Il paraît bien loin le temps où Winston Churchill pouvait se gausser : « Si vous mettez deux économistes dans une pièce, vous aurez deux avis différents… ». Et d’ajouter perfidement : « à moins que l’un d’entre eux ne soit Lord Keynes. Dans ce cas, vous aurez trois avis différents. » Aujourd’hui, quel que soit le problème soumis à la sagacité des économistes, la réponse est identique : plus de marché, de meilleurs incitants pour les agents, et une dose de dérégulation pour libérer les forces de l’initiative individuelle. Comment cette discipline, reine de la divergence, riche en débats théoriques, et naguère encore affublée du qualificatif « politique », a-t-elle pu se réduire à un savoir sec, instrumental, autiste, car imperméable à tout ce qui échappe à sa grille d’analyse, et qui constitue pourtant la complexité du réel ? Comment le gai savoir a-t-il pu se transformer en une « dismal science » (science lugubre) déjà dénoncée par l’historien anglais Thomas Carlyle, voici deux siècles ?

Au centre du faisceau de réponses à apporter à ces interrogations, figure probablement l’illusion selon laquelle l’économie n’est pas une science sociale ou humaine, mais bien une science exacte. Autrement dit, ses prescrits seraient universellement applicables, ses présupposés universellement valides, et ses conclusions pertinentes, partout et toujours. Dans cette opération de « déshumanisation » de la science économique, la mathématisation joue évidemment un rôle fondamental. Tout d’abord, elle donne à la discipline son verni scientifique – une formule mathématique, voudrait-on nous faire croire, ne peut-être le fruit d’un préjugé ou d’une prise de position politique. Elle permet donc aux économistes de se présenter en égaux des physiciens et de se draper dans les atours du scientifique neutre, apolitique et désintéressé. On ne s’étonnera donc pas outre mesure de ce que les économistes aient ressenti le besoin, à la fin des années soixante, de créer de toutes pièces un Prix Nobel d’économie, inexistant jusque là (voir encadré). Enfin, le raffinement des développements mathématiques permet aux « spécialistes » d’éloigner le profane – et ses questions naïves et ennuyeuses – des débats entre pairs : elle assure, pour reprendre le langage économique lui-même, une espèce de barrière à l’entrée.

Des questions taboues

Or, les questions « naïves » que pourrait poser le profane, si la docte scientificité des formules ne le rebutait pas, sont précisément celles qu’il s’agirait de poser à l’économie. Seule complication : ces interrogations ne portent pas tant sur la construction élaborée par les chercheurs sous forme de développements mathématiques, que sur les fondations mêmes de la maison, à savoir les hypothèses de travail. Ce sont moins les conclusions que les prémisses qu’il y aurait lieu d’interroger. Sommes-nous vraiment des individus rationnels ? Peut-être, mais la rationalité peut-elle se réduire à l’optimisation d’une fonction d’utilité (c’est-à-dire la maximisation de la consommation individuelle) ? Comment expliquer que, vu le taux d’escompte supposé de cette fonction d’utilité – un gâteau demain me procure moins de « bien-être » qu’un gâteau aujourd’hui, mais plus qu’un gâteau après demain –, un agent rationnel soit indifférent à la fin du monde, pour autant que celle-ci se produise à une date suffisamment éloignée ? C’est Keynes lui-même qui, lorsqu’il se voyait reprocher le « court-termisme » de ces propositions de politique économique, rétorquait : « À long terme, nous serons tous morts. » Réponse quelque peu insatisfaisante, en l’occurrence...Comment concilier l’hypothèse d’homogénéité des produits (la limonade A est équivalente à la limonade B) avec la pratique forcenée du marketing et de la publicité qui ont pour seul objectif de singulariser le produit vanté, de le rendre unique, incomparable, et donc de le soustraire au domaine de le concurrence ? Comment peut-on voir dans le processus actuel de mondialisation, de concentration corrélative du capital (voir les nombreux exemples récents de fusions-acquisitions) et d’emprise des firmes transnationales, le triomphe de la pensée d’Adam Smith, lui qui pensait la concurrence et ses bienfaits supposés, sur le modèle d’une infinité de petits producteurs 1 ? Comment prendre au sérieux un modèle qui ne tient nul compte de la finitude des ressources naturelles ? Voici quelques-unes des nombreuses questions que le profane risquerait de poser, et que les économistes classiques, soucieux de se ménager une carrière universitaire digne de ce nom doivent éviter comme la peste. Voici aussi des questions auxquelles les étudiants en économie ont peu de chance d’être confrontés avant leur doctorat – pour l’infime minorité qui accède à cette étape… C’est que, au préalable, il s’agira de faire ses gammes, de s’exercer à faire tourner des modèles d’optimisation abstraits et mathématiquement complexes… Puisque rien ne remplace les vertus du témoignage, voici celui de Gilles Raveaud, un « rescapé » de l’enseignement économique dispensé dans les universités françaises : « Pour acquérir cette félicité technique, il faut du temps, beaucoup de temps... Résultat : quand on lève définitivement le nez de la feuille d’exercice, on se rend compte qu’on a passé trois, quatre ou cinq ans à l’Université. Et ? Et rien. C’est fini. On ne sait toujours rien du monde qui nous entoure, et dont les murs de l’Université ont réussi à nous faire oublier l’existence. »

