Lors des 20 dernières années, les écarts de revenus globaux entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres des habitants de la planète ont été multipliés par 3, passant du ratio 50 à 1 à celui de 150 à 1 ! (1) Dans son rapport 2002 sur les « pays les moins avancés », la CNUCED note que « l’extrême pauvreté, définie par un seuil international de 1$ par jour, a doublé dans ces pays au cours des trente dernières années », et que 81% de la population y vit avec moins de 2 $ par jour.


Ce sont là deux constats qui démontrent à suffisance, s’il en était encore besoin, une réalité d’une tragique simplicité : notre monde est profondément inégalitaire, il l’est même de plus en plus et de manière accélérée, et cette inégalité condamne à la misère, à la faim et à la mort les centaines de milliers de personnes qui ne sont pas nées « au bon endroit ». Cette réalité, celles et ceux qu’on appelle désormais les altermondialistes n’entendent pas s’y résigner : pour eux, un autre monde est possible. Depuis 3 ans, ils se rassemblent au sein du Forum social mondial, dans la ville portuaire de Porto Alegre, au sud du Brésil. C’est en réaction, et en opposition, au Sommet économique mondial de Davos (cette station huppée suisse, qui réunit chaque année les quelque mille décideurs financiers et économiques qui dirigent le monde, auxquels se joignent quelques responsables politiques), et avec un soutien massif des syndicats brésiliens (syndicats ouvriers comme la CUT, mais aussi le Mouvement des paysans sans terre) et du Parti des travailleurs (le plus grand parti de gauche en Amérique latine, très proche des précédents) que s’est tenu en 2001 le premier Forum social mondial. Pendant près d’une semaine, des milliers de militants syndicalistes, environnementalistes, pacifistes, féministes, membres d’ONG, de mouvements sociaux et d’associations les plus diverses se rencontrent et partagent leurs analyses et leurs convictions sur la mondialisation libérale. Dans une ville qui ne fut pas choisie par hasard : capitale de l’État de Rio Grande Del Sul, administrée jusqu’aux dernières élections par une majorité issue du P.T. (le parti du nouveau président brésilien Luiz Inacio da Silva, mieux connu sous le nom de Lula), la municipalité de Porto Alegre fait figure dans le pays de modèle de gestion de gauche. Deux exemples : le désormais célèbre « budget participatif », qui associe les citoyens et les quartiers à une série des grands choix politiques et budgétaires par le biais d’une démarche de démocratie participative qui combine discussions, élections, représentation, procédure de vote ; par ailleurs, l’organisation des transports en commun dans la ville, qui fut une priorité politique des anciennes autorités et qui place Porto Alegre en tête des cités modernes d’Amérique latine sur ce plan.

Cette année, ils étaient 100.000, venus du monde entier, même si certains continents comme l’Afrique et l’Asie étaient manifestement sous-représentés, et qu’à l’inverse, les participants originaires d’Amérique du Sud et en particulier du Brésil s’y pressaient par milliers. Des mouvements connus, voire emblématiques, comme le Mouvement des paysans sans terre du Brésil. Des syndicats, d’Amérique latine, mais aussi d’Europe et d’ailleurs, ainsi que leurs structures internationales. Des mouvements sociaux, de lutte contre l’exclusion et la pauvreté. Des mouvements de libération populaire et des groupes d’action politique, essentiellement communistes. Des organisations de défense de l’environnement et de coopération internationale. Des associations religieuses, humanitaires, culturelles, des églises aussi.

