Comment reconstruire une conception du progrès qui, aujourd’hui, aurait la même force que lorsqu’au début du XXe siècle, il s’agissait d’intégrer le prolétariat dans la société et de lutter pied à pied pour diminuer le malheur et l’injustice ? S’il y a une question à se poser maintenant, c’est bien celle-là (1). Les partis politiques progressistes, les partenaires sociaux et les associations de la société civile sont-ils en mesure de reconstruire une conception du progrès dans un contexte de mondialisation ?


L’histoire sociale de nos pays nous enseigne qu’il y a des périodes dans lesquelles les débats sont d’ordre technique à l’intérieur d’un modèle ou d’un paradigme donné, et les périodes où il y a désaccord aussi bien sur les faits que sur leur signification et sur les politiques à mettre en œuvre (2). Le concept de question sociale qui fut à l’origine de notre modèle social exprime bien ce désaccord, ce conflit non seulement sur la réalité de l’exploitation, mais aussi les représentations, les attitudes et les solutions à mettre en œuvre. Le passage d’une logique d’assistance aux plus démunis dépourvus de ressources à une logique d’assurance des travailleurs face aux risques sociaux fut le signe d’un changement de paradigme et de modèle.
Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où, de nouveau, il y a désaccord sur les faits, leur signification et les politiques à mettre en œuvre. L’enjeu ne se joue pas à l’intérieur du modèle, mais sur le modèle lui-même et ses quatre piliers : la protection sociale, le droit du travail, les services publics et les politiques de soutien à l’activité et à l’emploi. Il est donc important, pour les organisations ouvrières en générale et les organisations ouvrières chrétiennes en particulier, d’agir et de travailler dans le champ politique, social et culturel pour contribuer à reconstruire une nouvelle conception du progrès.
Avant de suggérer un cahier des charges de cette nouvelle conception du progrès, il convient de rappeler quelle est la conception actuelle non pas pour préciser ce qu’il faut abandonner, mais ce qui doit servir pour construire cette nouvelle conception du progrès. Un dépassement du modèle ne suppose pas que, « du passé », on fasse table rase, mais qu’on considère ce passé comme héritage ou ressources pour faire face à de nouveaux enjeux.
Les caractéristiques du modèle social européen au-delà des différentes formes institutionnelles qui séparent les pays entre eux peuvent constituer des balises utiles pour faire face aux enjeux contemporains.

Les contours du modèle social européen
La conception du progrès en vigueur depuis soixante ans s’articule autour d’une :