Une prime à la conformité

L’organisation du marché de l’enseignement supérieur n’est pas totalement étrangère à cette uniformisation du cursus économique. Que leur financement soit encore majoritairement public ou non, les universités s’inscrivent désormais dans un marché mondialisé fortement hiérarchisé où règne la loi du « ranking » (classement). Pour que le département économique d’une université ait quelque chance de figurer de manière honorable dans ces classements, il doit bien se garder de multiplier les pas hors des sentiers battus (et rebattus) de l’économie classique, de son individualisme postulé, et de son agent rationnel. Pour parler à nouveau le langage de l’économiste, des incitants et des bénéfices, il y a en quelque sorte une prime à la conformité, à la fois collective (le département) et individuelle (le chercheur) : du point de vue de la perspective de carrière, il est certainement beaucoup plus rentable de s’inscrire dans certains paradigmes que dans d’autres. Ainsi, dans son dernier ouvrage 2, Christian Arnsperger, professeur d’économie à l’UCL, s’interroge-t-il de manière faussement candide sur l’application du principe de l’homo economicus aux économistes eux-mêmes : quels choix théoriques sont-ils financièrement et politiquement rentables pour ces agents éminemment rationnels ? De quelle rente de monopole profitent-ils en instaurant des barrières mathématisées à l’entrée sur le marché des idées économiques ? Nul doute que la confiance que les économistes ont dans leurs grilles de lecture commencerait à vaciller s’ils devaient les appliquer à leurs propres choix, et jouer ainsi le rôle de l’arroseur arrosé… par lui-même !
Mais la pression n’est pas uniquement imposée « d’en haut », par la crainte de la concurrence internationale et des lois impitoyables du marché universitaire : les étudiants eux-mêmes réclament des cours plus utiles et tendent de plus en plus fréquemment à considérer leur entrée à l’université sur un mode contractuel, et l’institution elle-même comme simple prestatrice de services 3. En témoignent, par exemple, les récents recours en justice de quelques étudiants britanniques suite aux grèves de leurs « lecturers » (assistants). Loin de l’idée de contagion des combats, de communauté d’intérêts et d’extension des revendications chères aux années soixante et septante, c’est le modèle éminemment libéral de la rupture de contrat qui semble avoir ici prévalu. Ce qui n’étonnera pas, dans un pays où le minerval réclamé annuellement aux étudiants avoisine souvent les 5 000 euros.
Si elle gagne du terrain, cette vision purement utilitariste des études en général, et des études d’économie en particulier, n’a pas encore réussi à devenir « monopolistique » parmi les « consommateurs ». C’est ainsi que depuis six ans, des étudiants français, souvent doctorants, parmi lesquels le « rescapé » Gilles Raveaud, ont décidé de se regrouper au sein des Éconoclastes : un collectif dont le premier fait de gloire est la publication d’un manifeste, signé par quelques grands noms de la recherche française, et réclamant une réforme profonde de l’enseignement économique. Trois pistes y étaient proposées pour remédier à « l’autisme » qui caractériserait leur discipline : « sortir des mondes imaginaires » pour acquérir une compréhension approfondie des phénomènes économiques auxquels le citoyen d’aujourd’hui est confronté ; « refuser l’usage incontrôlé des mathématiques » ; « faire état du pluralisme des approches en économie » sur des questions aussi fondamentales que le chômage, les inégalités, le libre-échange, etc.
