Le Plan de développement international de Bruxelles (PDI) constitue un objet politique pour le moins hybride, et sans doute mal nommé. Du Plan, il n’a en effet que peu de caractéristiques. Ce texte produit par le cabinet du ministre président Charles Picqué à partir d’une étude préalable commandée au cabinet de consultance PricewaterhouseCoopers reprend essentiellement une liste de dix projets immobiliers et d’aménagement du territoire, dont certains préexistaient au « Plan », et les enrobe de quelques considérations en matière de « citymarketing ».

 Les villes se transforment en effet progressivement en autant de marques à promouvoir auprès des investisseurs internationaux et des « cadres de la mondialisation » qu’il s’agit d’attirer. Difficile, donc, de parler de « Plan », pour ce projet qui ne contient strictement aucun élément de budgétisation, ni de phasage, ni même d’analyse des interactions possibles entre les différents projets conçus, ni encore de phase de consultation et de concertation avec les habitants qui sont au cœur des véritables plans tels que le PRD (Plan de développement régional).
Si l’appellation de « Plan » est usurpée, qu’en est-il du qualificatif « international » ? S’il est évidemment au cœur du PDI, force est de constater que son sens est restreint. Se concentrant essentiellement sur les institutions et investisseurs internationaux, le « Plan » ne dit ainsi pas un mot de la présence importante de nombreux Bruxellois d’origine étrangère, européenne et extraeuropéenne, sur son territoire. Ce n’est visiblement pas cette internationalisation-là que les concepteurs avaient à l’esprit. De là à faire l’impasse complète sur les possibilités de développement privilégié de « commerce ethnique » et d’échanges avec des pays émergents ou émergés tels que la Chine, la Turquie ou les pays du Maghreb, il y a un pas dont on ne peut négliger la violence symbolique.

Quel « développement » ?

Reste donc le développement : la vision de celui-ci qui sous-tend le PDI est celle d’un développement par percolement (trickle-down effect). L’arrivée tant espérée des classes moyennes et supérieures devrait permettre de rehausser le niveau de vie de l’ensemble des Bruxellois par un surcroît de rentrées fiscales directes, et la stimulation de l’activité économique induite par la présence de ces « classes dépensières ». On se bornera à constater que, menée depuis la création de la Région, cette politique n’a en rien atténué la dualisation de la ville, ni contribué à résoudre ses paradoxes : si Bruxelles est bien la troisième région la plus riche d’Europe en termes de production de richesses, elle demeure tout autant la plus pauvre de Belgique en termes de revenu par habitant puisqu’une bonne partie de la richesse produite l’est par les quelque 356 000 navetteurs (229 500 Flamands et 126 500 Wallons) qui, le fait est connu, payent leurs impôts sur leur lieu de résidence, et pas sur leur lieu de travail.
Au-delà de toutes ces faiblesses, le PDI est également inquiétant en ce que ses concepteurs semblent vouloir faire fi des règles existantes en matière d’aménagement du territoire, visiblement considérées comme trop contraignantes. Depuis sa création, la Région bruxelloise s’est en effet dotée progressivement d’un cadre législatif dans le domaine. Effort qui a culminé en 2004 par l’intégration de l’ensemble des dispositions liées à l’aménagement du territoire dans un seul corpus, le COBAT (Code bruxellois de l’aménagement du territoire). Dans ses dispositions générales, le Cobat énonce que : « le développement de la région, en ce compris l’aménagement de son territoire, est poursuivi pour rencontrer de manière durable les besoins sociaux, économiques, patrimoniaux et environnementaux de la collectivité ». Au-delà du cadre législatif qui précise entre autres l’articulation des différents plans et leur caractère contraignant ou non, la philosophie du COBAT s’inscrit dans la volonté de créer des lieux de concertations et des mesures de participations.
C’est également dans cet esprit que s’inscrit le PRD (Plan de développement régional), dont le dernier a été adapté en 2002. Non contraignant, il fournit toutefois le cadre dans lequel les autres plans doivent s’inscrire. C’est ainsi que le ministre-président, Charles Picqué déclare aux Bruxellois lors de la publication du PRD : « Ce plan s’est nourri des remarques et suggestions émises par la population au cours de l’enquête publique. C’est pourquoi il est aussi le vôtre. Aboutissement d’une analyse portant sur la ville, le PRD est le moteur de son développement futur. Un développement axé sur le plaisir de vivre à Bruxelles, le développement durable, la solidarité et la volonté de magnifier cette identité plurielle qui est une de nos grandes richesses ».
Or, loin de concerner seulement l’aspect international de la ville, le PDI touche aux équilibres, sociaux, économiques, culturels auxquels la Région s’est attelée à répondre en élaborant en 1995 le premier PRD, suivi du second en 2002.

