La croissance constitue l’alpha et l’oméga des politiques menées à tous les niveaux de pouvoir. Présentée comme un objectif politique en tant que tel (l’oméga), elle constituerait également la condition de possibilité de toutes les autres politiques, et particulièrement des politiques sociales, de lutte contre le chômage, et de redistribution (l’alpha). Des groupes encore disparates mais de plus en plus nombreux s’interrogent sur les vertus alléguées de la panacée, et en viennent à plaider pour une société de décroissance.

Derrière le cliché du « pas de paradis social dans un désert économique », se cache une circularité qui devrait mettre la puce à l’oreille : un objectif intermédiaire – la croissance – s’est transformé dans les discours politiques, patronaux, médiatiques mais aussi académiques et syndicaux en objectif final. C’est la croissance en tant que telle (l’oméga) qui est désormais souhaitée, et plus la croissance en tant qu’ouvre-porte du paradis social (l’alpha). Si elle n’est pas consciemment intégrée par les acteurs, l’assimilation pure et simple de la croissance au bonheur semble en tout cas ressortir clairement de quelques expressions et de revendications courantes : que penser en effet du fait que les forces progressistes réclament une « liaison des allocations sociales au bien-être» ? Ce faisant, n’entérinent-elles pas, implicitement au moins, une équivalence pour le moins douteuse ? Ce qui est réclamé, en effet, c’est une liaison au produit intérieur brut (PIB). Oserait-on dire que cette dernière est d’ailleurs plus avantageuse pour les allocataires qu’une liaison au bien-être qui, d’après toutes les enquêtes, augmente bien moins vite – quand il augmente ! – que le PIB 1 ?
Depuis une quinzaine d’années, des indicateurs alternatifs de bien-être social et/ou environnemental ont été développés, le plus souvent par des organisations non gouvernementales (l’empreinte écologique, par exemple) ou des administrations internationales (l’indice de développement humain – IDH – du Programme des Nations unies pour le développement, par exemple), plus rarement par des chercheurs universitaires. Intégrant des critères tels que le taux de pauvreté, l’espérance de vie, le taux d’alphabétisation ou de suicide, l’exposition à la pollution, etc. ils fournissent des mesures de plus en plus précises du bien-être social. Affinés chaque année, ils ne possèdent pas de sens en valeur absolue mais c’est évidemment leur évolution à la hausse ou à la baisse qui est significative. Or, depuis trente ans, la plupart d’entre eux sont en stagnation, voire en recul, dans les pays industrialisés – tandis que le PIB poursuit imperturbablement sa croissance (voir le graphique page suivante).
Au moment d’expliquer ce décrochage entre les niveaux de consommation et de production, d’une part, et les niveaux de bien-être, d’autre part, les économistes Isabelle Cassiers et Catherine Delain avancent deux explications complémentaires : « En premier lieu, toute richesse est relative : au fil de la croissance économique, nos aspirations sont continuellement révisées à la hausse, soit parce que nous nous habituons à notre situation et relevons nos normes, soit parce que nous nous comparons à nos voisins dans une course permanente à qui sera le mieux loti. Deuxièmement, la richesse n’est pas tout : la satisfaction de vie ou le bien-être dépend de quantité de facteurs qui peuvent être étrangers à la croissance (douceur de la vie affective) ou lui être, par certains aspects, négativement corrélés (en matière d’environnement ou de santé par exemple). » C’est sur cette corrélation négative qu’insistent les « décroissants ». Ils y ajoutent en plus le constat, difficilement réfutable, qu’une croissance infinie est impossible dans un monde fini.