Selon les Éconoclastes, pour sortir des « mondes imaginaires », il faut avoir une bonne connaissance de l’économie concrète, de ses acteurs et de son environnement, autrement dit, de la réalité et de sa complexité. Pour ce faire, les cursus devraient donc donner plus de place à l’histoire des faits économiques, à l’étude des principales institutions économiques (l’État, les entreprises, les syndicats, etc.) et à la géographie économique (les zones de libre-échange et d’intégration économique). Au fond, peut-être ne s’agit-il, sur le plan de l’enseignement, de rien d’autre que ce qu’il faudrait faire avec l’économie en général : la remettre à sa place et dans son contexte… Au sein des sciences sociales, comme au sein de la société.
La critique des Éconoclastes a rencontré un large écho, tant au plan national qu’international, elle a suscité un débat public et n’a dû affronter qu’assez peu d’opposition intellectuelle. En revanche, elle n’a pas (encore ?) débouché sur une modification concrète du cursus. À cet égard, les changements de programme liés à la mise en place du processus de Bologne auront constitué une occasion manquée puisqu’ils ne se sont pas accompagnés d’une véritable démarche réflexive sur les contenus mêmes de l’enseignement 4. Face à cet échec, les signataires du manifeste ne se contentent pas d’une posture qui serait uniquement critique : ils se lancent dans la production positive de savoir. En témoigne par exemple, la sortie récente du Petit bréviaire des idées reçues en économie où ils s’attaquent aux conceptions orthodoxes et proposent des lunettes théoriques alternatives sur des questions aussi pressantes que les retraites, l’impôt, le chômage ou les services publics 5.

Théoriser sans terroriser

Reste qu’une des forces de la vulgate économique néo-libérale réside précisément dans son expansion hors du cercle des quelques rares économistes diplômés. Pour s’y opposer, le combat intellectuel à l’intérieur de la seule université ne suffit pas : c’est toute la population qu’il s’agit de « désenvoûter ». C’est l’idée quelque peu utopique lancée par Christian Arnsperger : créer des « groupes d’expertise citoyenne » qui agiraient en matière de science économique de manière analogue aux groupes de consommateurs, et selon la même idée : « chaque consommateur ne peut pas connaître et vérifier tous les produits ». Autrement dit, et pour reprendre sa formule, il s’agirait de « théoriser sans terroriser », et de faire passer au crible de la vigilance citoyenne, les élucubrations et les modèles des chercheurs. Aussi séduisant qu’il puisse apparaître, ce rêve d’éducation permanente appliquée à la science économique devra éviter de sombrer dans un des écueils déjà dénoncés par le pédagogue brésilien Paulo Freire en matière d’alphabétisation : le risque que la sortie de l’illettrisme par l’éducation de base ne se résume à une transmission de l’idéologie dominante.

