Ces derniers mois, les pressions se font partout plus vives pour une relance du nucléaire. Dans de nombreux pays, il est question de construire de nouvelles centrales, ou de remettre en cause les plans de sortie du nucléaire là où de tels plans existent, comme en Belgique. Les pressions sont d’autant plus fortes qu’aujourd’hui, on attribue au nucléaire la vertu d’être un des meilleurs alliés de la lutte contre le réchauffement climatique, outre son caractère compétitif face au pétrole cher. Une affirmation plus discutable qu’il n’y paraît. La compétitivité du nucléaire prend peu en compte une série de risques. À cet égard, la catastrophe de Tchernobyl peut servir de leçon.

 Pour l’essentiel, le débat sur la relance du nucléaire et, en Belgique, sur la « sortie du plan de sortie », est assez simple : il n’est pas impossible de sortir du nucléaire, mais ce sera très difficile dans les délais annoncés si ne sont pas mises en œuvre des politiques extrêmement volontaristes faisant feu de tout bois en économies d’énergie, efficience énergétique, énergies renouvelables, systèmes de transport, modifications de comportement, etc. Différer de telles politiques, c’est donner une prime aux conservatismes et aux tendances lourdes des systèmes en place. Mais la quantification de plusieurs paramètres importants étant très difficile et aléatoire, le débat et la décision sont avant tout politiques. Le travail d’études demandé à une nouvelle commission par le ministre fédéral du Climat et de l’Énergie, M. Paul Magnette, ne fait sans doute que postposer des échéances, probablement sans guère apporter d’éléments neufs. Quels sont les grands alinéas du débat ?
En ce qui concerne la contribution du nucléaire à la lutte contre le réchauffement climatique, il faut tout d’abord rappeler que l’énergie nucléaire joue un rôle encore fort mineur dans l’énergie finale consommée dans le monde, même si au niveau national, ce rôle est plus important dans des pays comme la France et la Belgique. Pour qu’elle puisse jouer un rôle important dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre, il faudrait donc accroître considérablement le parc de centrales nucléaires dans le monde entier. Or, cela pose des problèmes économiques. L’investissement doit être massif, mobilisant des ressources qui pourraient être valablement affectées aux énergies renouvelables et autres sources d’efficience ou d’économie d’énergie. Une telle mobilisation financière se heurte d’ailleurs aux incertitudes multiples générées par la libéralisation du secteur. Les secteurs nucléaire et électrique demandent des garanties de stabilité et d’intervention des pouvoirs publics pour assurer leur rentabilité. De nouvelles centrales sont annoncées, mais beaucoup sont encore à l’état de simple projet, sans garantie ou début de réalisation.
Cela pose également d’énormes problèmes de sécurité. Cette sécurité se pose tout au long de la chaîne nucléaire, depuis l’extraction du combustible jusqu’à la destination finale des déchets, de moyenne et haute radioactivité, en passant par l’exploitation des centrales et le risque d’accident. Aucun segment de cette chaîne ne présente aujourd’hui une fiabilité rassurante.

Sécurité

L’accident est présenté par l’industrie comme statistiquement très peu probable. Mais si la majorité des incidents connus dans les centrales sont relativement bénins et relèvent de scénarios connus et maîtrisables, les plus graves ont eu comme caractéristique commune d’avoir suivi un scénario, une séquence que personne, aucun modèle, n’avait prévus, faite d’interrelations de défaillances techniques et de défaillances humaines 1. Il en va de même pour ceux qui auraient pu devenir très graves. On pourrait dire qu’ils ne l’ont pas été justement parce que les systèmes de sécurité ont bien fonctionné. Mais l’argument est ambigu lorsqu’on se rend compte que c’est souvent par hasard qu’une extrême limite n’a pas été franchie. À titre d’exemples, des séquences mises au jour dans des incidents en Suède en 2007 ou, si l’on remonte quelques années, dans l’affaire du réacteur PWR de David-Besse aux États-Unis en 2003. À quelques millimètres près, la cuve du réacteur, déjà corrodée de façon imprévue sur 16 cm, perçait provoquant une fuite catastrophique de l’eau de refroidissement du circuit primaire. L’imprévu technique s’était accompagné de la défaillance humaine, puisque le management avait, pour des raisons de pure rentabilité, postposé des inspections nécessaires. Bon nombre d’exemples semblables existent : ils attestent des défauts techniques qui existent encore dans de nombreux réacteurs de cette génération dans le monde. Mais ils montrent aussi que les impératifs de rentabilité, les économies recherchées, la sous-traitance parfois erratique, la pression sur les conditions de travail, l’affaiblissement de la vigilance permanente nécessaire (débouchant parfois sur des extrêmes, comme l’a révélé l’enquête sur les incidents suédois qui a mis en évidence un alcoolisme répandu dans le personnel), sont monnaie courante aujourd’hui dans les centrales nucléaires.
L’accident grave est d’ailleurs plus souvent qu’avant retenu dans les réflexions prospectives de l’industrie nucléaire et de ses organes de contrôle, comme en témoignent par exemple les groupes de travail mis en place en France depuis deux ans pour plancher sur un tel scénario, en utilisant notamment le « retour d’expérience » de la catastrophe de Tchernobyl. De nouveau, une réflexion à double face : on ne peut reprocher à l’autorité de se préparer à gérer le « mieux possible » les conséquences d’une catastrophe, sa probabilité si faible fût-elle. Mais cela témoigne aussi d’une perception croissante de la plausibilité d’un tel événement.

