La diffusion d’Internet va-t-elle creuser un peu plus les écarts entre les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les hauts et bas revenus, les professionnels qualifiés et les sans-emploi, les régions ou pays riches et les régions ou pays en retard de développement ? La crainte de voir la « fracture sociale » se doubler d’une fracture numérique est aujourd’hui assez répandue.


Un récent ouvrage de Patricia Vendramin et Gérard Valenduc (« Internet et inégalités », éditions Labor) fait le point sur les ambiguïtés, les appréhensions et les espoirs qui accompagnent le développement d’Internet. Pour certains, la fracture numérique n’est qu’un phénomène passager, un épouvantail agité face à l’irrépressible expansion d’Internet dans tous les domaines de la vie économique, sociale et culturelle. Pour d’autres, Internet inaugure une ère nouvelle qui conduira à une redistribution des cartes entre les nantis et les laissés-pour-compte et alourdira le passif des inégalités sociales. Pour d’autres encore, Internet est au contraire un outil formidable, qui peut être utilisé pour réduire les inégalités dans l'accès à la formation, à la connaissance, à la culture et à l'emploi, ainsi que pour créer de nouvelles formes de sociabilité. La question va bien au-delà d'un débat stérile entre les "pour" et les "contre", elle mérite une investigation plus approfondie.

Radiographie de la fracture
Dans l’accès à Internet et dans ses usages, il existe aujourd’hui des écarts importants entre sous-groupes de la population. Ces écarts peuvent être mesurés en fonction de variables démographiques ou socioprofessionnelles (âge, genre, composition familiale, niveau d’éducation, revenu, catégorie professionnelle) ou de variables géographiques ou géopolitiques (écarts entre zones urbaines et rurales, entre régions ou entre pays, entre le Nord et le Sud). Ces écarts ne correspondent pas à une fracture bien nette, mais plutôt à une série de clivages qui se superposent. Ainsi, de manière peu surprenante, les utilisateurs d’Internet sont plus nombreux chez les jeunes. Toutefois, les écarts entre tranches d’âge se réduisent, sauf dans la catégorie d’âge la plus élevée (au-delà de 60 ans), où la proportion d’utilisateurs chute. Dans cette catégorie plus âgée, l’écart entre hommes et femmes se creuse et les durées de connexion sont très inférieures à la moyenne.
La domination masculine persiste : en Europe (2002), 40 % des hommes et 28 % des femmes utilisent Internet. En Wallonie, ces pourcentages sont respectivement de 41 % et 25 % d’utilisateurs réguliers. L’écart entre les genres s’est réduit dans certains pays (notamment les pays nordiques, les USA et le Canada), il s’est maintenu dans d’autres, dont la Belgique. Les femmes sont aussi nombreuses que les hommes à utiliser Internet dans leur travail, c’est au niveau domestique que la différence est importante. Les revenus constituent un facteur réellement discriminant : le pourcentage d’utilisateurs augmente de manière linéaire avec le revenu ; de plus, pour les faibles revenus, les écarts entre hommes et femmes sont importants. L’OCDE constate que même quand la diffusion d’Internet s’accélère, la fracture numérique due aux revenus s’aggrave. La prédominance des professions intellectuelles et des étudiants n’est pas une surprise. Parmi les autres catégories socioprofessionnelles, les non-actifs, les aidants familiaux et les ouvriers peu qualifiés figurent parmi les exclus d’Internet, contrairement aux chômeurs, qui semblent bénéficier de l’important effort de formation des pouvoirs publics à leur égard (37 % d’utilisateurs réguliers d’Internet parmi les chômeurs wallons). Le niveau de formation est lui aussi un critère très sélectif. Le groupe d’exclus se situe ici parmi les personnes qui n’ont pas poursuivi d’études au-delà de 15 ans. La composition familiale est un facteur discriminant qui joue nettement en faveur des familles biparentales avec plusieurs enfants en âge scolaire. En revanche, les familles monoparentales sont particulièrement défavorisées, surtout les mères seules avec enfants.
Les écarts géographiques sont importants : entre les pays européens nordiques et méditerranéens, entre les régions au sein d’un même pays. Par contre, les zones rurales ne sont généralement pas défavorisées par rapport aux zones urbaines, du moins en Europe : en Wallonie, par exemple, il y a davantage d’utilisateurs réguliers d’Internet dans la province de Luxembourg qu’à Namur et à Liège. Au niveau mondial, la fracture entre le Nord et le Sud prend l’allure d’une crevasse ; de plus, les écarts entre pays du Sud (par exemple, entre l’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne) sont parfois plus importants encore qu’entre le Nord et le Sud.
L’observation et l’interprétation de ces clivages sont cependant une tâche complexe, source de controverses. Une variable seule n’est jamais un facteur explicatif suffisant. Ainsi, la variable revenu est un indicateur de pouvoir d’achat, mais aussi de capital culturel et social, de catégorie socioprofessionnelle. Les comparaisons entre hommes et femmes ne peuvent tenir compte exclusivement de la question du genre. La situation spécifique des hommes et des femmes doit s’interpréter également à partir du lien au marché du travail, de la situation familiale, des écarts de revenus. Les comparaisons entre pays ou entre régions doivent tenir compte des styles de vie, des habitudes de communication, des modalités de recours aux services.