Le « Prix Nobel » d’économie : un cas d’école 1

Le prix Nobel donné aux théories économiques n’est pas un vrai prix Nobel : il a été créé par la Banque centrale suédoise, qui l’attribue depuis 1968. Valorisé autant en dehors qu’à l’intérieur du monde des économistes, il accrédite la conception que la plupart des économistes se font de leur propre discipline : une science exacte, dégagée de tout parti pris idéologique, aussi prestigieuse que la physique ou la chimie. Or, à regarder les caractéristiques des « élus », l’observateur s’aperçoit que le « Prix Nobel » tend surtout à consacrer ce qu’il faut bien appeler des « effets de mode ». Au cours des années 1970, ce sont en effet le plus souvent des keynésiens interventionnistes, ayant connu leur heure de gloire au cours des décennies précédentes, qui voient leur carrière couronnée. Ensuite, on assiste à un basculement vers le monde des marchés, notamment financiers, très visible dans les années 1990. Le centre symbolique de la science économique mondiale se déplace alors vers Chicago, son école ultra-libérale et la figure tutélaire de Milton Friedman comme expression de la forme la plus absolutiste de la foi dans les mécanismes de marché. À bien des égards, l’évolution du prix Nobel n’est que l’indice d’un déplacement plus large du cœur du pouvoir économique, confirmé par les différentes vagues de dérégulations qui ont été imposées à l’économie mondiale depuis une trentaine d’années.


 


1 La construction de la légitimité scientifique du savoir économique et le rôle qu’y a joué la création ex nihilo d’un Prix Nobel sont analysés par Frédéric Lebaron dans La Croyance économique. Les économistes entre science et politique, Seuil, coll. Liber, 2000.


Pour bien comprendre...

La pensée actuellement dominante en économie se rattache à l’école néoclassique, née à la fin du XIXe siècle. Ses théoriciens se fondent sur des postulats tels que :
– les agents sont rationnels, leurs préférences peuvent être identifiées et ordonnées
– les agents cherchent à maximiser leur utilité (qui détermine la valeur), tandis que les entreprises cherchent à maximiser leur profit
– les agents agissent chacun indépendamment, à partir de l’information dont ils disposent.
Sur le plan théorique, les principaux contradicteurs de cette école sont, chronologiquement, les institutionnalistes, les keynésiens et les régulationnistes. Ces courants « hétérodoxes » ont en commun d’insister sur la dimension complexe et collective de l’activité économique, qui ne saurait se réduire à la multiplication de choix rationnels individuels. Ils reconnaissent aussi un rôle positif à l’État en matière économique, là où les néoclassiques souhaiteraient le voir se replier sur ses seules fonctions régaliennes (défense, police, justice).

1 On se rappelle sa célèbre sentence : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur intérêt propre. » Aujourd’hui, ni l’actionnaire d’InBev, ni son salarié en voie de licenciement ne se reconnaîtraient dans le brasseur constitutif du modèle « smithien » de la concurrence.
2 Christian Arnsperger, L’économie, c’est nous. Pour un savoir citoyen, Érès, 2006.
3 Ce qui, dans un bel exemple de prophétie autoréalisatrice, confirme la vision qu’ont les économistes du choix d’études (voir encadré Le choix des études).
4 Il est possible aussi que, par définition, cette occasion n’ait pu être que manquée : concilier la diversité des points de vue théoriques avec la volonté d’harmonisation nécessaire à la mobilité étudiante relève sans doute du double-bind. D’une certaine façon, la théorie néo-classique et la mathématisation qui lui est consubstantielle constituent le plus grand dénominateur commun de l’enseignement économique. Abstrait et déconnecté des réalités, il présente le grand avantage d’être aisément transposable d’un pays à l’autre.
5 Les Éconoclastes, Petit bréviaire des idées reçues en économie, La découverte, 2004. La plupart de leurs textes, dont le témoignage de Gilles Raveaud cité plus haut, sont accessibles sur le site des Éconoclastes : http://mouv.eco.free.fr

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