L’euro est né le 1er janvier 1999. C’est un projet majeur qui a abouti. Dans l’esprit de l’ancien président français, M. François Mitterrand, c’était la voie privilégiée pour éviter que le grand voisin germanique ne se détourne de la construction européenne suite à la chute du Rideau de fer et à la réunification allemande. Reste que la politique monétaire qui y est menée n’est pas à la hauteur des espoirs suscités.

Lors de sa naissance, l’euro a suscité des craintes mais aussi des espoirs. L’instauration d’une monnaie unique, partagée aujourd’hui par douze États membres (13 au 1er janvier prochain, avec la participation de la Slovénie) représente un bouleversement majeur, en premier lieu bien sûr pour les pays qui ont renoncé à leur monnaie nationale. Aujourd’hui, le taux de chômage se situe à environ 8,5 % pour les pays de la zone euro. L’emploi ne semble pas avoir tiré profit de la monnaie unique. Pour la gauche, c’est pourtant un objectif essentiel. De biens meilleurs résultats pourraient être obtenus si une autre politique économique était mise en œuvre en Europe. Avant de tracer les contours de ce qui pourrait être une politique économique de gauche, arrêtons-nous sur les outils et les acteurs en présence. Les taux d’intérêt jouent un rôle majeur dans la vie économique. Quand ils sont bas, ils contribuent à stimuler l’activité. Ménages, entreprises et pouvoirs publics profitent en effet du faible coût du crédit pour emprunter et financer par ce biais la consommation ou l’investissement (achat d’immeubles pour les ménages par exemple). L’inverse est vrai quand les taux d’intérêt sont élevés. C’est alors l’épargne qui est favorisée. Lorsque le coût du crédit est cher, l’activité économique a donc tendance à se ralentir.
Le mécanisme de fixation des taux d’intérêt est complexe mais un acteur y joue un rôle essentiel. C’est la Banque centrale européenne (BCE) dont le siège se situe à Francfort. Une banque centrale est en quelque sorte la banque des banques. Lorsqu’une institution financière a besoin d’argent (pour le prêter à ses clients par exemple), elle peut obtenir des crédits auprès de la banque centrale. Un des rôles essentiels de la BCE est de fixer les taux auxquels les banques pourront obtenir ces crédits. Ces taux fixés par la banque centrale sont appelés taux directeurs car, par ricochet, ils vont influencer (« donner la direction ») le loyer de l’argent sur les marchés financiers. Quand les taux directeurs sont élevés, la BCE contribue à freiner l’activité économique. Et à l’inverse, quand la banque centrale baisse ses taux, elle lui donne un coup d’accélérateur.
La BCE joue donc un rôle majeur dans le pilotage de la politique monétaire européenne. Les syndicats européens, à travers la Confédération européenne des syndicats (CES), sont très critiques quant à la manière dont la BCE remplit sa fonction. Pour la CES, elle est à la fois trop prudente et monomaniaque. Elle est, en effet, obsédée par le risque de hausse des prix. Dès que ceux-ci font mine de s’élever, l’institution de Francfort s’inquiète, adresse des mises en garde et, très vite, a tendance à pousser sur la pédale des freins. Elle hausse les taux d’intérêt directeurs afin de ralentir l’activité économique et d’essayer par ce canal de contribuer à réduire l’inflation.
Or, d’après les traités européens, la BCE ne peut se contenter de contrôler l’inflation : elle doit aussi veiller, à travers la politique monétaire, à contribuer au soutien à une croissance durable et à la création d’emplois. Contrairement à certains préjugés, la BCE réussit bien moins cette entreprise que son homologue d’outre-atlantique, la Banque centrale américaine (la FED). Dans le pays porte-étendard du libéralisme, la FED se soucie de manière particulièrement équilibrée du contrôle de l’inflation et de la croissance économique durable. Dans cette entreprise, la coordination avec les autorités gouvernementales qui pilotent la politique budgétaire est bien plus performante aux États-Unis.
De manière surprenante, le contrôle démocratique sur les institutions bancaires centrales est très différent en Europe et aux États-Unis. La BCE se contente d’informer périodiquement le Parlement européen sur les choix politiques opérés. Mais, jalouse de son indépendance, elle ignore les critiques et ne tient pas compte des avis des parlementaires européens ou des ministres des finances de la zone euro. Aux États-Unis, la FED doit rendre des comptes devant les membres du Congrès.

