Ancien journaliste au "Soir" et actuel directeur européen de l'information dans une organisation de défense des droits de l'homme, Jean-Paul Marthoz vient de publier un ouvrage consacré au rôle des médias en politique internationale. Il livre à "Démocratie" son analyse de l'image de misère souvent véhiculée par la presse lorsqu'elle parle du Sud.

 

On l’a déjà fait”, “ça n’intéresse personne”. Combien de fois des journalistes revenus de reportage dans les faubourgs du monde ne se sont-ils pas effondrés dans leur siège en entendant ces deux phrases marmonnées par un rédacteur-en-chef débordé ou revenu de tout. Alors que la “nouvelle” est par définition une rupture dans l’actualité, une note brisée dans le ronron de la vie, elle n’est le plus souvent digne d’être retenue que si elle rentre dans le “cycle de l’information” ou correspond à la définition conventionnelle de ce qui fait l’actualité.
La presse se condamne ainsi le plus souvent à sucer la roue du monde, à suivre le cours du fleuve, à sauter d’une crise à l’autre, à ne se réveiller que lorsque l’incendie fait rage. C’est ainsi que le Kosovo, un bout de pays que la plupart des Américains situaient encore au début de l’année... en Afrique, a brusquement, pendant deux mois, envahi les pages des journaux et fait frissonner le monde. Il y a cinq ans, c’était le Rwanda qui imposait, tout aussi soudainement, ses images de sang et de détresse. Il y a huit ans, c’était l’ex-Yougoslavie qui, de Dubrovnik à Vukovar, de Sarajevo à Srebrenica, égrenait son chapelet de violence et de haine.
À chaque crise, des centaines de journalistes sautent dans le premier avion pour couvrir la tragédie humanitaire. À chaque fois, ils envoient des images de désespérance et de désolation: des images de pays devenus fous, de communautés ethniques ou religieuses gangrenées par la haine, des images de masses à la dérive. L’émotion prend le pas sur la raison, l’explication arrive, comme les Tuniques bleues, lorsque la bataille est en cours.
Lorsque vous regardez la télévision ou lisez un journal”, disait Ben Bagdikian, le pape des journalistes critiques américains, “ne pensez pas d’abord aux informations qu’ils vous offrent mais aux informations qui en sont absentes”. Les crises qui menacent la paix ou mettent la communauté internationale face au défi de l’ingérence humanitaire couvent en effet le plus souvent dans les interstices de la “grande actualité”, elles sont reléguées dans les colonnes de dépêches d’agences et se tapissent dans les énumérations pressées qui suivent l’annonce classique de tous les JT, “Et maintenant le monde en bref”.
Or, si la presse veut jouer ce rôle de vigie qui l’autorise à penser qu’elle contribue à surveiller les pouvoirs, à informer le public et à le convertir en communauté citoyenne, elle ne peut accepter le monde tel qu’il arrive ni le monde tel qu’il est. Face à des gouvernements démocratiques qui, de la guerre d’Espagne à la guerre de Corée, de la guerre du Vietnam à la guerre du Kosovo, se sont dérobés, se sont laissés surprendre, se sont trompés ou se sont laissés berner, la presse doit anticiper, elle doit fournir les explications qui sont les siennes au lieu d’attendre de relayer les justifications des autres. Elle doit, comme le dit si bien Jean-Marie Colombani, “déranger les consensus commodes”.
Un Rôle de vigie
La presse dispose en effet d’un pouvoir qu’elle sous-estime. Un article à la une du New York Times ou en ouverture d’un JT a le plus souvent bien plus d’impact qu’une note d’un service de renseignements car elle impose aux dirigeants démocratiques la nécessité de s’y intéresser et de préparer à y répondre. La presse, qui rapporte ce dont parlent ces dirigeants, peut aussi décider de ce dont ils parleront. Mais s’il est bien de parler à temps, encore faut-il parler fort. La presse de qualité peut nous renvoyer, à propos du Rwanda ou du Kosovo, à des articles distillés de ci-de-là décrivant la montée des tensions ou la persistance des exactions, mais ce goutte-à-goutte de l’information donne rarement la mesure et l’urgence d’une tragédie en gestation. Il permet rarement de réagir à temps lorsque les boute-feux grattent leurs allumettes ou lorsqu’un simple cri fait s’égayer les rôdeurs.
Ce journalisme “prophétique” ou “prémonitoire” a pour corollaire une autre manière de regarder le monde, une manière plus digne, plus respectueuse de sa diversité et de sa richesse. N’y a-t-il pas en effet une coïncidence troublante entre l’“humanitarisme” et la montée des sentiments de condescendance et de mépris à l’encontre des nouveaux “damnés de la terre”, alimentant sournoisement racisme et intolérance?
Les crises humanitaires ont brisé des décennies de célébration du Tiers-Monde comme territoire du progressisme, de l’autonomie, de la résistance et de la solidarité. Au poster du Che ou à l’icône de don Helder Camara se sont substitués le grand-angle sur des camps de réfugiés surpeuplés et le zoom sur l’épuisement et l’impuissance. Les héros ont changé de camp: les humanitaires ont peu à peu remplacé les résistants du Sud dans l’imaginaire occidental de la solidarité. Quant aux citoyens qui hier peuplaient les manifestations du Printemps de Prague ou les protestas du Chili, ils ont été remplacés sur les écrans de nos soirées mornes par des êtres anonymes, par des victimes, soupçonnées parfois d’avoir été, à un autre moment, des bourreaux.
Le monde tel qu’il est ne nous parle pas seulement de massacres ou de naufrages. Il est aussi combat, création, rêve. Seul un journalisme qui se libère des “contraintes de l’actualité” peut en rendre compte.

Jean-Paul Marthoz
Directeur européen de l’information à l’organisation internationale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, auteur du livre “Et Maintenant le Monde en Bref”, paru aux éditions GRIP/Complexe.

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