Histoire ancienne

Même si le terme de décroissance est récent, les mouvements qui s’en réclament peuvent se prévaloir d’une filiation ancienne dans la pensée économique. À commencer par les physiocrates, habituellement considérés comme les premiers théoriciens de l’économie politique (XVIIIe siècle), et pour qui, en dernier ressort, la source de toute richesse est l’agriculture, et donc la terre elle-même. Autre ancêtre évident : Malthus, qui a fondé l’ensemble de son corpus théorique sur une prémisse presque unique, à savoir que la population croissait de manière exponentielle (1-2-4-8-16-32, etc.) alors que la production de ressources, notamment alimentaires, ne connaissait qu’une croissance arithmétique (1-2-3-4). Ces constats sont assez proches de ceux que peuvent faire les tenants actuels de la décroissance, même si les conclusions qu’ils en tirent sont radicalement différentes. Enfin, plus récemment, le rapport Meadows de 1972 (connu en français sous le nom de Halte à la croissance), commandité par le club de Rome, marque le retour sur scène de la critique de la croissance : une critique qui, à l’image de ses devancières du XVIIIe siècle a des sources conservatrices, et de « droite » 2.
Mais le vrai « père spirituel » des mouvements actuels de la décroissance est Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), un scientifique roumain qui a effectué sa carrière universitaire aux États-Unis. Docteur en statistiques, il s’oriente vers l’économie suite à sa rencontre avec Joseph Schumpeter, le père du concept de « destruction créatrice ». L’apport fondamental de Georgescu-Roegen réside dans l’introduction des contraintes physiques dans la dynamique des modèles économiques. Et plus particulièrement, de la 2e loi de la thermodynamique – loi de l’entropie – dont il se sert pour montrer la contradiction qui existe entre l’utopie de croissance infinie et la réalité d’un monde fini soumis, qui plus est, à la dégradation irréversible des ressources naturelles. Il n’y a là, dans un résumé qui ne rend pas justice à la complexité d’une pensée, pas beaucoup plus que du bon sens. Mais un bon sens qui s’oppose frontalement aux représentations profanes et savantes que la science économique propose de l’activité économique : celle-ci est en effet présentée comme un processus circulaire reproductible à l’infini, un cercle abstrait, anhistorique, et décontextualisé. Ce que rappelle Georgescu-Roegen, c’est simplement que l’accomplissement d’un tour supplémentaire dégrade irrémédiablement la quantité des ressources disponibles et en affecte la qualité 3.
À ces filiations économiques, s’ajoutent souvent des sources d’inspiration d’ordre religieux, spirituel ou moral. Les notions de tempérance, de simplicité et de redécouverte des « vraies valeurs » brouillées par le déferlement marchand, font en effet écho à des prescrits d’ordre religieux et spirituels, ou à des références philosophiques. De manière générale, les mouvements décroissants entremêlent deux registres d’argumentation : un registre scientifique s’appuyant sur des données climatologiques, physiques et économiques, d’une part, un registre moral et affectif qui retravaille le concept d’« aliénation » en s’appuyant sur la perte du sens et l’éclatement du lien social, d’autre part.

« Mot obus »

Au total, le terme de décroissance ne doit d’ailleurs pas tant s’appréhender comme un objectif politique ou économique en soi, que comme une arme rhétorique. Ou, pour reprendre l’expression de Paul Ariès, journaliste à Golias et auteur d’une série d’ouvrages hostiles au consumérisme, « un mot obus pour pulvériser la pensée économiste dominante qui ne se limite pas au néolibéralisme ». Au fond, dans cette conception, invoquer la décroissance, ce serait, non pas proposer un ensemble de mesures politiques constitutives d’un programme de gouvernement, mais, avant tout, réussir à interroger ce tabou et cette fallacieuse panacée qu’est la croissance, ce serait parvenir à réaliser ce que le concept de développement durable n’est pas parvenu à obtenir, à savoir une véritable réorientation des politiques économiques en fonction d’impératifs sociaux et environnementaux. Ce mot obus posséderait la vertu pédagogique de s’attaquer au cœur même de la sphère de production, là où les utilisations politiques qui sont faites du développement durable le cantonnent à la seule sphère environnementale. Exemple récent de ce cantonnement : lorsque, cet été, le gouvernement wallon adopte un projet de réforme de la fonction consultative, il refond différents organes consultatifs en un seul Conseil wallon pour le développement durable, qui n’a désormais à traiter que de sujets purement environnementaux : eau, carrière, déchets, etc. Il a beau provoquer la colère des associations concernées et aller à l’encontre de la définition même du développement durable, transversal par nature et intégrant les sphères économiques, sociales et environnementales, cet « enfermement dans l’environnement » est néanmoins révélateur de la faible effectivité politique du concept de développement durable.