Le rôle des États

Le deuxième groupe d’acteurs clés dans l’élaboration de la politique économique européenne, ce sont bien sûr les États membres. Avec la création de la monnaie unique, la majorité d’entre eux a renoncé à l’indépendance monétaire (qui pour la plupart, comme la Belgique, leur avait déjà échappé de fait). Reste entre leurs mains un instrument majeur : la politique budgétaire. Le budget européen est ridiculement faible. Il représente un peu plus de 1 % de la richesse produite sur le continent : il faut bien reconnaître qu’il est difficile de mener des politiques ambitieuses en terme de solidarité entre les personnes et les régions avec des moyens aussi limités.
Le rôle d’un budget est aussi important dans le pilotage de la politique économique. La logique est la même qu’avec les taux d’intérêt : établir un budget restrictif permet de freiner l’activité économique lorsque la surchauffe menace. Au contraire, en période de mauvaise conjoncture, stimuler les dépenses publiques contribue à soutenir une croissance durable, porteuse d’emplois.
Grosse déception pour les partisans d’une solidarité forte à l’échelon européen, malgré l’élargissement, les pays riches de l’Union (Allemagne, Pays-Bas, Suède…) ont refusé d’augmenter la taille du budget européen et ont même imposé des restrictions sévères. Comme les perspectives budgétaires sont tracées sur une base pluriannuelle à l’échelon européen, cette optique restrictive vaudra certainement jusqu’à l’exercice 2013.
Si on ne peut pratiquement pas compter sur le budget européen pour stimuler la croissance durable et la création d’emplois, il faut s’appuyer sur les budgets des différents États. Des règles s’imposent à eux. La plus connue est certainement celle du plafond de 3 % de déficit qui ne peut normalement pas être franchi. Cette règle est pour le moment théorique puisque certains parmi les grands États (Allemagne, France, Italie) dépassent le seuil toléré. Des promesses d’assainissement ont été formulées. Mais le constat que l’on peut dresser à propos de la politique budgétaire en Europe est sévère. Elle ne joue pas son rôle de soutien de la croissance et les États ont plutôt tendance à mener des politiques contre-cycliques. Ils font des cadeaux (fiscaux…) quand la conjoncture est bonne et imposent des mesures d’économie lorsque la situation s’est détériorée. C’est bien entendu l’inverse qu’il faudrait faire.
Sur la période 2000-2005 par exemple, l’économie a fonctionné au ralenti. Les déficits de la plupart des États se sont creusés et, comme ceux-ci avaient dépensé leurs marges disponibles quand la conjoncture était favorable, ils ont dû prendre des mesures restrictives, qui ont à leur tour pesé sur la croissance... et les déficits se sont creusés encore un peu davantage. Un cercle vicieux !
Deuxième constat, la coordination est insuffisante entre les pays de la zone euro (à travers leurs ministres des finances réunis dans l’Eurogroupe) et la BCE, dont nous avons déjà souligné le souci excessif d’indépendance. Alors qu’il faudrait un duo bien organisé pour piloter l’avion de la politique économique européenne, le dialogue et la concertation s’opèrent insuffisamment entre ceux qui décident respectivement des budgets et des mesures monétaires. Ce manque de coordination est manifeste au niveau de la politique des changes. On sait qu’un euro fort, comme c’est le cas actuellement, rend les exportations européennes plus difficiles. Les importations sont, elles, moins coûteuses. Piloter le taux de change de la monnaie européenne est donc important pour contribuer à défendre les parts de marché des entreprises du continent. D’après les traités, la politique de change est une responsabilité partagée entre la BCE et le Conseil européen. Mais, du fait de la coordination insuffisante, aucune réponse satisfaisante n’est apportée lorsque, comme on l’a constaté ces derniers mois, le cours de l’euro s’accroît et que cette montée pèse lourdement sur les entreprises européennes exportatrices.
Face à ces lacunes, quelle est la stratégie privilégiée par les États ? C’est celle de la concurrence sur le terrain des politiques sociales ou de la fiscalité. Chacun dans son coin cherche à attirer les investissements à travers, tantôt la baisse de la fiscalité sur les entreprises, tantôt des mesures de flexibilisation des conditions de travail. En matière de concurrence fiscale, l’exemple de l’Irlande est illustratif et assez connu. Mais la Belgique n’est pas non plus la dernière sur ce terrain. Il va sans dire que cette concurrence est dangereuse, favorable aux détenteurs de capitaux et préjudiciable à l’emploi et aux conditions de travail.
Sans entrer dans le détail des politiques industrielles, soulignons que le Conseil européen a défini en 2000 à Lisbonne des objectifs pour promouvoir la prospérité et le bien-être sur le continent. Parmi les efforts à réaliser était pointée la nécessité de stimuler les efforts de recherche et développement (R&D) afin que l’Europe rattrape son retard en la matière par rapport à d’autres régions du monde industrialisé. L‘objectif fixé était d’arriver en 2010 avec une part des dépenses de R&D grimpant jusqu’à 3 % du PIB. Nous sommes encore loin de cet objectif puisqu’en 2004, le résultat obtenu pour l’Europe des 25 est un modeste 1,9 %. Or, la R&D est une des clés pour que l’Europe puisse continuer à mettre au point des produits et services de qualité, innovants avec en vis-à-vis la promotion de l’emploi dans nos régions.

Et les partenaires sociaux ?