De la radiographie au diagnostic
Observer des écarts entre sous-groupes de la population est une chose, savoir si ces écarts se traduisent déjà ou vont se traduire par de nouvelles inégalités en est une autre. Les écarts observés entre hommes et femmes montrent bien pourquoi il faut distinguer différences et inégalités. Ainsi, les femmes passent moins de temps sur Internet que les hommes, mais si l’on tient compte, en moyenne, du temps que ceux-ci consacrent à simuler des jeux guerriers ou consulter des sites douteux, les écarts sont-ils autre chose que des écarts de conduite ? Sous d’autres aspects, en revanche, les disparités liées au genre revêtent un caractère systématiquement inégalitaire : les femmes sont très largement sous-représentées dans les métiers des technologies de l’information et de la communication (TIC) et dans les filières d’enseignement dans le domaine des TIC, de nombreuses femmes occupent des emplois dans des branches d’activité où elles n’ont pas l’occasion de se familiariser avec les TIC, leur accès à la formation continuée en informatique est plus restreint que celui des hommes. Ces inégalités sont bien plus lourdes de conséquences que le constat de différences entre hommes et femmes dans les durées de connexion !
D’autres différences s’expliquent aisément. Les personnes d’un niveau d’éducation plus élevé lisent plus de livres et de journaux, il est logique qu’elles recherchent aussi davantage d’informations sur Internet. Quant aux personnes âgées, elles ont souvent tissé des réseaux de sociabilité et d’échange d’information qui ne nécessitent pas de prothèse virtuelle.
La fracture numérique ne se mesure donc pas au nombre de personnes connectées à Internet, mais aux effets simultanés de la connexion des uns et de la non-connexion des autres. Si l’on adopte ce point de vue, il faut s’intéresser non pas aux écarts, mais aux effets discriminatoires. Des discriminations dues au non-accès à Internet peuvent s’instaurer dans plusieurs domaines :
– le travail, notamment l’accès à l’emploi et les opportunités de développement professionnel ;
– la consommation, c’est-à-dire à la fois les conditions d’accès aux biens et services existants et la segmentation des marchés des nouveaux services sur Internet ;
– la communication, en particulier les mécanismes d’exclusion qui peuvent résulter de la rupture des réseaux de sociabilité existants et d’une forte sélectivité des nouveaux réseaux ;
– l’exercice de la démocratie, si l’accès à l’information publique et la possibilité de participer aux débats démocratiques ne mettent pas sur pied d’égalité les nouveaux et les anciens moyens d’expression et de communication.

