La Région wallonne se préoccupe aussi de son Produit intérieur brut ! Le discours politique régional a, pendant plusieurs années, indiqué que la situation de la Wallonie s’améliorait, que le chômage diminuait… Il s’est progressivement modifié pour dire que cela n’allait pas très bien ; mais que c’était pire ailleurs, que le chômage augmentait plus en Flandre et à Bruxelles. Dans le courant du premier semestre 2005, les statistiques publiées ont définitivement rendu bancals les discours optimistes sur l’économie wallonne.

Plutôt que d’être significatif et structurel, le redressement wallon a duré entre un et deux ans. Les organisations syndicales, entre autres, avaient depuis longtemps relativisé les déclarations triomphantes des Fêtes de Wallonie. L’évolution moins rapide des activités économiques en Wallonie, par rapport à la Flandre, s’observe depuis plus de 40 ans, sauf quelques années exceptionnelles. Elle suscite une attention particulière parce qu’elle traduit la tendance des fameux « transferts » entre Régions. Une augmentation plus rapide de la production en Wallonie tend à augmenter plus rapidement les bases de perception pour les cotisations sociales et impôts. En 2003, la Wallonie représente environ 32 % de la population belge, 28 % de l’impôt sur le revenu et 24 % des activités économiques belges. Au plan francophone, les nouveaux gouvernements ont poursuivi la tendance antérieure à produire des contrats d’avenir, des chartes, des plans, des consultations, en l’amplifiant. Après un an de fonctionnement et au moment où s’élaborent des « plans stratégiques transversaux », de nombreux observateurs, dont les interlocuteurs sociaux, commencent à s’inquiéter de la mise en pratique et de la programmation budgétaire de toutes ces bonnes intentions. L’appellation « Plan Marshall » est assez curieuse, très médiatique ; mais peu en rapport avec le contenu du plan : les militaires américains n’ont plus très bonne presse dans la vieille Europe, on ne peut parler de moyens massifs venant de l’extérieur et encore moins d’afflux d’entreprises voulant s’installer en Wallonie. De ce côté, c’est plutôt la fuite vers l’Est ou le Sud.

« Actions prioritaires pour l’avenir wallon » : il s’agit de la dénomination officielle du plan, qui comporte cinq axes, devrait durer quatre ans, peser 1 milliard d’euros, auxquels s’ajoutent 500 millions de « financement alternatif ».

– L’axe 1 porte sur la création de « pôles de compétitivité ». Il s’agit de mettre en place une nouvelle politique industrielle. Un pôle de compétitivité consiste en la collaboration entre entreprises, centres de formation et unités de recherche pour développer des projets communs innovants dans un domaine choisi. Il doit permettre la consolidation et le développement d’activités économiques, où l’aspect technologique est bien présent, sur des marchés porteurs. Le pôle doit également offrir une visibilité internationale, tant pour favoriser l’exportation que pour attirer les investisseurs étrangers. Le gouvernement wallon a sélectionné cinq domaines d’activité : la santé et les sciences du vivant, l’agroalimentaire, l’ingénierie mécanique, le transport et la logistique, l’aéronautique et le spatial. Les actions concrètes envisagées portent sur la recherche et développement, les investissements, la formation, les exportations, l’accès aux capitaux. La mise en œuvre fait surtout intervenir le secteur privé et celui de la recherche. Les opérateurs publics deviennent plutôt des sous-traitants ou des généreux donateurs.

– L’axe 2 vise à stimuler la création d’activités. On y retrouve la restructuration de l’animation économique et la promotion de l’esprit d’entreprendre. En Wallonie, de nombreux organismes (70) travaillent à soutenir la création et le développement des entreprises. Le plan prévoit d’assurer un pilotage régional : évaluation, impulsions… Une coordination par province (deux en Hainaut) est également instituée. Des actions sur les friches industrielles sont prévues : assainissement visuel de 100 sites non pollués et dépollution de 24 sites urbains pollués. L’équipement des 34 zonings prioritaires, représentant 1 500 hectares, est également décidé. Le développement de l’accueil de l’enfance et de l’aide aux personnes dépendantes est en partie pris en compte, avec 2 000 emplois à la clé, mais surtout via des contrats précaires. Le développement d’emplois aidés par la Région dans les entreprises : en partie pour leur croissance (innovation, marketing, design… 500 personnes) et en partie pour des fonctions de basses ou moyennes qualifications via les programmes de transition professionnelle (1 065 personnes).

– Le troisième axe réduit la fiscalité des entreprises (réduction des impôts régionaux et locaux sur les investissements). Il comporte aussi la suppression graduelle de trois taxes provinciales (force motrice, superficie et industrielle compensatoire), qui concernent surtout le Hainaut. Au départ, le plan faisait une distinction, pour les grandes entreprises, entre certaines communes, baptisées « zones franches » et les autres. Cette distinction n’existe plus, la réduction des impôts sur les investissements (machines, outillage…) s’applique à toute la Wallonie et la Région compensera pour une grande part les pertes de recettes des pouvoirs locaux.