Les partenaires sociaux jouent eux aussi un rôle majeur. Ce sont les pilotes des négociations salariales qui constituent un volet essentiel de la politique économique. La lecture du tableau ci-contre est illustrative de la très forte hétérogénéité des modes de négociation. Dans certains petits pays (Belgique, Irlande, Finlande), le niveau interprofessionnel est déterminant. Dans d’autres États (France, Royaume-Uni), n’existent pratiquement que des négociations à l’échelle des entreprises. Dans d’autres pays encore (Allemagne, Espagne, Italie), ce sont les discussions dans les branches qui sont déterminantes.

Devant cette diversité, stimuler une politique salariale européenne relève de la mission impossible. Pourtant, avec la création de l’euro, de nombreux syndicats ont bien compris l’impérieuse nécessité de se coordonner à une échelle supranationale afin de présenter un front uni face aux employeurs et d’éviter les concurrences stériles. En quelques années, différentes initiatives ont vu le jour. Certaines se sont développées au niveau des secteurs, comme dans le métal par exemple. Au niveau de la CES, un groupe de coordination des négociations collectives a été institué. À l’initiative des syndicats belges, et suite à la mise en place de la norme salariale en Belgique, le groupe appelé « de Doorn » a aussi été mis en place. Il réunit des représentants syndicaux belges mais aussi allemands, néerlandais, français et luxembourgeois afin, précisément, de coordonner les stratégies de revendications des différentes organisations. Vu la diversité des modes de négociation collective, la coordination effective des revendications reste difficile. Il s’agit souvent d’échanges d’informations, certes importants pour éclairer les partenaires, plutôt que d’une véritable coordination. Tendre vers cette ambition est certainement une œuvre de longue haleine, à remettre sans cesse sur le métier.

Quelle politique de gauche ?

Une autre politique économique, progressiste, est possible. Nous dessinerons dans les lignes qui suivent les contours qu’elle devrait prendre en matière monétaire, budgétaire et salariale. Comme nous l’avons explicité plus haut, l’optique suivie par la Banque centrale européenne est trop restrictive. Le mouvement syndical et les forces de gauche devraient se trouver des alliés pour modifier à la fois l’approche et le mandat de la BCE. Trois objectifs peuvent être tracés :
– accroître le contrôle démocratique sur la banque centrale. Le Parlement européen doit pouvoir pleinement jouer son rôle. Ses avis doivent être écoutés et pris en compte par l’institution bancaire. C’est beaucoup trop peu le cas aujourd’hui ;
– assouplir l’objectif d’inflation poursuivi par la banque centrale. Le plafond actuel des 2 % de hausse de prix est trop sévère ;
– préciser le mandat de la BCE en équilibrant enfin les objectifs de maîtrise de l’inflation et de soutien à la croissance.
Sur le terrain budgétaire, les enjeux se situent tant au niveau de l’Union que des différents États membres. Le combat pour l’augmentation du budget européen est perdu à moyen terme. Il devra être mené à nouveau dans un délai de 3 à 4 ans. Accroître les moyens disponibles au niveau européen est indispensable : sans cette évolution, il sera très difficile de stimuler des politiques structurelles européennes telles que le soutien à l’innovation et la R&D. Une augmentation du budget de l’Union est également essentielle pour accroître la solidarité européenne et entre les États membres.
Enfin, les erreurs du passé doivent être évitées. Lors de la prochaine période de reprise, il s’agira pour les différents États, particulièrement ceux dont les finances publiques sont détériorées, d’assainir leurs budgets. Les efforts sont beaucoup plus faciles à exécuter en bonne conjoncture et ils permettent de bénéficier de marges de manœuvre indispensables quand la situation s’est retournée. En d’autres mots, il s’agit de pouvoir mener des politiques contre-cycliques plutôt que pro-cycliques.
Au niveau salarial, c’est principalement à l’acteur syndical qu’incombent des responsabilités. La tâche n’est pas mince mais elle est vitale. Tant au niveau interprofessionnel que des secteurs et des entreprises, il s’agit de poursuivre, ou de réactiver, les efforts pour coordonner les stratégies syndicales à l’échelon européen. Certes, il s’agit d’un travail difficile vu les différences d’approches, de réalités socio-économiques et de cultures syndicales. Mais il n’existe pas d’alternative positive. Le piège à éviter est celui de la concurrence salariale. Dans ce schéma, les gagnants sont connus. Ce sont les détenteurs du capital.
Pour conclure, la mise en œuvre d’une politique économique de gauche n’est pas une pure utopie. Elle repose sur un double mouvement. Le premier est celui d’un investissement massif dans le syndicalisme européen afin de coordonner nos stratégies. Le second est la construction d’alliances pour mener à des rapports de force permettant de peser sur les décisions prises par les autres acteurs de la politique économique : la banque centrale, le Conseil des ministres des Finances ainsi que la Commission européenne.

Thierry Dock - Directeur de la FEC

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