En gagnant haut la main la présidence du Conseil, le travailliste Barak n’en a pas moins obtenu une victoire à la Pyrrhus. La société israélienne est profondément divisée, les travaillistes ne sont plus qu’un petit parti parmi d’autres et la gestion d’Israël risque d’être chaotique, à l’image de la formation du nouveau gouvernement.



Pourquoi Netanyahou a-t-il perdu? Pourquoi la sociologie s’est-elle retournée contre un gouvernement qui représentait objectivement la majorité écrasante de la population juive? Netanyahou s’était imposé il y a trois ans en bâtissant une coalition avec des partis représentant des secteurs aux intérêts opposés et qu’unissait la seule haine de l’establishment ashkénaze, laïc, travailliste et nanti. La Koalitzia shel ha-Re’evim (“Coalition des Affamés”) (dixit le cinglant chroniqueur Nahoum Barnéa) rassemblait grosso modo les Mizrahim (Juifs orientaux, originaires du monde arabo-musulman), les Haredim (ultra-orthodoxes), les Russes et les nationalistes (religieux et laïcs). Fondée sur les mensonges à répétition, la gestion d’un tel gouvernement ne pouvait que frustrer de plus en plus d’électeurs, sans parler des libertés de plus en plus flagrantes prises avec l’état de droit. Les Israéliens ont voté contre Netanyahou, pas pour un Barak qui représente une option et une population objectivement minoritaire et décalée.

LE LIKOUD EN DÉROUTE
Élu Premier ministre avec un avantage de 12% sur Netanyahou, Ehoud Barak a certes remporté une victoire écrasante. Pour autant, les élections législatives proprement dites confirment le recul persistant des deux grands partis historiques israéliens. Si le Likoud passe de 32 à 19 sièges, le Parti travailliste n’est pas épargné et passe de 34 à 26 sièges. Au total, les deux grands blocs traditionnels ne recueillent plus que 34% des suffrages et ne totalisent que 45 sièges sur un total de 120. Le grand perdant du scrutin du 17 mai est bien entendu le Likoud, lequel se fait littéralement dévorer sur son terrain par les deux listes russes et le Shass oriental ultra-orthodoxe. Bénéficiant de la vengeance des classes populaires orientales suite à la mise sous les verrous de son mentor Arié Deri, le Shass est devenu le premier parti politique dans les “villes nouvelles” et les quartiers populaires.


Face à un Likoud en lambeaux et revenu aux scores maudits de son ancêtre le Herout, Ehoud Barak n’a pour autant pas la tâche facile. Sa liste Israël Ahat (“Un Israël”) consiste déjà en un cartel électoral entre l’Avoda travailliste et deux petits poucets: le Gesher populiste oriental des frères Lévy (dissidents du Likoud) et le Meimad religieux modéré. Et ce cartel ne dispose que de 26 des 61 sièges nécessaires pour obtenir l’investiture de la Knesset. Certes, la loi électorale donne au Premier ministre les pleins pouvoirs pour bâtir sa coalition, mais la Knesset, avec 15 partis représentés, n’a jamais été à ce point éclatée en factions représentant des intérêts aussi strictement sectoriels: ultra-laïcs, ultra-orthodoxes, russes, colons et arabes.

