Allumer la lumière. Faire le plein. Augmenter le chauffage. Prendre une douche. L’énergie est présente dans tous nos gestes quotidiens. Une énergie bon marché se fait presque oublier. Que son prix augmente et l’on se rend compte à quel point elle est centrale dans nos modes de vie. Et si l’on continue à dérouler le fil, on s’aperçoit qu’elle constitue un enjeu géopolitique décisif (voir par exemple les conséquences énergétiques du conflit russo-ukrainien). Et qu’elle est en outre au centre de la question climatique. Ces trois enjeux — prix, sécurité d’approvisionnement, lutte contre le réchauffement climatique — feront à n’en pas douter de l’énergie une question tout à fait majeure dans les années à venir. Dans les lignes qui suivent, François Houtart fait apparaître le binôme énergie-développement, deux réalités indissociables. Jehan De Crop embraye ensuite sur les enjeux mondiaux de cette question et sur la stratégie d’Électrabel en Belgique.


Il n’y a pas de développement sans énergie. Ces deux réalités n’en font qu’une. On ne peut écrire l’histoire de l’un sans aborder celle de l’autre. Il ne s’agit pas d’un fait seulement matériel, mais aussi d’un entrelacement culturel qui revêt inévitablement des dimensions politiques. L’utilisation de l’énergie fait donc partie intégrante de ce que l’on pourrait appeler le dynamisme humain. En effet, les différentes phases de l’histoire de l’humanité sont nettement ponctuées par l’utilisation de diverses sources énergétiques. Ces dernières sont à la racine de la réponse à la question d’Edgar Morin : comment se fait-il que le petit bipède de la savane soit devenu le maître du monde ? Sans doute, comme le rappelle le même auteur, les capacités humaines se sont développées en fonction d’une longue évolution. Cette dernière n’a pas été linéaire, mais marquée par des essais erreurs, par le hasard, par l’aléatoire. N’est-ce pas l’historien M. Duvignaud qui rappelait que « l’improbable a été beaucoup plus fréquent que le prévisible », au cours de l’histoire du monde ? Cependant, toujours en suivant Morin, dans une histoire caractérisée par l’incertitude, un paradigme a toujours présidé la trajectoire du monde physique, biologique et anthropologique : la réorganisation de la vie. Dans une série de séquences allant de l’ordre au chaos et du désordre à la reconstruction, c’est la vie qui se reproduit. L’élan vital marque une évolution chaotique sans doute, mais d’une énorme capacité d’inventivité lorsqu’il s’agit de l’être humain. Or, l’énergie entre pour une grande part dans cette capacité d’invention.
Les transformations se sont opérées aussi bien dans le domaine du rapport à la nature que dans celui des rapports sociaux. Dans le premier cas, les êtres humains ont fait preuve d’une adaptation constante, passant de la simple prédation à l’organisation de l’agriculture pour déboucher progressivement sur des sociétés mercantiles ou industrielles. Sur le plan des rapports sociaux, les inégalités ont le plus souvent prévalu. La domination masculine est à la base de la répartition des rôles entre hommes et femmes, aussi bien dans le domaine économique que politique, culturel et religieux. La possibilité d’accéder à un travail non matériel a déterminé les castes, tandis que les phénomènes d’exploitation du travail engendraient les classes ; tout au cours de l’histoire, des peuples sont devenus dominants ou impérieux, imposant leurs intérêts aux autres.

Maîtriser l’énergie

Dans l’ensemble de cette trajectoire, la maîtrise de l’énergie a joué un rôle très important. Elle est en effet à la base de l’activité agricole, artisanale ou industrielle. Les mythes grecs nous rappellent sa place centrale, que ce soit Prométhée et la maîtrise du feu ou Sisyphe et l’effort incessant pour surmonter la gravité. Dès le début de l’histoire humaine, l’utilisation des énergies naturelles s’introduisit comme un mécanisme de survie. Il s’agissait du soleil, du vent, de l’eau, mais aussi de l’énergie animale et humaine. Progressivement, le bois puis le charbon furent transformés en chaleur, l’eau en vapeur, le pétrole et le gaz en combustibles ou en électricité, pour aboutir finalement à l’énergie nucléaire. On distingue aujourd’hui les énergies renouvelables de celles qui ne le sont pas, c’est-à-dire celles qui utilisent des matières premières dont l’existence n’est pas cyclique. Quant aux énergies polluantes, leur utilisation affecte de plus en plus l’atmosphère ou même le climat par des rejets nocifs de CO2 ou de méthane, fruits de leur combustion, ou encore, accélère la production de microparticules nocives à la couche d’ozone.
Au cours des deux siècles de développement industriel, l’épuisement des ressources ne fut pas à l’ordre du jour. On avait l’impression que la planète jouissait de capacités illimitées de répondre aux besoins humains et si, dans une région, le fer, le cuivre ou le charbon venaient à manquer, il y avait bien d’autres endroits où ils se trouvaient en abondance. Par ailleurs, les technologies nouvelles permettaient constamment de mieux utiliser les richesses naturelles, d’accroître leur rentabilité et de trouver de nouveaux moyens d’exploiter des gisements considérés comme inatteignables. Enfin, l’idée du progrès sans fin permettait aussi d’envisager que les avancées de la science et de ses applications technologiques parviendraient à résoudre dans le futur des problèmes considérés comme insolubles dans le présent. L’énergie faisait partie de cette même philosophie. L’optimisme était de rigueur et rien ne semblait arrêter la conquête de l’humanité dont l’élan vital se traduisait par une consommation énergétique toujours croissante.
Georges de Cagliari, dans sa pièce de théâtre « Le Feu de la Terre », exprimait cette frénésie en qualifiant cette période d’« ère moderne préhistorique... sans harmonie avec la nature, puisqu’elle n’existe plus ». Il fallut la crise du pétrole pour alerter l’opinion publique sur le coût de l’énergie et sur son caractère non renouvelable, et la catastrophe de Tchernobyl pour rappeler les dangers de l’énergie nucléaire et relativiser les bienfaits de l’énergie atomique. Quant aux pluies acides et au réchauffement du climat, ils contribuèrent de façon toujours plus visible à se souvenir que l’activité humaine, notamment dans le domaine de l’énergie, a des conséquences qui peuvent être catastrophiques.


Ce texte est extrait de : François Houtard, « L’agro-énergie », Éd. Couleur Livre, Bruxelles, 2009 (lire la recension en page 8). Les intertitres sont de la rédaction.

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