– Avec l’axe 4, le plan veut augmenter la recherche et l’innovation en lien avec l’entreprise. La Région devrait lancer divers programmes de recherche, dont un premier sur l’énergie. Ces programmes impliqueront les entreprises et les universités, pour favoriser une utilisation optimale des résultats. La définition des domaines prioritaires se fera dans le courant de 2006. Ces efforts de recherche pourraient amener à la mise en place de nouveaux pôles de compétitivité.

– L’axe 5, le dernier, concerne les compétences, les ressources humaines. Il prévoit des moyens pour agir en cas de pénurie de main-d’œuvre et surtout pour mieux les expliquer. Des formations en langues pour les jeunes, les demandeurs d’emploi et pour les travailleurs des PME vont être développées. Le plan prévoit également quelques moyens pour l’équipement des écoles, l’alternance et des actions de formation avec les secteurs professionnels.

Mise en œuvre

Le plan, sorti en septembre 2005, commence à entrer en application début 2006. La plupart des dispositifs économiques ou liés à la recherche devraient être en fonctionnement concret en juin ou septembre 2006. Les mesures les plus « sociales » du plan, comme le développement des services d’accueil de l’enfance et aux personnes dépendantes, restent à l’état de déclaration d’intentions. Ce constat s’applique également au plan stratégique n° 3 Inclusion sociale, qui devait contribuer à équilibrer le caractère très économique du plan Marshall. Doté de peu de moyens, le plan social ne semble pas beaucoup porté par ses ministres pilotes.
L’équation budgétaire est-elle tenable ? L’image du milliard d’euros a donné l’impression d’une masse considérable. Il s’agit en réalité de 250 millions par an, soit 5 % environ du budget de la Région wallonne, avec une mise en œuvre progressive. Si la croissance économique de la Belgique atteint 2 % par an, la Région devrait bénéficier chaque année d’une augmentation de ses moyens, en termes de pouvoir d’achat, de l’ordre de 1,6 %. Le plan peut s’intégrer sous ces hypothèses dans les dépenses régionales sans remettre en cause les politiques antérieures ; mais en réduisant les choix possibles pour d’autres politiques, plus sociales notamment. En parallèle, des emprunts importants sont prévus pour réaliser l’équipement des zones d’activité, assainir et dépolluer des sites d’activités. Ils sont évalués à 500 millions d’euros, n’apparaissent pas dans l’endettement régional mais immobilisent des annuités pour 20 ans à l’intérieur du budget. Ils s’ajoutent, en outre, à une série d’autres emprunts destinés aux logements sociaux, à l’équipement des hôpitaux ou maisons de repos, aux infrastructures routières, aéroportuaires… Dans le même temps, la Flandre réduit considérablement son endettement.

Instruments adaptés ?

Le plan ne crée pas réellement de nouveaux instruments, il s’agit d’adapter, d’amplifier des modes traditionnels d’actions : aides à l’investissement, à la recherche, infrastructures, chèques-formation… Les aides à l’investissement constituent le principal instrument régional de politique économique. Elles ont été réformées début 2004, avec plus de sélectivité, de lien à l’emploi et à la croissance pour les grandes entreprises, voire les entreprises moyennes. Du côté des petites entreprises, par contre, le caractère automatique a été renforcé, de même que les primes à l’emploi, aide temporaire liée à la création d’emplois. Le recul manque pour évaluer ces dispositifs renouvelés. Cependant, les conditions plus favorables à destination des petites entreprises ne se traduisent pas par une croissance significative de l’investissement au plan régional. Les primes régionales à l’emploi constituent plus une récompense qu’un incitant à la création d’emploi. Les travaux universitaires 1 indiquent que des aides temporaires sont uniquement efficaces pour rencontrer des problèmes transitoires de productivité.
Les aides à la recherche concernent un type particulier d’entreprises en Wallonie, selon les travaux du Conseil wallon de la politique scientifique 2 : les PME très intensives en recherche et développement, comme celles directement issues des universités et de quelques grandes entreprises avec des activités de recherche, que l’on retrouve citées dans les futurs pôles de compétitivité.
Les travaux envisagés, du côté de nouvelles zones d’activité et du traitement de friches industrielles, participent d’une action traditionnelle des pouvoirs publics, via les investissements publics. Il s’agit de valoriser l’espace disponible pour des activités économiques en Wallonie, mais aussi d’effacer du paysage une partie des chancres industriels et de limiter les risques pour la santé des riverains proches de sites pollués.
Par rapport aux expériences récentes de programmes de développement territorial en Région wallonne (Objectif 1…), deux éléments paraissent assez différents. Les pôles de compétitivité introduisent une transversalité entre différents domaines d’action (investissement, recherche, formation…) et la définition d’orientation par le secteur privé, ce qui devrait en renforcer l’efficacité. Les moyens sont moins consacrés qu’antérieurement à des infrastructures, des outils, des aménagements d’espaces publics, dont on espère ensuite qu’ils se traduiront en activités.
Les réponses apportées aux défis de l’innovation, des aspects qualitatifs de la concurrence internationale semblent cependant assez réduits, par rapport à l’ampleur de la tâche en Région wallonne. À titre d’information, la Wallonie représente 15 % des exportations belges.
Le centrage des compétences de la Région sur le « matériel » n’est probablement pas étranger à ce constat. L’enseignement et la recherche fondamentale, compétence de la Communauté française sont quasi absents du plan, alors que les économistes, assez unanimes en font des investissements prioritaires pour une croissance future.

