielle sur les aspects sécuritaires du Rwanda, car le point de départ en a été, et reste, les plaintes de ce dernier à ce sujet. Si ces raisons étaient plausibles il y a un certain temps, cela n’est plus le cas aujourd’hui. Quatre autres enjeux au moins sont à prendre en ligne de compte. Il s’agit de la convoitise des richesses du Congo, les visées hégémoniques du Rwanda sur l’Est du Congo, l’inquiétude des « rwandophones » du Congo de se voir réduits en citoyens de seconde zone et, pour certains, la peur d’être traduits devant la justice.
Le point de départ de ces guerres a bel et bien été la plainte du Rwanda contre les incursions menées contre lui par les Interahamwe et les anciennes forces armées rwandaises après leur défaite en 1994. En ce temps, la plainte paraissait justifiée, en l’absence de volonté du Congo et de la communauté internationale de désarmer ces forces et reculer vers l’intérieur des camps de réfugiés rwandais d’où partaient les incursions. Mais il est vite apparu que l’aspect sécuritaire pour le Rwanda se déclinait en plusieurs dimensions : d’abord l’élimination physique de tous les réfugiés Hutu qui ne se décideraient pas à retourner au Rwanda bon gré mal gré, peut-être pour couper les rébellions rwandaises des bases de recrutement. Cela s’est vu avec la chasse aux réfugiés Hutu à travers tout le Congo, jusqu’à Kinshasa, où 300 à 400 000 personnes ont perdu la vie, dans la première guerre du Congo en 1996. Ensuite, la volonté d’imposer aux Congolais un pouvoir et des dirigeants commis à sa cause et à ses préoccupations. Cela s’est vu avec la poussée, après le démantèlement des camps des réfugiés rwandais, jusqu’à Kinshasa pour y introniser leur protégé, Laurent Désiré Kabila, et à la tentative de le renverser en lançant la deuxième guerre avec la création du RCD, une fois que Laurent Désiré Kabila commençait à se soustraire de leur emprise.
Mais il y a d’autres enjeux. Le Congo est un pays aux dimensions continentales : 2 345 000 km2, 83 fois le Rwanda, et il regorge de richesses naturelles incommensurables. De ce fait, il est l’objet de toutes les convoitises, à commencer par les multinationales et les grandes puissances qui rivalisent en influence sur ce pays. Le roi Léopold II en avait fait sa propriété, et les Belges s’y étaient installés. À l’indépendance du Congo, la France s’y établit aussi solidement, et avec la guerre au Rwanda depuis 1990, les États-Unis essayent d’affermir leur influence dans la région, via l’Ouganda et le Rwanda. L’espoir de tout ce monde, y compris certains acteurs politiques congolais, en particulier ceux de l’Est du Congo avec la RCD, était que le Congo ne résisterait pas à une implosion s’il était soumis à une nouvelle guerre. Quoi qu’il en soit, les différents acteurs qui se sont confrontés sur le sol congolais ainsi que leurs « parrains » (pays, multinationales et mafias de toutes sortes) n’ont pas perdu de temps pour organiser le pillage de ses richesses (5). Des réseaux économiques se sont tissés en dehors de toute légalité, et ce n’est certainement pas ceux là qui souhaitent un Congo fort et organisé.
Par ailleurs, contrairement, au Congo, le Rwanda est un petit pays sans ressources naturelles, mais avec une forte densité et une forte croissance démographique. De tout temps, l’Est du Congo a servi de réserve pour le trop-plein de la population rwandaise. D’abord, à l’occasion des nombreux conflits armés entre seigneurs rwandais, avant la colonisation, qui forçaient des membres des communautés vaincues à l’exil ; ensuite, durant la période de la colonisation avec le besoin de main-d’œuvre pour l’exploitation des mines et des plantations agricoles, et en 1994, à l’occasion du génocide rwandais.
Il faut aussi dire qu’avant le tracé des frontières actuelles par la conférence de Berlin en 1885, grâce à ses conquêtes incessantes, le Rwanda s’étendait sur certains territoires du Congo. On en trouve encore au Rwanda qui rêvent de cette extension, et voient dans les circonstances actuelles une occasion de réaliser ce rêve. Une politique de déstabilisation du Congo, par exemple par une alimentation de rébellions à répétition, peut avoir comme conséquence une insécurité permanente dans la partie du territoire visée et, à défaut de l’occuper physiquement, d’y créer les conditions d’une exploitation économique pour de longues années.
La question de la nationalité des « rwandophones » installés pour la grande majorité au Kivu, soit avant la colonisation au temps où une partie de ce territoire faisait partie intégrante du Rwanda, soit venus par vagues successives (de 1934 à 1955 pendant la colonisation, en 1959 et 1973 avec des troubles ethniques au Rwanda) constitue un autre enjeu important. En 1964, la constitution congolaise reconnaît comme Congolais d’origine uniquement les membres de tribus installées au Congo avant 1885. De là, certains considèrent les « rwandophones » comme non-Congolais, et cela donne lieu aux premiers affrontements armés. En 1972, sous l’influence de Bisengimana, conseiller influent d’origine rwandaise du président Mobutu, sont reconnus comme Congolais ceux établis dans le pays avant 1950 et leurs descendants. En 1981, on revient aux dispositions initiales, et cela crée un nouveau choc. Des affrontements sanglants s’en suivent jusqu’en 1993. L’arrivée de millions de réfugiés hutus en 1994 exacerbe la question en créant une scission entre les « rwandophones », cette fois en termes ethniques, Hutus et Tutsis, avec toujours en arrière-plan la question de nationalité non résolue pour ces anciens « rwandophones ». Enfin, un certain nombre de seigneurs de guerre gagnent à ce que l’insécurité perdure, pour éviter le risque d’être traduit devant la justice.
Mais à côté des aspects sécuritaires du conflit rwando-congolais se cachent d’autres problèmes importants non résolus. C’est autant de facteurs qui rendent l’équation de la paix compliquée au Congo et sur lesquels il faudra se situer si l’on veut trouver une solution durable pour le Congo et pour toute la région des Grands Lacs. Sans oublier les problèmes spécifiques du Rwanda et du Burundi, qui n’ont pas été abordés ici.

Tatien Musabyimana
WSM


1 La milice « Interahamwe » est composée de jeunes liés au Mouvement révolutionnaire national pour le développement – MRND – de l’ancien régime – et à la Coalition pour la démocratie et la république – CDR.
C’est elle qui constituait le fer de lance
du génocide en 1994.
2 Pour les deux guerres du Congo, lire Reytjens Filip, La guerre des Grands Lacs,
éd. L’Harmattan, Paris, 1999.
3 Tutsis congolais dont la plupart ont combattu dans les rangs de l’Army Patriotic Front - APR (l’armée du FPR) et qui disent être discriminés par le pouvoir de Kinshasa.
4 Pour le détail de cet épisode, lire notamment les journaux « Le Soir » et
« La Libre Belgique » du 4 juin 2004.
5 Voir à ce sujet les rapports du panel d’experts des Nations unies sur le pillage des ressources naturelles en RDC, le dernier datant du 15 octobre 2002.

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