Pas de solutions satisfaisantes

La relance de projets de centrale s’appuie notamment sur un nouveau modèle de réacteur, l’EPR français, présenté comme plus fiable et sûr que la génération actuelle de PWR. Mais s’il est doté de dispositifs de sécurité complémentaires, c’est aussi parce que l’utilisation du combustible y sera plus intense, sa puissance moyenne plus élevée et donc les structures du cœur soumises à des tensions plus fortes. D’une certaine façon, il sera plus dangereux en cas de problème. Les deux chantiers d’EPR en cours, en Finlande et en France, connaissent bien des déboires, le coût de ce réacteur s’avère bien plus élevé qu’initialement avancé.
Tous les autres segments de la chaîne nucléaire sont aussi sources d’inquiétudes dans un scénario d’accroissement massif : l’épuisement physique du combustible, le retraitement délicat du combustible usé, la recherche toujours infructueuse d’un stockage définitif, stable et sûr, des déchets fortement radioactifs et de longue durée. Aucun de ces maillons ne fournit aujourd’hui de perspective de solution satisfaisante. Par exemple, l’important centre de stockage d’Asse, en Basse-Saxe, qui contient aujourd’hui 126 000 fûts de déchets enfouis dans une ancienne mine de sel. Alors qu’il était un modèle sur lequel reposait beaucoup d’attente, il vient de s’avérer une véritable passoire.
Deux domaines où les dangers augmenteraient considérablement sont, d’une part, les dangers accrus de prolifération nucléaire et, de l’autre, la vulnérabilité de la chaîne nucléaire aux actions terroristes. Toutes les informations récentes attestent cette vulnérabilité : résistance surestimée des centrales à des attaques aériennes suicides, capacité de pénétration de commandos dans des centrales, attaques possibles d’autres maillons de la chaîne, libérant des substances radioactives en grandes quantités.
Le « facteur humain » déjà évoqué ci-dessus, et qu’il faut comprendre comme un système de management et de relations sociotechniques sensible à des impératifs économiques et à toutes les errances d’une organisation, est une fois de plus apparu dans toute sa complexité et sa défaillance potentielle dans les « affaires » de l’été, l’une au Tricastin en France, et l’autre à Fleurus en Belgique. À supposer que l’incident eût été bien plus grave, la défaillance humaine n’en aurait eu que plus de conséquences.