Enjeux globaux

L’aménagement du territoire dépasse en effet de loin l’affectation d’une fonction à un espace donné. Il doit également penser les flux de personnes, de biens, de services… Ce qui est organisé, c’est l’accès de chacun selon la place et la fonction qu’il occupe à l’ensemble des fonctions d’un tissu urbain. La proximité, la coexistence des fonctions, des individus, des groupes sociaux, mais aussi l’articulation des différents types d’espace — espace privé, espace public, espace semi-public (intérieur d’îlot…) — sont autant d’éléments qui alimentent les choix d’aménagement du territoire. À cet égard, la méthode de confection du PDI n’est pas appropriée : ses concepteurs ont voulu donner un signal fort en le dissociant des enjeux globaux de la ville. Mais, ce signal, à qui est-il adressé ? Aux habitants ? Aux travailleurs ? Une chose est avérée : la satisfaction de la plus grande partie du banc patronal qui se réjouit du projet — à l’exception des classes moyennes qui craignent légitimement les conséquences néfastes pour elles du déploiement de projets pharaoniques du type « shopping centre ». Les patrons ajouteront que ce plan profitera à tous. La « main invisible » et la notion « d’effet induit » sont les réponses dont nous devons nous satisfaire pour régler la question de l’emploi, du bien-être, de la dualisation et de la précarisation de la population bruxelloise.
Plutôt que d’être ignoré ou contourné, le PRD devrait donc être remis sur le métier et intégrer la dimension du développement international. Le résultat devra être équilibré et déboucher sur un nouveau pacte « socio-spatial » qui répondra durablement au partage de l’espace. Que laisse-t-on à la sphère marchande ? Que garde-t-on dans la sphère publique ? C’est au gouvernement d’être le garant d’un cadre dans lequel chacune des parties soit présente et puisse participer à la définition des modes d’aménagement du territoire, de l’articulation des fonctions, de leur connexion, des liens entre quartiers, de la délimitation de l’espace public et privé, et des transferts financiers institués entre les fonctions. Pourquoi, à l’occasion de ce tournant majeur du développement de Bruxelles, n’a-t-on pas remis à l’ordre du jour le modus operandi participatif dont se félicitait Charles Picqué voici quelques années ?

Critiques

C’est sur la base de l’ensemble de ces constats que la CSC bruxelloise, Inter-Environnement Bruxelles et son pendant néerlandophone, le Bral ont vertement critiqué le « Plan » dans sa forme actuelle. S’appuyant sur le fait que l’année électorale à venir constituait une toile de fond parfaite pour une discussion ouverte et démocratique du projet de ville souhaité pour la Région, les trois entités ont d’ailleurs demandé un moratoire sur la mise en œuvre du PDI jusqu’à la tenue des prochaines élections régionales le 7 juin 2009.
Cette discussion devra notamment tenir compte de l’ambivalence qui marque la tendance récente au retour en ville, non seulement en Belgique, mais dans l’ensemble des pays industrialisés. Ses signes annonciateurs ne sont en effet pas empreints d’un retour en grâce du désir de l’espace public et de la rencontre démocratique sur le modèle de la cité idéale, mais plutôt du choix rationnel, et de l’arbitrage entre coûts du logement et du transport 1. On se souviendra qu’Alphonse Allais souhaitait établir les villes à la campagne. Peut-être l’inverse est-il en train de se produire : un retour à la ville marqué du sceau de la séparation, du cloisonnement social, de l’anonymat, de la proximité non pas souhaitée, mais subie, des voisins, et de l’autre en général.

Le PDI

Le Plan de développement international de Bruxelles (PDI) vise à renforcer la capitale comme pôle d’attraction au niveau international. Présenté aux parlementaires bruxellois en octobre 2007, ce plan comporte un important volet consacré à de nouvelles infrastructures à créer dans les années à venir (stade, centre de congrès, salle de spectacle, pôle commercial, etc.). Il s’appuie sur dix zones prioritaires :
1. le quartier européen
2. le quartier du Mont des Arts + Pentagone
3. la zone-levier Heysel
4. le quartier de la gare du Midi
5. la zone-levier Tours et Taxis
6. la zone d’intérêt régional Cité administrative
7. la zone-levier Josaphat
8. la zone-levier Delta
9. la zone d’intérêt régional Gare de l’Ouest
10. la zone d’intérêt régional à aménagement différé Schaerbeek-Formation.




1. Il se trouve même des économistes américains pour trouver dans la hausse du prix de l’essence une des causes du dégonflement de la bulle spéculative immobilière, et donc de la crise des subprime : la valeur de l’habitat pavillonnaire prisé par les classes moyennes se dépréciant à mesure que la hausse du prix de l’essence augmente la charge financière des déplacements domicile-travail.

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