L’identification des agents pathogènes
Les inégalités face à Internet ne concernent pas seulement l’accès, mais aussi les usages et les contenus et, par conséquent, les compétences requises des utilisateurs. Les enquêtes sur les obstacles à la diffusion d’Internet montrent que si le problème de l’accès est bien évidemment un préalable, les questions relatives au contenu de l’information et des services proposés, ainsi qu’aux compétences et à la formation, sont clairement identifiées comme problématiques. L’offre d’informations et de services en ligne devient non seulement de plus en plus étoffée en quantité, mais aussi de plus en plus diversifiée en qualité. On constate que les inégalités socioculturelles se retrouvent dans l’utilisation de quatre types de services : information, loisirs, services, connaissances. Néanmoins, c’est par rapport à « l’information connaissance » que les décalages seront les plus importants. En effet, l’information sur Internet est sélective non seulement dans son contenu, mais également à travers la procédure de recherche. La manière de construire l’information, de la présenter, de prévoir les moyens d’y accéder, n’est pas universelle et est liée à des schémas culturels.
Plusieurs facteurs rendent l’information et les services en ligne peu attractifs pour les groupes moins favorisés. D’abord, il y a sur Internet trop peu d’informations locales, immédiatement pertinentes pour la communauté dans laquelle les gens vivent : offres d’emploi locales, marché locatif et immobilier, activités et associations locales, portails intégrés de services publics locaux, etc. De plus, dans des communautés locales multi-ethniques, l’information manque souvent de diversité culturelle. Ensuite, l’information est souvent présentée sous une forme qui requiert de bonnes compétences de lecture, ce qui crée un effet de seuil en faveur des gens lettrés. Or, en Europe, l’illettrisme augmente, même si l’analphabétisme recule. Enfin, la prédominance de l’anglais reste, pour beaucoup, un facteur d’exclusion.
La facilité de consultation et d’accès à l’information en ligne laisse entière la question des moyens cognitifs dont disposent les individus pour replacer l’information dans son contexte et s’en servir. La recherche d’informations numérisées nécessite de savoir naviguer dans un univers conceptuel complexe, qui n’est pas structuré et stable comme un livre mais infini et changeant, et de pouvoir trier et synthétiser les informations obtenues. La maîtrise de l’information numérisée nécessite des compétences particulières que l’on peut regrouper en trois catégories.
1- Les compétences instrumentales. Elles ont trait à la manipulation du matériel et des logiciels. La complexité de l’outil informatique demande du temps et des capacités techniques, pour faire face aux bogues répétés et dépasser la fonction ludique de l’ordinateur.
2- Les compétences structurelles. Elles concernent la nouvelle façon d’entrer dans les contenus : comprendre, évaluer, puis choisir. Elles sont nécessaires pour utiliser des hypertextes, des moteurs de recherche ou des listes de discussion. Ici, une connaissance élémentaire de l’anglais devient souvent indispensable.
3- Les compétences stratégiques. Elles permettent de rechercher l’information de manière proactive, de l’utiliser dans son propre cadre de vie, de prendre des décisions et d’agir sur son environnement personnel et professionnel. Ces compétences étaient déjà pertinentes par rapport aux médias traditionnels, Internet ne fait que les rendre plus nécessaires encore.
Actuellement, l’enseignement et la formation professionnelle se focalisent beaucoup sur les compétences instrumentales, au risque de négliger les autres, qui jouent pourtant un rôle clé dans la stratification sociale des usages. De plus, l’environnement professionnel joue un rôle déterminant dans la diffusion des usages d’Internet. Les collègues et l’univers professionnel constituent souvent une ressource sociale essentielle dans le processus d’apprentissage des utilisateurs domestiques. Le travail est un lieu privilégié d’expérimentation de la complexité et des avantages relatifs des services en ligne, ainsi qu’un lieu d’acquisition de compétences spécifiques. Bien souvent, c’est l’usage d’Internet pour le travail ou pour la formation qui entraîne les usages domestiques. La plupart des personnes âgées n’ont pas eu l’occasion de se familiariser avec Internet dans leur vie active, seul le dialogue entre générations peut leur permettre de franchir le pas. Le fait de se trouver en marge des circuits professionnels ou éducatifs est donc un facteur d’exclusion considérable.