Il est dès lors particulièrement hasardeux de donner un aperçu cohérent et précis du Forum social mondial : sorte de « foire aux idées », de « festival des alternatives », il tient un peu de l’auberge espagnole, même si, bien entendu, des orientations idéologiques fortes (anti-libérales, anti-capitalistes, anti-impérialistes) forment le tronc commun dont se réclament l’ensemble des intervenants et des participants. En effet, s’il semble que, vu de ce côté de l’Atlantique et par medias interposés, le Forum social mondial 2003 a pu apparaître comme dépassé par son succès, et donc un peu désorganisé, cette image n’est pas totalement fausse mais elle cache une tension bien présente aujourd’hui au sein du mouvement altermondialiste. Schématiquement, on peut distinguer deux tendances qui divergent sur le devenir du FSM, autour de la question du prolongement politique. Faut-il en rester à un vaste mouvement de contestation ou celui-ci doit-il être capable de proposer des alternatives suffisamment larges et durables que pour être réellement porteuses de changement ? Peut-on se limiter à une grande foire sociale et militante, qui permet à chacun de confronter et d’échanger des points de vue, de nourrir sa réflexion, de raffermir et remobiliser son engagement, ou ne faut-il pas structurer progressivement un vrai mouvement social international, développant un véritable rapport de forces qui lui permette d’inverser la tendance actuelle à la globalisation libérale ?
Ce sont là des questions qui se trouvent désormais au cœur du Forum social, d’autant plus qu’il a particulièrement attiré cette année des syndicalistes, très soucieux que leur engagement soit suivi d’actes concrets et que le mouvement pénètre davantage les couches populaires. Un séminaire consacré aux luttes syndicales, par exemple, a été l’objet d’un tir groupé de syndicalistes d’Amérique latine, d’Afrique du Sud, d’Europe méditerranéenne, qui ont, d’une même voix, réclamé que le Forum social organise un rapport de forces mondial, avec les syndicats, les associations, les ONG, capable de mener des campagnes contre de grandes compagnies transnationales, voire de déclencher des grèves à l’échelle de la planète…
D’autant plus aussi, que des politiques, également, se sont rendus nombreux à Porto Alegre ; comme le dit au Vif-L’Express Bernard Duterme, directeur adjoint du Centre Tricontinental de Louvain-La-Neuve : « Il y a quatre ans, on se poussait encore pour participer au sommet économique de Davos. Aujourd’hui, on se bouscule au portillon du Forum social. » D’autant plus, enfin, que la toute grande majorité des jeunes qui s’impliquent dans les mouvements altermondialistes le font par déception et méfiance vis-à-vis de la politique traditionnelle, et sont allergiques à toute institutionnalisation, considérant que celle-ci pourrait mettre un terme à cette spontanéité et cette créativité qui sont justement les conditions du succès et de l’adhésion large et hétéroclite à ces mouvements.
Quoi qu’il en soit, les thématiques qui ont traversé l’ensemble des travaux identifiaient clairement les enjeux auxquels l’altermondialisme doit faire face aujourd’hui : la menace de guerre en Irak, présentée très largement comme l’enjeu majeur actuel pour les peuples et le monde du travail, ainsi que les conflits armés qui perdurent ou apparaissent en divers endroits du monde ; le développement de la marchandisation libérale, avec ses effets de privatisation et de démantèlement des services publics, dont l’AGCS est véritablement le fer de lance (une campagne de « défense des services publics » est lancée dans toute l’Amérique latine par les syndicats et des associations) ; l’augmentation des inégalités à l’échelle de la planète, ainsi qu’à celle de chaque pays, favorisée par la spéculation financière internationale, provoquant la paupérisation croissante de catégories entières de population, en particulier parmi les paysans et les travailleurs ; les dégâts environnementaux catastrophiques liés à la primauté du marché et à la dérégulation économique, qui mettent en péril le sort des générations futures.
Et ce qui est évidemment frappant, c’est de mesurer, au travers des témoignages, des analyses, des points de vue, combien les problèmes rencontrés aux quatre coins de la planète sont sensiblement de même nature (même s’ils sont vécus ici et là avec une ampleur différente), et aussi combien les facteurs qui les provoquent sont interdépendants, combien les stratégies qui les induisent sont intégrées à un niveau supranational, et donc, combien les solutions doivent nécessairement s’envisager de manière globale.
Enfin, l’élection de Lula à la présidence brésilienne, ainsi que les changements politiques en cours dans d’autres pays d’Amérique du Sud, a sans conteste « plané » sur les débats du Forum social mondial, agissant un peu comme le signe d’une confirmation pour toutes celles et tous ceux qui sont animés de l’espoir qu’« un autre monde est possible » : le nouveau président est venu d’ailleurs le déclarer lui-même devant une foule survoltée réunie au sein du Forum. Non sans cacher que la tâche sera longue et difficile (2).
C’est aussi ce qu’ont cherché à démontrer deux célèbres personnalités, en séance de clôture, dans le stade plein à craquer du Gigantinho (plus de 15.000 personnes) : le philosophe pacifiste américain Noam Chomsky et l’écrivain indien Aroundathi Roy. Sur le thème « Affronter l’Empire », ils ont dénoncé l’impérialisme, politique et militaire, mais aussi économique et financier, des États-Unis, de l’OMC, du FMI, des multinationales. En démontant ses mécanismes, en détaillant ses stratégies, en décrivant ses opérations un peu partout dans le monde. Et ils ont exprimé leur conviction qu’un autre monde est, en effet, en route : « si vous faites bien attention, vous pouvez en sentir le souffle », a conclu Aroundathi Roy.
Thierry Jacques

(1) La Libre Belgique – 5/2/2003 – Page « Débats » : François de Bernard, président du Groupe d’études et de recherches sur les mondialisations.
(2) À titre d’exemple, on peut relever que sur la durée du Forum social mondial, le real brésilien a perdu 15 % de sa valeur par rapport au dollar américain…

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