• conception économique positive (keynésienne) de l’articulation entre l’économique et le social, le social étant considéré comme une condition du progrès économique et pas simplement une conséquence et encore moins une entrave ;
• conception positive de l’État et de la régulation économique et sociale face aux défaillances du marché ;
• conception positive de la sécurité liée aux statuts effectifs produits par la société salariale ;
• conception positive de la société civile organisée et de la concertation horizontale et verticale comme mode de décision ;
• conception positive de la redistribution à la fois comme instrument de protection de l’individu victime de risque et à la fois comme ciment de la cohésion sociale.
Bien souvent, les pactes sociaux d’après-guerre se sont construits sur ces cinq points et sur le plan international, on aura reconnu l’esprit de la Déclaration de Philadelphie qui a défini les objectifs de l’Organisation internationale du travail (3).
La construction d’une nouvelle conception du progrès doit prendre la mesure de ce qui a objectivement changé dans notre société pour le meilleur et pour le pire. Quand on interroge les Européens sur ce qu’il y a de meilleur dans leur vie ou leur aspiration, on retrouve les domaines d’action de notre modèle social. À savoir le travail qui, outre le gagne-pain qu’il permet, donne un statut aux travailleurs. À savoir la sécurité d’existence tout au long de sa vie même en cas de maladie ou de vieillesse. À savoir la famille et les solidarités de proximité. À savoir la démocratie et la participation citoyenne. Même des organismes comme l’OCDE sont tenus de constater la corrélation évidente entre le développement du modèle social et les résultats positifs en matière de sécurité d’existence, de lutte contre les inégalités et contre la pauvreté.
Cependant, ce modèle est mis sous pression depuis 25 ans à la fois dans le domaine de la protection sociale et du travail et cela avec en toile de fond des mutations sociodémographiques importantes elles aussi. Les politiques macroéconomiques ont tourné le dos au keynésianisme et pris un tournant monétariste et néolibéral. Dans ce contexte, et pour des raisons de compétitivité ou de restrictions budgétaires, on a de plus en plus considéré les recettes de la sécurité sociale – c’est-à-dire les impôts et les cotisations sociales – comme des charges pesant sur l’activité économique et l’emploi. De plus en plus, le rôle positif que la redistribution peut opérer sur la croissance a été occulté. Le leitmotiv fut donc le suivant : « on ne peut pas surcharger le cheval avec lequel on veut gagner le grand prix ». En conséquence de cela, il faut non plus adapter les recettes aux dépenses, mais les dépenses aux recettes. Ce qui implique nécessairement deux mouvements : un mouvement de sélectivité et de ciblage vers les plus démunis, d’une part, et un mouvement de privatisation pour les publics plus favorisés, de l’autre. La question est évidemment de savoir quelle société on crée si l’on rend les riches plus riches et les pauvres moins pauvres en précarisant le sort de la majorité de ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre et en risquant de provoquer une crise de légitimité d’un système qui glisse de l’assurance vers l’assistance.
Le concept de flexibilité exprime bien les mutations en œuvre depuis une vingtaine d’années dans le monde des entreprises. D’une part, la structure de l’emploi salarié a fortement changé au détriment des emplois industriels et à l’avantage des emplois dans les services. Mais, d’autre part, les règles qui structuraient les métiers ont elles aussi été reconsidérées. Ainsi, les règles concernant les rémunérations se traduisent moins dans des statuts collectifs liés aux classifications de fonction et aux qualifications, mais de plus en plus dans des contrats individualisés portant sur des exigences de compétence, d’autonomie et de polyvalence. Les règles concernant la progression dans la carrière se traduisent pour beaucoup de travailleurs par des trajectoires de plus en plus hybrides ou chaotiques en fonction de leur « employabilité ». Si une partie de ces travailleurs s’accommodent bien de ces transformations étant donné leurs ressources en termes de qualifications et de capital culturel et économique, la plupart d’entre eux connaissent des parcours professionnels faits de périodes de travail salarié ou indépendant, de chômage, d’inactivité ou de statut précaire.
La question de la redistribution domestique atteint un seuil de politisation dans le sens où elle fait débat ou problème. Le contexte est non seulement une augmentation heureuse de l’espérance de vie, mais également une diversification des trajectoires de vie. L’institution familiale se transforme et des rapports sociaux de genre se redéfinissent. On ne peut plus parler d’un modèle familial qui serait le modèle d’une famille stable avec un papa au travail, une maman au foyer et deux enfants à l’école. De plus en plus, la maman travaille, de moins en moins il y a deux ou trois enfants dans la famille, et de plus en plus les divorces progressent qui conduisent à des recompositions de familles monoparentales ou autres. Ces diversifications de trajectoires sur le plan professionnel et sur le plan domestique provoquent une nouvelle configuration des risques et des inégalités. La question de l’exclusion sociale, de la pauvreté des enfants ou de la dépendance des âgés en est un révélateur.
Ces mutations ne sont pas seulement économiques et sociales, mais aussi culturelles et politiques dans le sens où elles se sont accompagnées du développement d’une conception réactionnaire alternative à de modèles sociaux ambitieux. Il s’agit du modèle néolibéral dont les caractéristiques générales structurent ce qu’on appelle le consensus de Washington. Le modèle social dans sa conception néolibérale s’articule autour d’une :
– conception positive du marché et la mise en évidence des défaillances de l’État et, avec lui, de la régulation économique et sociale ;
– conception positive de l’entreprise marchande face aux institutions et services publics et non marchands ;
– conception positive de l’individu par rapport aux corps intermédiaires, agents de détournement de l’intérêt général au profit d’intérêts corporatistes ;
– conception positive de la responsabilité individuelle par rapport aux valeurs de solidarité ;
– conception positive du ciblage et de l’assistance et d’un État social résiduel par rapport à l’universalité de la sécurité sociale.
Un peu partout ce modèle réactionnaire a fait des dégâts, mais le modèle social a fait preuve d’une bonne capacité de résistance dans des domaines essentiels. On peut ainsi constater que la pauvreté et l’insécurité d’existence ont reculé, surtout parmi les personnes âgées, même si, relativement au salaire moyen, une érosion des allocations sociales est observée durant les années 90 et on constate une corrélation évidente entre les dépenses sociales et le faible taux de pauvreté dans un pays. Les systèmes d’assurance maladie obligatoire ont accompagné le progrès médical et l’augmentation de l’espérance de vie. Les progrès dans les dispositifs de conciliation entre la vie de travail et la vie de famille ont favorisé les taux d’emploi des femmes et le niveau de vie des familles. Par ailleurs, le champ de l’assurance privée, malgré les soutiens publicitaires et fiscaux, reste marginal même si des différences importantes existent entre pays européens. Dans les pays de l’OCDE, les dépenses sociales totales représentent 23 % du PIB, 20,4 relevant du secteur public ou non marchand, 2,4 relevant du secteur non marchand. Enfin, la forte légitimité du système est renforcée par la crise du modèle de Washington lui-même, dont la légitimité est mise en question dans un contexte d’instabilité politique, de succès des idées d’extrême-droite dans les classes moyennes de plus en plus craintives sur l’avenir, de croissance des inégalités et de la précarité, et du sous-investissement dans les infrastructures collectives.
Mais, la construction d’une nouvelle conception du progrès passe non seulement par des mouvements de résistance nécessaires, mais aussi par des mouvements d’offensive solidaire. Pour cela, il convient de rédiger, au-delà des spécificités propres à chaque système, une feuille de route pour une nouvelle conception du progrès.

