Un rapport de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) s’est penché il y a quelques mois sur le phénomène, en augmentation, des zones franches d’exportation. Aux quatre coins du monde, plus de 40 millions de travailleurs y sont employés. Pour un meilleur développement économique et social des pays pauvres ? Non : pour une exploitation économique dégradante. Nous vous livrons, dans les lignes qui suivent, une synthèse de ce rapport pour le moins détonant.


Le concept de zone franche d’exportation n’est pas neuf. Au début du siècle passé, déjà, la zone franche de Barcelone connaissait un énorme succès. Tout comme, plus tard, celle de Shannon, en Irlande, créée à la fin des années 50. Mais il faut toutefois attendre la fin des années 70 pour voir la tendance à la création des zones franches d’exportation prendre réellement son envol, un mouvement de prolifération qui se poursuit aujourd’hui encore aux quatre coins du monde. Selon les chiffres les plus récents du Bureau international du travail (BIT), le nombre de zones franches est passé de 79 en 1975 à 3 000 en 2002 et le nombre de pays disposant d’une ou plusieurs zones franches est passé de 25 en 1975 à 116 en 2002. Aujourd’hui, plus de 43 millions de travailleurs et travailleuses sont employés dans les zones franches de par le monde, la majeure partie dans les 2 000 zones économiques spéciales en pleine croissance que compte la Chine. Selon la définition de l’Organisation internationale du travail (OIT), les zones franches d’exportation (ZFE) sont, au sens propre, « des zones industrielles disposant d’avantages spéciaux pour attirer les investisseurs étrangers, dans lesquelles des produits importés subissent une transformation avant d’être réexportés ». Mais la politique et la pratique relatives aux ZFE ont considérablement évolué au cours des années. Par exemple, certains pays, au-delà des activités de transformation simples, tentent de développer des zones spécialisées telles que des parcs technologiques ou scientifiques. Par ailleurs, les incitations destinées à attirer les investisseurs, bien souvent, ne se limitent plus à une zone spécifique ou enclavée : l’ensemble d’un pays, une province ou une ville peuvent être qualifiés de zone. D’autres pays créent des zones franches commerciales, des entrepôts en douane et des ports francs pour obtenir les mêmes résultats qu’avec une ZFE. Suite à ces évolutions, l’OIT considère aujourd’hui comme zone franche d’exportation toute situation dans laquelle une incitation est offerte aux investisseurs et où l’investissement est essentiellement destiné à la production pour l’exportation.
L’objectif visé par les pays qui créent des zones franches d’exportation est toujours d’attirer des investissements qui, en l’absence de telles zones, seraient consentis ailleurs. Les principales raisons pour lesquels les pays cherchent à attirer ces investissements sont de créer des emplois, de gagner des devises, de stimuler les exportations – particulièrement dans les secteurs de pointe –, d’assurer le transfert de technologies et de compétences, et de stimuler les régions peu développées. Pour un grand nombre de pays, les exportations au départ des zones franches d’exportation (ou transitant par elles) représentent une proportion importante des recettes d’exportation, et souvent plus de 80 % des marchandises exportées.

Objectifs atteints ?
Les promoteurs des zones franches d’exportation soulignent que grâce à elles, les investisseurs étrangers ont été encouragés à investir et à créer des emplois dans des pays qui, sans ces incitations, n’auraient pas été des destinations considérées par les investissements étrangers directs comme allant de soi. Mais ces investisseurs resteront-ils dans le pays si les incitations financières cessent, si les coûts de main-d’œuvre augmentent ou si le système commercial fondé sur les quotas pour les vêtements prend fin ? Les gouvernements hôtes consacrent d’importantes sommes à l’infrastructure et au fonctionnement des zones, tout en ne percevant aucune taxe pendant une période donnée. En revanche, ils attirent des investisseurs, perçoivent parfois des cotisations de retraites, génèrent des devises et créent des emplois. Ces points positifs sont toutefois tempérés par le fait que les investisseurs se limitent généralement aux activités de transformation simples dans les ZFE, limitant ainsi le transfert de technologie et de compétences. De même, la plupart des emplois sont peu rémunérés, peu qualifiés et de mauvaise qualité, et une très faible part des recettes en devises dégagées reste dans le pays. Enfin, l’investissement étranger n’est pas sûr et peut quitter le pays relativement facilement. C’est le cas notamment des entreprises qui quittent les zones franches d’exportation de plusieurs pays pour celles de la Chine, où le respect des droits des travailleurs est particulièrement bas. Et cela, sans même compter que les investisseurs importent bien souvent tout ce dont ils ont besoin, et s’approvisionnent peu sur le marché local.
Le concept même de zones franches d’exportation, où des produits exonérés de taxes sont importés et assemblés en vue d’être réexportés, implique que leur impact sur les pays hôtes sera limité. Un rapport publié par la Banque mondiale en 1999 souligne que les droits de douane représentent 35 % du revenu des pays africains, et qu’en exempter les entreprises des zones franches d’exportation constitue donc une perte considérable. Par ailleurs, puisque les entreprises de ces zones fonctionnent de façon autonome, les transferts de technologie ou de compétences vers les partenaires locaux sont rares. Ni la main-d’œuvre ni l’industrie locale ne tirent donc grand avantage des ZFE. En fait, la plupart des lois régissant l’implantation d’une ZFE ne prévoient l’application des privilèges qu’aux activités de type « importation-assemblage-exportation ». Les liens en amont et en aval ne sont pas faciles à tisser dans les pays en développement, et les difficultés sont encore aggravées par le fait que la plupart des gouvernements ne disposent ni de la stratégie ni des organismes nécessaires pour promouvoir de tels liens entre sociétés locales et internationales. Certains pays ont donc investi massivement dans la mise sur pieds, l’entretien et la promotion de ZFE, mais sans que les populations locales n’en retirent des bénéfices substantiels.

