L'eau est désormais au cœur de nombreux débats. Parce qu'elle est indispensable. Parce qu'elle représente un enjeu, tant politique qu'économique et social. Si la qualité de l'eau en Wallonie et à Bruxelles n'est pas menacée à court terme, elle n'exige pas moins d'importants investissements pour voir son avenir assuré. Les différents acteurs - producteurs, distributeurs ou pouvoirs publics - mènent depuis quelques années déjà une campagne destinée à préparer le consommateur à une importante flambée de prix.

 

"L'eau constitue la chose la plus nécessaire à l'entretien de la vie, mais elle peut facilement être altérée. Elle a donc besoin que la loi vienne à son secours". Cette célèbre phrase de Platon résume très bien l'enjeu du débat sur l'eau en Wallonie. Car si notre région possède de l'eau de manière globalement suffisante, cette réalité ne devient un atout socioéconomique qu'à la condition que cette eau ne soit pas polluée. Et donc, depuis près de dix ans, la nécessité de légiférer a été capitale pour définir et préciser la politique à mener en cette matière.

IL Y A EAU ET EAU

On l'a dit, c'est surtout la pollution qui menace la pérennité des eaux wallonnes. Mais pas de catastrophisme exagéré: la qualité de l'eau reste généralement bonne. En Wallonie, la production d'eau annuelle est d'environ 400 millions de m3, dont 75 à 80% proviennent des nappes souterraines. Près de 40% de cette production sont exportés vers la Flandre et Bruxelles. Son état de santé n'autorise cependant pas de rester les bras croisés. I'importance vitale de l'eau interdit toute inconscience face à l'avenir.. Parmi les causes de la pollution, les engrais agricoles constituent une menace importante pour la qualité des eaux souterraines. L'administration wallonne se veut rassurante. D'après ses estimations, 78% des nappes présentent des concentrations en nitrates inférieures ou égales à 25 mg par litre et la concentration maximale admissible (50 mg de nitrates par litre) est très rarement dépassée (1). Il n'empêche. Plusieurs nappes aquifères connaissent une augmentation de concentration de l'ordre de 1 à 2 mg de nitrates par litre et par an. l'eau de surface n'est certainement pas moins menacée que les eaux souterraines: au moins 50% de l'eau de surface peut être considérée comme de qualité moyenne à très polluée. De nombreuses causes de pollution sont répertoriées, plus ou moins réglementées. Le rejet des eaux usées est particulièrement préoccupant. La plupart des eaux usées domestiques aboutissent en effet en eau de surfaces, via un réseau d'égouttage (les grandes agglomérations ont un taux d'égouttage d'environ 80%). Mais le taux d'épuration des eaux domestiques (et des petites industries) est insuffisant: au total, seuls 30% des eaux usées sont épurées. L'industrie est également grande productrice d'eaux usées industrielles: cela va des industries agroalimentaires, qui rejettent des effluents contenant des matières organiques biodégradables, aux centrales électriques qui rejettent des eaux réchauffées provenant du traitement des circuits d'eau.

La législation européenne impose à la Région wallonne des exigences qu'elle ne rencontre pas aujourd'hui. Les investissements qui devraient être effectués pour respecter les directives européennes en matière de lutte contre la pollution et de qualité des eaux sont imposants. Sur la base du Plan d'environnement pour le développement durable (PEDD) approuvé en mai 1995 par le Parlement wallon, les investissements nécessaires sont évalués à une somme comprise entre 120 et 150 milliards de francs sur 20 ans pour l'ensemble des étapes du cycle de l'eau, dont respectivement 66 milliards pour les stations d'épuration et 40 milliards pour l'égouttage (auxquels il faut ajouter 40 autres milliards pour les travaux de réfection de la voirie). Cela représenterait, sur 15 ans, des investissements annuels de 12 à 15 milliards. C'est largement plus que ce que les acteurs wallons de l'eau sont aujourd'hui en mesure d'affecter. Le défi financier qui attend la Région wallonne est donc immense.

GARE À LA FACTURE!

La question fondamentale est donc: où trouver cet argent dans les délais imposés par l'Union européenne? La réponse de principe formulée dans le PEDD réside dans l'application du coût-vérité de l'eau, soit l'intégration dans le prix de l'eau du coût de la protection, de la production, de la distribution, de l'épuration et de l'égouttage. Il est évident qu'en fonction de l'ampleur des investissements à réaliser, le prix de vente de l'eau devrait sérieusement augmenter. Il s'agit donc certes d'un défi budgétaire, d'une part, mais aussi, et tout autant, d'un défi social. Le consommateur d'eau doit-il tout payer via sa facture ,eau" ou est-ce le contribuable wallon qui doit tout supporter via ses impôts? Pour répondre à ces questions, une réforme fondamentale du secteur de l'eau est actuellement en chantier: il s'agit de la création d'une i< Société publique de gestion de l'eau" (SPGE). Le projet de décret relatif au cycle de l'eau et instituant une SPGE a été adopté en décembre 1998. Il est actuellement à l'examen dans la commission ad hoc du Parlement wallon et devrait être voté, si tout va bien, ce printemps. Restent encore les arrêtés d'exécution pour lesquels il va falloir "cavaler" si on veut les voir adoptés avant. la fin de cette législature. La SPGE est une filiale de la société régionale des investissements de Wallonie, dont le capital doit majoritairement être détenu par les autorités publiques. L'objectif est de mettre en place une structure capable d'assurer la gestion intégrée du secteur et de manière plus précise, de maintenir la gestion publique du secteur, d'intégrer progressivement dans le coût de l'eau les coûts liés à l'épuration des eaux, de tendre progressivement vers un prix unique de production par région, d'établir un passage progressif à un prix de référence pour la distribution d'eau et de rechercher des moyens alternatifs de financement pour le secteur de l'épuration. On peut résumer les principes qui sont à l'origine de la SPGE en trois points:

  • le droit à une eau de qualité et en quantité suffisante;
  • la garantie de la prise en charge par les producteurs de la protection des ressources et de l'épuration des eaux usées;
  • l'information sur le coût réel de l'eau.

S'il est nécessaire que. la Région wallonne trouve les moyens de financer l'impressionnante liste des investissements à faire, il est tout aussi nécessaire qu'elle renforce sa politique de prévention. La gestion intégrée de l'eau nécessite donc une prise de conscience à la fois individuelle et collective de l'urgence à agir préventivement chez soi, par des gestes d'écoconsommation, mais aussi à l'échelle communale, régionale, européenne par des politiques de protection de nos ressources et des incitants socioéconomiques à moins polluer.

 

1 À noter également le rapport de la Cour des comptes, transmis au Parlement wallon le 28 octobre 1996 et intitulé Production et distribution de l'eau en Région wallonne.

 

À lire :

  • Démocratie n'8, 15 avril 1997, "Eau, la bataille de l'or bleu", Inès Trépant et Vincent Rocour
  • La Revue du Conseil économique et social de la Région wallonne, n'50, novembre 1997. Dossier: L'eau en Wallonie, réalisé par Philippe Slegers, ingénieur au CESRW
  • Le manifeste de l'eau, Riccardo Petrella, Éditions Labor, 1998.

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