Un plan parmi d’autres

La communication renforce les attentes vis-à-vis du plan Marshall. D’autres mesures, prises à d’autres niveaux de pouvoir ont également de l’importance. Le taux de change de l’euro a un impact important sur la compétitivité des produits européens. Une appréciation de 20 % en quelques mois a beaucoup plus d’impact qu’une augmentation salariale conforme à une norme définie entre interlocuteurs sociaux.
Les réductions de cotisations patronales à la sécurité sociale représenteront en 2006/2007 environ quatre fois le plan Marshall pour les entreprises wallonnes, avec quel effet sur l’emploi, la formation, l’innovation ? L’impôt des sociétés a été revu pour y inclure une nouvelle dépense fiscale, les intérêts notionnels. L’impact budgétaire, pour les sociétés actives en Wallonie, devrait être du même ordre que l’ensemble du plan Marshall. Le marché et le bon vouloir des actionnaires détermineront si cela se traduira par des investissements ou des emplois complémentaires. La Région wallonne bénéficiera, jusque 2013, d’apports européens pour sa reconversion. Les moyens cumulés de l’Union européenne et de la Région seront proches de ceux du plan Marshall, avec quelles priorités ?

Pas trop libéral

Deux mesures économiquement libérales ont été évoquées lors de la construction du plan : les rémunérations et les zones franches. Elles ont été écartées, principalement par les organisations syndicales. Elles pourraient réapparaître en cas d’échec du plan. Pour relancer l’activité économique en Région wallonne, plusieurs universitaires ont suggéré d’y réduire le coût salarial : travailler plus longtemps pour le même salaire, déroger aux accords sectoriels… Ces réflexions négligent le rôle du pouvoir d’achat comme source de débouchés pour les produits et services. Elles ne sont pas très convaincantes quand Inbev délocalise vers des pays où le coût salarial représente la moitié du coût wallon.
Les zones franches ont, elles, été incluses dans le plan. L’idée initiale était d’obtenir une exonération ou une réduction localisée de l’impôt des sociétés, comme cela s’est produit début des années 80 au travers des zones de reconversion. L’évaluation de ces expériences n’a pas conclu à un effet significatif sur les activités et l’emploi. L’option incluse dans le plan, qui ne concernait plus que quelques impôts locaux sur les investissements, a fait long feu pour s’étendre à toute la Wallonie. Il reste une série de communes pour lesquelles les investissements des entreprises seront plus aidés. Le choix de ces communes reste le résultat d’une énigme politique, probablement explicable par le scrutin d’octobre 2006 : peu de références au SDER, aux futurs programmes européens, aux nouveaux zonings…

Des réalisations ?

Le plan concentre de futurs moyens d’action de la Région sur certaines actions. Les pôles de compétitivité paraissent correspondre à une « nouvelle politique industrielle ». Les principaux risques concernent l’effet d’aubaine : des dépenses déjà envisagées ou décidées bénéficient de plus d’aides et l’évolution des grandes entreprises, qui sont souvent moteurs des pôles. Depuis l’annonce du plan Marshall, la Sonaca pour l’aéronautique et Inbev pour l’agro-alimentaire ont décidé de sévères restructurations.
Le plan comporte de nombreux objectifs de moyens, par contre les objectifs de résultats sont occultés. Pour tenter d’éclairer cette question, les organisations syndicales ont initié une campagne de sensibilisation et d’information en direction de leurs délégués dans les entreprises concernées par les pôles de compétitivité. Le plan Marshall se termine par deux pages évoquant la « nouvelle gouvernance ». L’évolution du travail du gouvernement wallon, ces derniers mois et sur quelques dossiers médiatisés indique qu’il y a encore beaucoup de travail. Il fallait probablement faire quelque chose pour dynamiser les activités marchandes en Wallonie. L’avenir nous apprendra si le plan « Marshall » était bon ou s’il faudra en réinventer un autre.


1 Par exemple : B. Cockx, B. Vanderlinden, H. Sneesens, « Évaluation micro et macro-économique des allègements de la (para)fiscalité en Belgique », Academia Press 2005.
2 Avis 756, février 2005, www.cesrw.be

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