Conséquences incalculables

Enfin, une fragilité majeure du système nucléaire est le rapport totalement disproportionné entre l’accident potentiel et ses conséquences potentielles. C’est un risque central et essentiel du scénario nucléaire, pourtant peu évoqué. Un seul accident — ou attentat — d’une certaine ampleur provoquerait probablement non seulement des conséquences incalculables en termes de dommages. Le nucléaire est inassurable, les compagnies d’assurances plafonnent évidemment leur intervention, et l’essentiel de l’indemnisation et de la réparation (quand elles sont possibles) viendrait des pouvoirs publics. Mais un tel accident pourrait provoquer aussi un retournement massif et probablement définitif de l’opinion publique vis-à-vis du nucléaire, aux conséquences économiques, sociales et politiques d’autant plus fortes s’il se produisait dans un pays fortement nucléarisé. Imaginons un tel pays confronté à une exigence populaire de mise à l’arrêt d’une série de réacteurs suite à un accident.
Certains analystes estiment que pour limiter de telles secousses, une politique de travestissement de la réalité est pratiquement indispensable. Selon Roger Belbeoc’h, une nouvelle catastrophe, en France par exemple, prendrait beaucoup de gens au piège, et l’opinion doit d’une certaine façon y consentir d’avance 2. Elle sera donc conditionnée à accepter une communication qu’elle sait en grande partie mensongère. Parce que si on leur dit la vérité, les populations concernées n’auraient de toute façon aucune solution valable pour sortir de l’environnement contaminé créé par la catastrophe. Leur comportement maximiserait encore les conséquences déjà graves d’une catastrophe. C’est le théorème : « tout le monde s’enfuit du même côté », qui paralyse tout le monde et expose plus de gens aux retombées qu’une panique « organisée ». Il s’agit donc d’un consentement forcé, que Belbeoc’h qualifie de « servitude volontaire » 3. Ceci pourrait se vérifier par exemple dans les sondages où cœxistent une certaine adhésion au nucléaire et une conscience et un rejet très net de ses risques et dangers. C’est sans doute là que le réflexe « nimby » est le plus élevé (« pas de déchets dans mon jardin… »), peut-être bien à raison d’ailleurs.

Enjeux démocratiques

Même si l’on ne veut pas aller jusque-là dans l’analyse, on doit bien admettre que de tels risques affectent immanquablement l’organisation de la surveillance liée à la gestion de cette sécurité. Tout cela comporte des enjeux démocratiques. Comme on l’a déjà constaté fréquemment dans le dossier nucléaire par le passé, le secteur nucléaire est opaque, rétif au débat et à la transparence. Comme si, structurellement, il ne pouvait s’y résoudre, car cela risquerait de le remettre fondamentalement en question. Est-ce parce que l’opinion publique est irrationnelle en la matière ? C’est peut-être aussi parce qu’elle est fondamentalement consciente du caractère irréversible des conséquences du nucléaire, tout en ne se résolvant pas encore à en tirer des conséquences cohérentes dans les choix de société. On n’est pas sûr, il reste bien des espoirs que rien de grave ne se passe…
Mais le risque du nucléaire n’est pas qu’une hypothèse d’avenir. Il est déjà une réalité du passé. On a tendance à oublier qu’une catastrophe nucléaire civile de grande ampleur s’est déjà produite, celle de Tchernobyl. La façon dont elle a été gérée par les différents acteurs et protagonistes concernés — États, industrie, organisations internationales, associations, populations — peut aussi nous servir de repère utile. La chance, si l’on peut dire, de l’industrie nucléaire, c’est que cette catastrophe se soit passée où elle s’est passée — en Europe orientale plutôt qu’au cœur de l’Europe de l’Ouest ou des États-Unis —, et quand elle s’est passée, c’est-à-dire en 1986, dans un système politique dictatorial. Elle s’est produite dans l’empire soviétique et donc dans un contexte politique et international différent de celui d’aujourd’hui. Mais l’histoire a montré que les clivages internationaux de l’époque n’ont pas empêché une convergence d’attitude et de politiques des différents acteurs.