Clé de voûte

Reste que s’il est si difficile pour le concept de développement durable de parvenir à imposer ses contraintes à la machine économique, c’est sans doute précisément parce que la croissance y joue un rôle de clé de voûte. C’est elle qui fait tenir nos dispositifs de production, nos systèmes de compréhension et nos modes de décision. La métaphore de la clé de voûte fonctionne dans deux directions : il est difficile de l’enlever sans voir l’intégralité du système s’effondrer (à commencer par les dispositifs de concertation sociale : comment imaginer un accord interprofessionnel en régime de décroissance ?). À l’inverse, on peut se demander si tout autre indicateur alternatif qui lui serait adjoint pour orienter les politiques pourrait jouer un rôle porteur, et non exclusivement décoratif : une clé de voûte n’a pas besoin d’adjuvants…
L’inquiétude est d’autant plus légitime que le « mot obus » ne recouvre que peu de politiques concrètes et immédiatement opérationnelles, particulièrement dans les pays du Sud pour lesquels une diminution du PIB pourrait difficilement constituer un objectif politique crédible. Pour bon nombre d’« objecteurs de croissance », ce n’est d’ailleurs pas tant la décroissance du PIB qui est visée – ce serait encore lui donner trop d’importance – que celle du prélèvement de matières premières renouvelables et non renouvelables dans le cycle de production 4. Une des autres idées fortes qui fait consensus dans les groupes disparates de la décroissance est celle de relocalisation de l’activité économique – à rebours de la division internationale du travail qu’implique l’approfondissement de la mondialisation. Pour ne prendre qu’un seul exemple tiré du dernier livre du député français Yves Cochet (Vert), la Grande-Bretagne exporte annuellement 30 000 tonnes de poulets vers les Pays-Bas… et en importe 60 000 de ces mêmes Pays-Bas 5. Inutile de dire qu’en termes de bilan CO2, il y a là un comportement irrationnel. Les économistes peuvent discuter sans fin de la réalité et du statut de cette « main invisible » grâce à laquelle, selon Adam Smith, le marché transformerait la somme de comportements individuellement égoïstes en intérêt social. « L’homme est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société. », affirme-t-il ainsi dans le livre IV de la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, sans d’ailleurs étayer sa position ni expliquer par quel mécanisme cette main mystérieuse ferait son œuvre 6. Ce dogme est donc au moins contestable d’un point de vue socio-économique. Mais d’un point de vue environnemental, il est tout simplement faux : la recherche exclusive de leur intérêt, par les éleveurs de poulets néerlandais et britanniques, a en effet des conséquences environnementales désastreuses. L’agrégation de comportements égoïstes individuels ne débouche, en l’occurrence, que sur une dégradation écologique et une perte de matières renouvelables.
Pour illusoire que paraisse actuellement cette revendication de « localisation » des activités économiques, il se pourrait bien qu’à long terme, elle soit imposée par les simples mécanismes de marché – qui prendraient cette fois le visage de l’augmentation des coûts de transport. Cette augmentation prévisible, disent les décroissants, il s’agirait d’en anticiper les effets pour s’en protéger. Soit, en reprenant la formule d’Alfred Sauvy, « prévoir pour ne pas voir ». Finalement, un des arguments les plus porteurs émanant de la galaxie des objecteurs de croissance est sans doute de nature pragmatique : si les sociétés n’organisent pas la décroissance, elle s’imposera à elles, sous forme de récessions brutales et bien plus chaotiques qu’une décroissance organisée.
C’est d’ailleurs cette image de chaos qu’évoque le dernier Cassandre en date. Peu suspect de sympathies écologistes excessives, Nicholas Stern est l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale. À la demande du gouvernement britannique, il s’est penché sur les coûts économiques du réchauffement climatique. À politique inchangée – et même à politique timidement amendée –, Nicholas Stern les estime à environ 20 % du PIB en 2050 et prédit à l’humanité des dommages plus lourds que la crise des années 1930 ou la Seconde Guerre mondiale 7. Ce qui fait dire à certains que la seule véritable question en matière de décroissance consiste à savoir si elle sera planifiée et voulue ou bien imposée par les événements, la négligence et la myopie…

Edgar Szoc


1 La littérature sur le décrochage entre croissance et PIB est particulièrement fournie. On relèvera parmi les contributions les plus récentes, celles d’Isabelle Cassiers et Catherine Delain in Regards économiques, n° 38, mars 2006, Institut de recherches économiques et sociales de l’UCL. Le texte est disponible sur http://fmp.econ.ucl.ac.be/ECON/Lettre/Visiteur/FMPro
2 Fondé en 1968 à l’initiative d’Aurelio Peccei, administrateur de Fiat, et Alexander King, ancien directeur scientifique de l’OCDE, ce Club rassemble des industriels, hauts fonctionnaires internationaux, scientifiques, et même chefs d’État. Il s’est fait principalement connaître en 1972 par un rapport sur les « limites de la croissance » commandité à une équipe interdisciplinaire du Massachussets Institute of Technology. Ce « rapport Meadows » (du nom d’un des quatre chercheurs à l’avoir rédigé) a suscité les réactions les plus scandalisées dans les rangs progressistes – marxistes, sociaux-démocrates et démocrates chrétiens – qui y voyaient un témoignage de technocratisme capitaliste antisocial.
3 Actuellement épuisé, son ouvrage majeur traduit en français sous le titre de « La décroissance » est téléchargeable intégralement sur Internet : http://classiques.uqac.ca/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/la_decroissance.pdf
4 Pour un aperçu de quelques-uns des groupes d’objecteurs de croissance, de simplicité volontaire, ou de décroissants, le site www.decroissance.info constitue un bon point de départ.
5 Yves Cochet, Pétrole apocalypse, Fayard, 2005.
6 À près de deux siècles de distance, la réponse humoristique attribuée à John Maynard Keynes : « Le capitalisme, c’est la croyance stupéfiante selon laquelle les pires hommes vont faire les pires choses pour le plus grand bien de tout le monde. »
7 Le rapport de 700 pages est accessible dans son intégralité sur le site du Trésor britannique : http://www.hm-treasury.gov.uk.

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