Emploi
Avec l’augmentation du nombre approximatif de zones franches dans le monde de 845 en 1997 à 3 000 en 2002, le nombre de travailleurs qui y sont employés a progressé de 22,5 à 43 millions. Ce chiffre se situe probablement en dessous de la réalité car on ne dispose pas de données pour tous les pays du monde. C’est depuis le milieu des années 90 que l’emploi a augmenté le plus dans les zones franches. Ainsi, le nombre de travailleurs dans les zones franches d’exportation des Philippines est passé de quelque 230 000 en 1994 à 820 000 en 2002, et dans celles du Costa Rica le nombre d’emplois a crû de 7 000 en 1990 à 34 000 dix ans plus tard. L’emploi dans les zones évolue suivant des cycles : les investissements et les créations d’emplois tendent à croître rapidement au départ avant d’atteindre un palier lorsque la main-d’œuvre locale se fait plus rare. En Malaisie et à Maurice par exemple, on a su utiliser les zones d’une manière stratégique pour créer un nombre important d’emplois en s’orientant vers des types de production à plus forte valeur ajoutée, au point qu’au cours des dernières années ces deux pays ont fait venir de la main-d'œuvre étrangère pour pourvoir de nouveaux postes. Dans le cas de Maurice, un certain nombre d’investisseurs se sont toutefois délocalisés à Madagascar, à la recherche d’une main-d'œuvre meilleur marché et plus facilement exploitable.
Attention toutefois : les gains qu’apportent les zones franches d’exportation en termes d’emploi ne sont nulle part permanents et exigent une adaptation stratégique constante. Au Mexique par exemple, le nombre d’emplois dans les maquiladoras est passé de 446 000 en 1990 à 1 285 000 en 2000 mais, en mai 2002, il est tombé à 1 086 000, en partie sous la pression accrue de la concurrence des zones franches d’exportation chinoises. On note ainsi un roulement anormalement élevé de la main-d'œuvre dans les zones, la durée moyenne d’emploi dépassant rarement plus de cinq ans. Dans certaines entreprises, le roulement de personnel atteint les 30 à 40 % par mois. L’intensité des cadences de production, des facteurs culturels, le recours aux contrats à durée déterminée, l’absence de mise en valeur des ressources humaines et le peu d’importance attachée aux relations industrielles dans un grand nombre d’entreprises des zones contribuent à ce phénomène. Ce roulement de personnel rend encore plus difficiles les efforts des syndicats pour affilier des travailleurs dans les ZFE. Dans les zones où la main-d'œuvre est moins abondante, les politiques et les pratiques en matière de ressources humaines sont souvent meilleures, car les entreprises tentent d’attirer et de fidéliser les travailleurs par le biais de prestations non salariales.

Main-d’œuvre féminine
Les zones ont ouvert aux jeunes femmes de larges possibilités d’emploi dans l’économie formelle où elles sont mieux rémunérées que dans l’agriculture ou le service domestique. Dans la grande majorité des zones, la main-d’œuvre est principalement féminine, les femmes composant, dans certaines d’entre elles, jusqu’à 90 % des effectifs. Toutefois, il semble qu’avec l’évolution de la nature des emplois dans les zones qui font appel à davantage de haute technologie, la proportion d’hommes et de femmes dans la main-d'œuvre se modifie. Le fait que les femmes constituent le gros de la main-d’œuvre affectée aux tâches non qualifiées et répétitives des industries à haute intensité de travail situées dans les zones franches d’exportation n’est pas dû au hasard : considérées comme disciplinées, rapides, méticuleuses, plus dociles et donc moins susceptibles d’adhérer à un syndicat, les femmes, si possible jeunes, célibataires et sans enfant, sont une aubaine pour les employeurs peu scrupuleux. Dans les ZFE, elles sont généralement victimes de nombreuses discriminations qui commencent dès l’embauche pour se poursuivre dans les prestations et l’évolution des carrières. Dans la grande majorité des entreprises situées en ZFE, il n’est pas tenu compte des besoins spécifiques des travailleuses en ce qui concerne, par exemple, l’aménagement des horaires de travail, la grossesse, les congés de maternité ou l’accueil de la petite enfance. Parfois même, elles sont contraintes de démissionner après 4 mois de grossesse, ou interdites de reprise de travail après leur accouchement. Les tests de grossesse imposés par certains employeurs des maquiladoras du Mexique sont un exemple frappant de discrimination grave à l’encontre des travailleuses. Dans les usines situées le long de la frontière avec les USA, il arrive souvent que des femmes soient contraintes d’exhiber des serviettes hygiéniques usagées pour prouver qu’elles ne sont pas enceintes. Les travailleuses enceintes y sont soumises à des pressions qui les forcent à démissionner ou sont licenciées illégalement. Sur la base d’accusations lancées par Human Rights Watch, la CISL a sévèrement dénoncé en 2000 des compagnies américaines telles que Lear, Jonsson Controls, National Processing Company et Tyco, accusées d’avoir recours à ces pratiques dans les maquiladoras mexicaines. Idem pour la sud-coréenne Samsung, les japonaises Matsushita Electric Corporation et Sanyo, ou encore l’allemande Siemens.

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