À l’heure où l’on s’interroge sur la responsabilité sociale des entreprises et la « moralité » du capitalisme, Christian Arnsperger, professeur à l’UCL et Docteur en sciences économiques affirme dans un récent ouvrage que la culture capitaliste est intrinsèquement inapte à réaliser l’idéal éthique d’égalité. Dans sa « Critique de l’existence capitaliste – Pour une éthique existentielle de l’économie » (*), ses réflexions l’amènent à s’interroger non pas tant sur le système économique lui-même que sur le comportement de l’individu dans ce système. Cet ouvrage stimulant pose de nombreuses questions sur notre rapport à l’économie et sur la forme que pourrait prendre une société plus juste. Présentation du livre et interview de l’auteur.


L’idée clé du livre de Christian Arnsperger est qu’au-delà des critiques économiques et sociales adressées au système capitaliste, il existerait, dans ce système, un puissant « attrait » qui puiserait sa force dans les questions existentielles de notre condition d’humains. En d’autres termes, le capitalisme apporterait des « réponses », mais des réponses totalement inauthentiques, à nos aspirations existentielles fondamentales. Quelles sont ces aspirations et comment ce système prétend-il y répondre ? C’est à cette double question que s’attache, dans une première partie, l’ouvrage. Pour ce faire, l’auteur en appelle à l’économie politique mais aussi et surtout, aux philosophies de l’existence, ce qui constitue l’originalité de la démarche. La condition humaine est marquée par une double finitude : l’altérité (le vivre ensemble, plus ou moins obligé), et la mort (à laquelle tout vivant est confronté). Le jeu économique fausse ces finitudes, c’est-à-dire qu’il y apporte des réponses inauthentiques au travers de la consommation, de l’épargne, de l’investissement, du travail, de la concurrence. Pour caricaturer, l’image du « battant » – l’idéal-type du capitaliste – nie à la fois l’altérité et la mort : il domine les autres et se vit comme une expansion de soi infinie. Or le problème est double : d’une part, le battant « se » trompe, de l’autre, il fait supporter par les autres le poids de son erreur. Selon l’auteur, la question fondamentale de l’éthique sociale porte donc sur « la manière dont il faudrait organiser la collectivité afin que chaque personne puisse assumer sa finitude factuelle au sein de son infinitude désirée » et ce, sans en faire porter le poids à quiconque.
La seconde partie de l’ouvrage se consacre à « réinventer notre existence économique ». On observera qu’il ne s’agit pas de « changer de système », car même un système plus égalitaire peut se révéler déshumanisant. Il s’agit de changer d’existence économique, ce qui passe selon l’auteur par la prise de conscience assumée de nos finitudes, afin de ne plus chercher à y apporter de fausses réponses. Vaste programme, qui passe par une transformation radicale personnelle – dans un précédent numéro de Démocratie, nous avions parlé de « sortir de la société de consolation » (1) –, et par une nouvelle conception d’égalitarisme des moyens d’existence (matériels, symboliques et spirituels). Place au débat.

Démocratie : Au-delà d’une critique, voire d’une condamnation sans appel du capitalisme (« la culture capitaliste est intrinsèquement inapte à réaliser l’idéal éthique d’égalité (…) sur le terrain des moyens matériels »), vous proposez non pas un autre « système économique » mais une autre « existence économique ». Dans celle-ci, les axiomes du capitalisme – le marché, la rentabilité, la concurrence, etc. – ne sont pas jetés aux orties, mais transformés – en échange, solidarité, organisation collective. Pouvez-vous nous en dire plus sur le procédé d’une telle transformation ; quel pourrait en être le moteur ?
Christian Arnsperger : Mon livre a pour vocation première de provoquer une prise de conscience chez le lecteur. En ce sens, il s’adresse d’abord à des individus qui vivent, chacun, dans des situations différentes. La question est la suivante : là où vous êtes, dans l’existence que vous menez et par rapport aux décisions économiques que vous êtes amené à prendre (consommation, épargne, investissement, choix de travail, etc.), êtes-vous certain que la peur de la finitude, la crainte – le plus souvent inconsciente, ou subliminale – de la mort ne vous pousse pas à agir d’une manière telle que vous renforcez vos angoisses et aussi celles des autres ? Il s’agit donc pour moi, dans ce livre-ci, de toucher la conscience profonde de chacun, en ayant dans la capacité de la liberté humaine à se frayer un chemin à travers les lourdeurs du système économique, à travers ses contraintes et ses exigences, pour faire advenir d’autres façons d’exister. Il n’est nullement question de renoncer à toute consommation, à toute épargne ou à tout investissement, et même pas à toute concurrence – ce serait illusoire et dangereux. Ce qu’il faut viser, ce sont des modes de consommation, d’épargne, d’investissement, d’émulation réciproque, qui ne consistent plus à nous rejeter les uns sur les autres l’angoisse existentielle que nous refusons de voir en nous-mêmes. Le capitalisme contemporain est incapable de proposer de tels modes nouveaux, parce qu’en réalité il a besoin de nourrir nos angoisses et de s’en nourrir, pour conserver le « dynamisme » des acteurs de l’économie et leur « capacité d’innovation ». À cet égard, ma conviction est que la prise de conscience partagée, qui fera qu’un nombre significatif d’individus sentiront en eux-mêmes éclore le désir d’une autre existence économique, est en quelque sorte la « clé d’allumage » qui fera démarrer ce moteur dont vous parlez : une fois que suffisamment de personnes auront pris conscience de la manière dont la logique économique actuelle se nourrit de leurs peurs profondes et les nourrit en retour, des conceptions partagées d’une autre existence possible pourront émerger – pas avant. Si vous voulez, ce livre-ci pose les bases nécessaires, mais certainement pas suffisantes, d’une action citoyenne lucide. Mon projet est donc de compléter cet ouvrage par un second, davantage orienté vers la pratique et les ressorts d’action collective.