« Convergence » Est-Ouest

En effet, après une première phase de black-out, d’incertitude, de divergences entre responsables politiques, industriels et scientifiques soviétiques et leurs homologues occidentaux sur la façon d’évaluer et de combattre les effets de la catastrophe, une convergence s’est mise en place. Elle a dépassé l’opposition Est-Ouest pour privilégier les intérêts communs aux différents acteurs et organes responsables du développement de l’énergie nucléaire civile des deux côtés du Rideau de fer, et assez vite les opposer à ceux qui entendaient montrer toute l’ampleur des conséquences de la catastrophe pour les populations qui en furent les premières victimes.
Dès le début s’est engagée une bataille pour la maîtrise de la gestion des conséquences de la catastrophe, politique, scientifique, sociale, médicale, technologique, financière et surtout d’information et de communication. Une maîtrise recherchée par ce qu’on peut qualifier de « lobby nucléaire », au-delà de l’industrie au sens strict : il associe l’industrie, les milieux scientifiques et techniques qui lui sont attachés, les agences et forums, dotés de moyens, chargés de la promotion et du contrôle de cette industrie, au premier rang desquels, l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), et les gouvernements et administrations des pays très engagés dans le nucléaire, particulièrement la France.
La ligne de clivage opposera donc ce condominium aux associations de victimes, aux scientifiques et médecins liés aux populations des zones contaminées et, dans un premier temps, aux mouvements sociopolitiques et écologistes qui ont émergé à cette époque dans l’ex-URSS. Après avoir fait jouer à la catastrophe le rôle de catalyseur de révoltes anti-soviétiques, ces derniers reflueront cependant après l’indépendance des républiques. Confrontés à la lourde charge des populations contaminées, les nouveaux États, surtout la Biélorussie et l’Ukraine, vécurent et vivent encore en même temps une autre catastrophe, économique et sociale celle-là, et une perte de moyens. Sous peine de se mettre à dos des bailleurs de fonds potentiels, ils ne sont donc pas en mesure de porter vigoureusement la cause de ces populations aux yeux du reste du monde et des organisations internationales, peu enclines à entendre des informations très alarmantes sur l’ampleur des dégâts de Tchernobyl. Ces gouvernements finiront donc par considérer comme des gêneurs — et même dans certains cas des délinquants — ceux qui contestent les thèses dominantes sur le caractère très limité des conséquences de Tchernobyl, et qui auront donc de plus en plus de difficultés à se faire entendre.
Cette attitude arrangea bien leurs partenaires occidentaux et les organisations internationales, qui se dédouanent ainsi de n’entreprendre aucune démarche proactive pour recevoir, écouter, analyser la somme des informations et des études qui n’iraient pas dans le sens d’une minimisation de l’impact de la catastrophe.

Bataille d’experts

Car dans les années qui ont suivi la catastrophe, une partie des médecins de terrain et des élites scientifiques des républiques touchées ont constaté une multiplication des pathologies qui affectaient les populations atteintes par les retombées de la catastrophe. Ce travail va les mettre en porte à faux avec le pouvoir et son establishment scientifico-nucléaire, d’abord moscovite, et plus tard national après l’indépendance des anciennes républiques russe, biélorusse et ukrainienne. Et puis avec les organisations internationales, au premier rang desquels l’AIEA, officiellement saisies par le pouvoir soviétique pour évaluer la situation, déterminer les normes à retenir et suggérer les mesures à prendre.
Après de premières dénégations très vives, il a bien fallu finir par admettre la réalité des milliers de cancers de la thyroïde. Aujourd’hui, plus personne ne les conteste. Ces cancers-là sont pour l’essentiel imputables à la contamination immédiate, les jours qui ont suivi la catastrophe, par l’iode 131 émis par le réacteur en feu. Ce radio-isotope perd rapidement sa radioactivité, mais ses effets à long terme se poursuivent. Par ailleurs, l’explosion et l’incendie ont dispersé des quantités considérables (des centaines de fois supérieures à celles d’une bombe atomique classique, sans cependant l’explosion et le flash) d’autres radio-isotopes, qui exercent encore aujourd’hui leur pouvoir de nuisance, et certains pour des centaines et milliers d’années. C’est essentiellement à travers l’alimentation que la contamination se poursuit, surtout dans les zones encore contaminées et habitées, où l’évacuation n’a pas été suffisante. Mais la contamination se diffuse aussi au-delà de ces zones, de manière très erratique et hétérogène en différents endroits des territoires, surtout biélorusses, et puis ukrainiens et russes.
Cette contamination explique-t-elle les nombreuses pathologies apparues chez de nombreuses personnes depuis 1986 ? Cette question fait l’objet du vigoureux bras de fer qui oppose les protagonistes définis plus hauts. Car la démonstration d’un impact à long terme des doses plus faibles d’irradiation est un problème énorme pour l’industrie nucléaire. Outre la question des essais militaires atmosphériques, outre la question de la protection insuffisante des travailleurs médicaux qui utilisent les radio-isotopes, outre la mise en évidence que des centrales en fonctionnement courant ne sont pas sans danger parce que sans accident, une telle démonstration met encore plus fortement en évidence le caractère irréversible des dommages causés par un accident grave.
Contrairement à la bombe atomique qui tue d’un coup, mais dont les quantités de radio-isotopes émis sont limitées, la contamination de Tchernobyl procède par voie d’irradiation interne, consécutive à l’inhalation ou ingestion chronique d’isotopes radioactifs beaucoup plus nombreux. Dans un tel cas, l’« émetteur » toxique se fixe dans un point de l’organisme qu’il irradie en permanence de ses rayons destructeurs, sur quelques millimètres.
Ceci explique-t-il cela ? En tout cas dès que cette question a commencé à se poser clairement, dès que des études épidémiologiques ont mis en évidence la multiplication de pathologies diverses, cancéreuses et non cancéreuses, au sein des populations contaminées, et dès que des liens ont commencé à être établis entre ces pathologies et la contamination des malades par la radioactivité de radio-isotopes inhalés et surtout ingérés via l’alimentation, une large panoplie de moyens ont été utilisés pour dévaloriser ces recherches ou faire taire leurs principaux animateurs. Orienter les financements vers les recherches et les chercheurs complaisants, composer les groupes de travail en excluant les gêneurs, refuser de prendre en compte les études qui ne soient pas officiellement communiquées par les gouvernements, ou encore celles qui ne sont pas traduites en anglais (souvent aux frais du chercheur !), dévaloriser les travaux des gêneurs ou — quand il faut bien les examiner — chercher à tout prix la moindre petite erreur de procédure dans des protocoles parfois contestables, ce n’est qu’une partie des moyens utilisés.
Certains ont vu leurs laboratoires fermés ou privés de moyens, d’autres se voyaient simplement interdire de chercher dans tel sens, d’autres encore pouvaient explorer les nouvelles pathologies, mais se voyaient interdire de faire le lien avec Tchernobyl, sous peine d’ennuis pour leur carrière. Rappelons que dès l’origine, le Politburo soviétique avait strictement interdit aux médecins d’associer n’importe quelle pathologie, sauf les très aiguës, aux retombées de Tchernobyl, et que les relevés des doses de radioactivité ont disparu. Une telle situation expose d’ailleurs les résultats très concluants d’études épidémiologiques à la critique des experts « officiels » qui répliquent : puisqu’on ne connaît pas, ou pas bien, les doses reçues à l’origine par tous ces gens, on ne peut établir de façon fiable le lien entre leurs maladies et Tchernobyl. Et lorsque des études empiriques d’échantillons confirment ces liens, elles sont aussi critiquées de mille façons, souvent déloyales. Les recherches sur les effets génétiques à long terme des faibles doses, à travers la catastrophe de Tchernobyl, sont aussi une question très sensible qui perce difficilement. Pourtant, ils ont été clairement évoqués lors du colloque organisé en 2006 à Bruxelles par l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN).