Thérapies rivales, remèdes différents
Dans le livre « Internet et inégalités », nous distinguons trois interprétations rivales de la fracture numérique. Chacune de ces interprétations répond à des intérêts spécifiques, est portée par des acteurs différents, et sous-tend des orientations politiques divergentes.
La première interprétation attribue les inégalités aux imperfections des marchés. Elle est soutenue par des organisations internationales garantes de l’ordre économique mondial : l’OMC, le G8, l’OCDE, certaines composantes de la Commission européenne. La fracture numérique serait due à un rythme trop lent du progrès technique et à une pénétration insuffisante des marchés. Un meilleur fonctionnement de l’économie marchande permettrait une réduction des coûts, un abaissement des barrières et une diffusion la plus large. Les politiques prônées dans cette interprétation sont axées sur une libéralisation accrue des marchés des télécommunications et des services en ligne censée faire diminuer les coûts pour les offreurs de services et les consommateurs, favorisant ainsi l’accès et les usages. En résumé : davantage de marché, moins d’inégalités. Un air connu…
Une seconde interprétation des inégalités part du principe que l’accès de tous à Internet est indispensable parce qu’il s’agit d’une question de démocratie et qu’il existe un potentiel inexploité des TIC pour favoriser la cohésion sociale et l’intégration des groupes défavorisés. Cette interprétation est promue par de nombreuses associations en faveur de l’Internet citoyen, de même que par un certain nombre de collectivités locales et territoriales. Dans cette optique, les politiques à mener concernent l’égalité d’accès pour tous, le soutien des pouvoirs publics à la diffusion des TIC, la démocratie technologique et le volontarisme associatif. En résumé : davantage d’Internet, moins d’exclusion sociale. Parmi les initiatives concrètes à mettre en place, les points d’accès publics à Internet ou espaces publics numériques occupent une place de choix. En Belgique, comme dans la plupart des pays européens, les pouvoirs publics ont soutenu la création de points d’accès publics, le plus souvent d’une manière décentralisée (subventions aux associations ou aux communes, etc.). Il existe aussi des initiatives commerciales à destination du grand public (cybercafés et assimilés). Le rôle de ces points d’accès publics dans la réduction de la fracture numérique est toutefois difficile à évaluer. Une chose est certaine : ce sont avant tout des lieux d’expérimentation et d’apprentissage, pas toujours pour des néophytes ni pour des exclus, mais en tout cas pour des utilisateurs curieux, qui y trouvent de nouvelles ressources cognitives et sociales.
Une troisième interprétation met l’accent sur des inégalités préalables à l’exclusion numérique. Elle a les préférences des praticiens de l’action sociale et de l’insertion socioprofessionnelle. Dans cette conception, la fracture numérique n’existe pas en tant que telle, elle n’est que le miroir d’inégalités sociales préexistantes, qui se transforment avec l’expansion des TIC. Certaines inégalités se réduisent, d’autres s’accentuent, c’est un effet de transition vers la société de l’information. Les politiques recommandées ici suggèrent d’agir d’abord sur les facteurs socio-économiques, qui sont les causes des inégalités, et sur les facteurs de diffusion des TIC, qui peuvent amplifier ou atténuer ces inégalités. En résumé : moins d’inégalités sociales, moins de fracture numérique. Si cette interprétation partage avec la précédente un même objectif de progrès social, elle diverge sur certaines priorités politiques à mettre en œuvre. Elle affiche notamment un net scepticisme vis-à-vis du principe « tout et tous sur Internet, le plus vite possible et pour tout le monde ».
En conclusion, la fracture numérique n’est pas une situation inéluctable, elle évolue avec la diffusion des innovations et les politiques destinées à favoriser l’accès à Internet. Il faut bien distinguer les différences dans l’accès à Internet et ses usages (rythmes d’adoption des innovations, comportements culturels) et les sources d’inégalités (accès au marché du travail, aux services pour les citoyens et les consommateurs, aux réseaux de sociabilité). Les différences reflètent la diversité, tandis que les inégalités génèrent l’exclusion. Internet n’est pas seulement un miroir qui reflète les inégalités sociales existantes, c’est aussi un prisme qui amplifie le spectre des inégalités. L’enjeu est de respecter la diversité tout en identifiant et en combattant les inégalités.

Patricia Vendramin et Gérard Valenduc
Centre de recherche Travail & Technologies
Fondation Travail-Université, Namur
http://www.ftu-namur.org

Références

Agence wallonne des télécommunications, Enquête sur l’usage des TIC par les citoyens wallons : résultats 2002, Namur, avril 2003 (www.awt.be).
Allard P., Lelong P., Les espaces publics numériques, moteur d’un Internet participatif, Technofutur 3, Gosselies, décembre 2002 (www.technofutur3.be).
Vendramin P., Valenduc G., Internet et inégalités, éditions Labor, Bruxelles, avril 2003.

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