Vous écrivez qu’aujourd’hui, l’économie s’auto-intronise comme « la » science de l’existence ; qu’elle construit l’ordre social comme le faisait jadis la religion…
Vous savez, dire à mes collègues économistes que sans le savoir, ils sont des penseurs de l’existence, ça ne leur plaît pas nécessairement. Je crois qu’ils ressentent une sorte de menace inconsciente, à deux niveaux : d’une part, si nous sommes des penseurs de l’existence, nous ne pouvons pas être des « scientifiques » ; et d’autre part, si l’économie a à voir avec l’angoisse existentielle, les économistes doivent s’interroger sur leur propre finitude et leurs propres peurs. Des rationalistes étroits comme le sont la majorité d’entre eux n’aiment pas vraiment cela… Mais vous avez entièrement raison : pour moi, l’économie est une discipline éminemment existentielle en ce sens qu’elle traite de l’allocation des ressources en contexte de rareté relative, voire absolue – et tout système économique est donc, fondamentalement, un mécanisme de distribution des finitudes parmi les individus. Donner « sens » à son existence dans ce cadre-là, c’est devoir se hisser à des positions stratégiques au sein de l’économie qui vous permettront d’accaparer (le plus souvent aux dépens d’autres personnes) des ressources qui pourront « colmater » votre « brèche existentielle ». En ce sens, l’économique occupe une fonction symbolique clé : le marché est censé dire ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas, le marché du travail vous signale si vous êtes ou non une personne socialement valable. Le capitalisme est un système économique où le marché règle les échanges, y compris les échanges de force de travail, et où l’embauche de cette force de travail sert l’accumulation du capital. Il règne, dans ce système, une règle que j’appellerais la maximisation de la valorisation nette, et qui comporte quatre modalités : si je possède des compétences mais pas de capital, je dois valoriser ma compétence en permettant à d’autres de valoriser leur capital ; si je possède un capital mais pas de compétences, je dois valoriser mon capital en employant les compétences d’autrui ; qui n’a ni compétences, ni capital à valoriser ne peut être ni employeur, ni employé et, par conséquent, n’a pas d’existence sociale ; le « jeu économique » consiste à obtenir une valorisation nette aussi élevée que possible. Notre existence capitaliste est donc régie par deux grands principes régulateurs : être employable, être employeur. C’est effectivement une sorte de religion sécularisée – ce que je ne suis d’ailleurs pas le seul à dire, loin de là, du moins parmi les économistes « alternatifs »…


La dimension du politique est absente de votre ouvrage – ce n’en était certes pas l’objet – mais quelle place lui accordez-vous ? Quelle est selon vous sa capacité de transformation de la culture capitaliste ?
C’est vrai, mon livre ne parle de façon explicite de la politique que dans les dernières pages. J’y avance l’idée – à mon sens assez évidente – que dans la sphère politique aussi, mais de manière différente, les angoisses existentielles amènent les personnes à exercer le pouvoir de manière parfois aberrante, à s’acharner sur d’autres pour oublier leurs propres peurs, etc. Il faudrait donc soumettre la démocratie à une critique analogique à celle que je propose ici pour l’économie. Sans cela, on risque de s’illusionner gravement sur la capacité des gens à agir « spontanément » dans la direction du bien commun, à être altruistes et pluralistes, etc. Or, je pense que ces capacités, qui sont essentielles pour une démocratie pleine et authentique, ne peuvent éclore que si l’angoisse existentielle – là aussi – a été portée au jour et assumée lucidement. Au fond, nous vivons dans une double aliénation : d’une part, nous croyons à tort que notre système économique est efficace et rationnel alors qu’il est travaillé par en-dessous par des angoisses non dites ; et nous nous illusionnons sur le fait que des décideurs politiques et des citoyens pourraient « réguler » ce système sans avoir, eux aussi, fait un travail de lucidité existentielle... Autant dire que nous sommes bien loin du compte. Mais si, un jour, nous développions ensemble une culture de la lucidité existentielle, une culture où la mortalité, la finitude et la fragilité sont acceptées et assumées autant qu’il est possible, alors la capacité de transformation de nos démocraties serait, je crois, fortement accrue. Mais il est fort probable qu’alors, l’actuel système capitaliste laisserait la place à une ou plusieurs variantes d’une économie de marché non capitaliste, où la concurrence et l’accumulation de richesses seraient des soucis secondaires et occuperaient une place juste au sein de l’économie.