Feuille de route
Il importe de prendre en considération ensemble les trois sphères de la répartition : la répartition économique qui se manifeste à travers l’emploi et les salaires, la répartition sociale qui s’opère à travers les transferts sociaux, et la répartition domestique qui renvoie principalement à la solidarité familiale. Ce qu’on appelle la crise de l’État providence est en grande partie l’expression des mutations qui s’opèrent dans le champ de la répartition économique et de la répartition domestique. Les contours de cette nouvelle feuille de route pourraient s’articuler autour d’une :

– conception positive de l’individu, considéré non pas seulement comme victime (modèle A), ni comme homo economicus (idiot rationnel du modèle B), mais en tant que citoyen doté de capacité d’autonomie et de participation à l’action démocratique ;
– conception positive d’un dépassement du dilemme « État ou marché » en vue de concilier compétitivité et solidarité, innovation et protection sociale ;
– conception positive de processus de sécurisation du travailleur face à la flexibilité du marché du travail dans un cadre négocié et co-organisé par l’ensemble des acteurs ;
– conception positive non seulement des chances, mais aussi de l’égalité des niveaux de vie, ce qui passe par une lutte radicale contre les manifestations d’exclusion et de ségrégation sociales ;
– conception positive d’un néo-keynésianisme et d’une sociale-démocratie à l’échelle européenne permettant de combiner les exigences de compétitivité extérieures et les exigences de trouver des réponses institutionnelles à la croissance des besoins domestiques liés notamment au vieillissement.

Conclusion
Le concept d’Europe sociale est resté longtemps dans l’ordre du discours. Mais de plus en plus, les enjeux du travail et de la sécurité sociale se jouent non seulement dans chaque pays, mais aussi sur la scène européenne. L’Union européenne constitue un vaste laboratoire d’idées où les formes institutionnelles des uns et des autres ainsi que leurs expériences sont analysées et comparées. Déjà aujourd’hui, on en voit des effets tels que le renforcement des politiques sociales actives, la volonté de mettre fin aux pièges à l’emploi, l’instauration d’assurance-dépendance, mais aussi le développement de mécanismes de sélectivité pour réduire les coûts budgétaires de la sécurité sociale. Plus que jamais, résistance et innovation s’imposent.




Cet article reprend le texte de l’intervention de Pierre Reman, directeur de la FOPES, au Forum Internazionale delle Organizzazioni christiane dei lavorati, Rome, 28-29 avril 2005.

(1) Cette question fut posée dans ces mêmes termes par Michel Rocard, La sociale-démocratie dans le miroir du progrès, Libération, 15 janvier 1993.
(2) Voir à ce propos, François-Xavier Merrien, Globalisation, enjeux du travail, de la sécurité sociale et du modèle social européen, exposé fait à l’occasion du trentième anniversaire de la FOPES, 11 septembre 2004.
(3) Pour un développement de ce propos, voir François-Xavier Merrien, op cit.

Le Gavroche

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