Dire que la gauche est revenue au pouvoir est quelque peu exagéré. À la Knesset, les partis de gauche et de centre-gauche ne disposent que de 45 sièges sur 120. Force dominante de la future coalition, le cartel travailliste n’en sera pas moins minoritaire avec 26 sièges contre plus d’une trentaine pour ses partenaires. Par ailleurs, la trahison et la dissidence étant une spécialité israélienne, rien ne dit que, en cours de législature, les membres du Gesher, à savoir les frères Lévy élus sur la liste travailliste, ne seront pas tentés de retourner au sein du Likoud, au cas où ce dernier se rénoverait en se recentrant. De même, certains élus du Merkaz (Parti du Centre) tels Roni Millo et Dan Méridor, en rupture de Likoud pour cause de “clash” avec Netanyahou, seront peut-être tentés de participer à la rénovation de leur ancien parti débarrassé de Bibi. Voilà qui explique aussi la volonté maintes fois proclamée de Barak de bâtir une large coalition autour de sa personne, soucieux qu’il est d’éviter la chute de son gouvernement sur le coup de tête d’un petit parti. Mais voilà qui, sur le plan strictement intérieur, va le forcer à gouverner au coup par coup et à jouer de la carotte tour à tour vis-à-vis de ses partenaires gouvernementaux. Pendant trois ans, Bibi n’a pas agi autrement, ce qui lui a valu le retour de bâton que l’on sait.

RACOLAGE À DROITE
Sans même parler de ses convictions, il n’est pas étonnant que Barak ait fait campagne résolument à droite pour obtenir le poste de Premier ministre. Les voix de gauche lui étant naturellement acquises, il s’est spontanément tourné vers les voix de droite en développant un discours dépourvu d’ambiguïté sur la plan sécuritaire. Ce n’est pas pour rien que nombre de colons nationalistes ont donné leurs voix au candidat travailliste. Ecœurés par les mensonges et renoncements de leur idole Netanyahou, de nombreux nationalistes en sont par ailleurs arrivés à la conclusion que Barak et Netanyahou ne poursuivaient pas des objectifs politiques si antinomiques qu’on ne pouvait le croire, le tout étant question de style.

En février 1997, des délégués du Likoud, du Gesher, du Parti travailliste et de l’extrême droite apposaient leur signature sur un document d’”Entente nationale” délimitant les “lignes rouges” à ne pas franchir dans le domaine de la négociation avec les Palestiniens. Les principes du document étaient les suivants: maintien de 50% des territoires occupés sous contrôle israélien avant d’entamer les négociations sur le statut définitif de l’entité palestinienne en gestation, pas de retour aux frontières du 1er juin 1967, Jérusalem capitale unifiée d’Israël, pas de démantèlement des colonies juives de peuplement, maintien de la vallée du Jourdain sous contrôle israélien. Ces principes ont fini par être peu à peu avalisés par les trois quarts des colons idéologiques de Cisjordanie et de Gaza.

LES PALESTINIENS INQUIETS
Durant sa campagne électorale, Ehoud Barak n’a eu de cesse de répéter les principes de l’Entente nationale. À peine connus les résultats électoraux, il enfonçait le clou en rappelant son opposition à tout démantèlement de colonies juives (à l’exception des plus isolées) et son souhait de voir ces colonies regroupées en blocs sous protection israélienne. Ravis de retrouver enfin un partenaire israélien avec qui mener des négociations, les responsables palestiniens ne s’en sont pas moins publiquement inquiétés des déclarations d’intention du nouveau Premier ministre. C’est que, reportés sur une carte de la Cisjordanie, les principes de l’”Entente nationale” signifient, de facto ou de jure, l’annexion d’au moins 35% des territoires occupés à l’Etat d’Israël, le tronçonnement de l’entité palestinienne en deux grandes enclaves cisjordaniennes et une enclave gazaouite, l’absence de véritable frontières avec le monde extérieur et le renoncement à la majeure partie des nappes phréatiques.

Difficilement acceptables par les Palestiniens, ces principes n’en constituent pas moins l’unique sésame de Barak pour mettre sur pied la coalition gouvernementale stable qu’il appelle de ses vœux. Dans ces conditions, la marge de manœuvre des Palestiniens s’avère bien étroite et nul ne sait quelle sera dans les mois à venir l’attitude de l’administration américaine par rapport à une coalition avec laquelle les rapports de sympathie sont plus qu’évidents qu’à l’époque de Netanyahou. Les mois à venir diront si Barak est capable de défendre une vision moins étriquée de la paix ou si l’explosion des territoires palestiniens est inéluctable.

Le Gavroche

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