À côté du politique, les mouvements sociaux (mutuellistes, syndicaux, associatifs, etc.) se veulent des acteurs de changement, porteurs d’une éthique. Comment pensez-vous que votre appel à réinventer l’existence économique pourrait être porté par ces mouvements sociaux ? Au-delà des transformations individuelles, quelles démarches collectives pourraient selon vous être proposées ?
Je pense que ma réponse à votre précédente question vous aura déjà donné certaines indications. J’ajouterais cependant un certain nombres d’éléments. Tout d’abord, rien de ce que je dis dans ce livre n’invalide l’action collective et la résistance contre l’oppression. Je ne suis pas du tout mystique ou quiétiste ! Simplement, je veux mettre en garde les acteurs sociaux contre une foi trop naïve dans le changement : si les causes existentielles profondes de l’oppression n’ont pas été mises au clair, un mouvement social de masse aura malheureusement tendance à remplacer une violence aveugle par une autre ... C’est malheureux mais c’est ainsi, je crois. C’est ce matériau humain avec lequel nous devons œuvrer, avec lucidité et espérance plutôt qu’avec fatalisme et cynisme. Bref, l’éthique dont sont porteurs les acteurs, quels qu’ils soient, doit être passée au crible des soubassements existentiels afin de s’assurer que les férocités souvent invisibles qu’induisent nos angoisses non dites ne se glissent pas dans leurs meilleures intentions ...

Maintenant, pour ce qui est des démarches collectives proprement dites, je vous ai déjà indiqué qu’elles feront l’objet d’un ouvrage ultérieur. En tout cas, ce que je peux déjà en dire maintenant est que la question de l’éducation existentielle devra jouer un rôle central : comment apprendre à nos enfants, sans pour autant faire d’eux de tristes rigoristes ou des êtres obsédés par la mortalité, une éthique du bien-vivre face à la finitude, une éthique de la juste angoisse et une éthique du respect de la finitude d’autrui ? Sans une telle éthique, je crains que dépasser les pathologies de la compétition et de l’accumulation ne sera guère possible. C’est pourquoi je parle beaucoup, dans mon livre, des « ressources existentielles » et du besoin de spiritualité – besoin que le New Age a rendu aujourd’hui commercial et caricatural, mais qui existe bel et bien. Comment éviter que les angoisses qu’engendre notre existence économique nous rendent incapables de cultiver une spiritualité orientée vers le bien commun ? Par ailleurs, je serais assez en faveur de dispositifs de financement public qui donneraient leur chance à des « communautés de vie économique alternative », par exemple des réseaux de simplicité volontaire, des systèmes d’échange local (SEL) ou des fédérations d’investisseurs alternatifs – financement public qui permettrait à chacune de ces communautés de s’organiser et de développer son projet sans risquer d’être sans cesse « mangées » par les pressions concurrentielles du capitalisme environnant. Une variante de l’allocation universelle pourrait-elle servir ce genre d’objectif ? C’est possible mais il me faut encore y réfléchir plus avant. Enfin, et c’est peut-être le plus important, je crois qu’il est très important que renaisse dans les démocraties capitalistes une vraie citoyenneté critique – mais avec des citoyens qui ne prennent pas des vessies pour des lanternes et qui, donc, ne sont pas dupes de leur inconscient : de tels citoyens ne se serviraient pas de la lutte sociale pour affirmer leur pouvoir de groupe, pour substituer une violence à une autre.
Mais pour que tous ces objectifs collectifs – et bien d’autres, j’en suis certain – puissent avoir une chance d’être réalisés, il faut d’abord une prise de conscience collective. C’est ce but que mon livre poursuit. Je serais très heureux de voir naître des ateliers de formation et de réflexion collective autour de ce livre, et serais prêt à en animer quelques-uns.


(*) Christian Arnsperger, Critique de l’existence capitaliste. Pour une éthique existentielle de l’économie, Éditions du Cerf, collection « La nuit surveillée », Paris, 2005, 209p., ISBN 2-204-07694-5.

Coordonnées de contact : Christian Arnsperger, UCL-Chaire Hoover, Place Montesquieu 3, 1348 Louvain-la-Neuve (Belgique), courriel : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ; téléphone : 010/47.39.51.

(1) Voir Philippe Defeyt, « Ivan Illich : Sortir de la société de consolation », in Démocratie, n° 9-2005, 1er mai 2005.

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