Bilan accablant

C’est ainsi que lorsqu’on met ensemble ce puzzle de centaines et centaines de travaux, études, recherches, chiffres partiels, données incomplètes sur les maladies et les décès, le tableau qui transparaît des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl est accablant. À ce jour, ce sont de centaines de milliers de victimes très probables dont il faut parler. Et ce n’est pas terminé, les délais de latence sont parfois tels que de nombreuses victimes seront sans doute encore à déplorer. Or, les dommages de Tchernobyl ne sont pas comptés dans le prix du kilowatt-heure. Les estimations plausibles évoquent plus de 500 milliards de dollars, qui ne peuvent évidemment prendre en compte toute la valeur des vies humaines. Plus de 200 réacteurs nucléaires aux prix actuels, pas loin de la moitié du parc d’aujourd’hui.
Lors du 20e anniversaire de la catastrophe, l’AIEA avait publié un rapport qui fit beaucoup de remous. Son communiqué de presse estimait encore à 4 000 le nombre des victimes de Tchernobyl... En quelque sorte un copié–collé mécanique et bureaucratique d’une estimation réalisée dès le mois d’août 1986. L’Agence oubliait d’ailleurs que dans le texte de son rapport, elle évoquait 9 000 victimes ! Partout mal reçue, cette déclaration plutôt pitoyable avait cependant un autre enjeu : elle se voulait le bilan définitif, la clôture internationale de toute discussion sur les conséquences de Tchernobyl. Une intention qui n’est sans doute pas anodine à l’heure de la relance du nucléaire.



(1) Il est presque trivial de le dire, car c’est la définition même de l’accident grave que d’avoir une part d’inconnu sinon il eut été prévu à l’avance, mieux maîtrisé et n’aurait pas acquis son caractère de gravité.
(2) R. Belbeoc’h, « Tchernoblues. De la servitude volontaire à la nécessité de la servitude », l’Esprit frappeur éditeur, n° 105, 2001.
(3) Ibid.

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