L’euro représente-t-il une menace ou une chance pour les organisations syndicales ? Si, dans la plupart des états-majors syndicaux européens, on réserve généralement un accueil plutôt favorable à l’euro, les craintes de le voir utilisé comme instrument de dérégulation du marché de l’emploi sont loin d’être entièrement dissipées. Depuis quelques années, les organisations de travailleurs des différents pays de la zone euro tentent dès lors de coordonner leurs actions et leurs revendications. Ce pourrait être l’un des effets indirects étonnants de l’unification monétaire : l’émergence progressive d’un espace syndical européen.


Mais, tout d’abord, une petite explication. La zone euro ne correspond pas à ce que les experts appellent une " zone monétaire optimale ". Cela signifie qu’elle n’est pas une aire géographique économiquement intégrée qui connaît des cycles conjoncturels identiques. Les douze pays de la zone ont en effet des structures économiques, industrielles, commerciales et sociales extrêmement diverses : de ce point de vue, quels points communs ont le Portugal et l’Allemagne ? La Grèce et l’Autriche ? Gérer au moyen d’une politique monétaire unique cet ensemble hétéroclite de pays ne se fait pas sans frictions, on a d’ores et déjà pu le constater. Les attentes des différents pays par rapport à la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) ne sont pas toujours convergentes (voir encadré page suivante). Il est, par exemple, déjà arrivé qu’alors que l’économie française avait besoin de taux bas pour se doper, l’économie espagnole avait besoin de taux hauts pour freiner l’inflation… Comment, dans un tel contexte, prendre une décision unique qui convienne à tout le monde ? D’une certaine façon, la BCE est condamnée à voir ses décisions critiquées, à moins d’assister à un renforcement de la coordination des politiques économiques des États de la zone euro et une convergence progressive des cycles économiques. Cette perspective, bien que réaliste, ne s’inscrit que dans le long terme.
En attendant, les pays de la zone euro ont non seulement confié leur politique monétaire à la Banque centrale européenne, mais ils ont également décidé de corseter leurs politiques budgétaires (par l’interdiction des déficits publics, sous peine de lourdes sanctions) (1). De la sorte, ils se privent de deux instruments importants de la politique économique : primo, les dévaluations nationales ne sont plus possibles (2), secundo, la possibilité de relance de l’économie nationale et de l’emploi par le biais d’investissements publics (travaux publics, infrastructures, etc.) est très strictement limitée.
Comment dès lors éviter qu’en cas de crise économique nationale ou régionale ne se créent d’importantes poches de chômage contre lesquelles les gouvernements, pris individuellement, n’auraient plus les moyens de lutter ? La réponse qui pourrait s’imposer est double : l’accroissement de la mobilité des travailleurs pour leur permettre de " fuir " géographiquement les régions à fort taux de chômage, et la flexibilité du marché de l’emploi afin de permettre aux entreprises de " s’adapter " plus facilement à la conjoncture économique et à ses variations. Cette double réponse fait évidemment craindre aux organisations syndicales un scénario du pire qui consisterait à voir les douze s’engager, à la moindre crise, dans une course à la dérégulation et au " moins-disant " social.

Stratégies coordonnées
L’autre risque est celui de voir, au sein de la zone euro, des gouvernements adopter des attitudes contradictoires en matière de politique économique (notamment sur la question de la fiscalité et de la détermination des salaires). En l’absence de coordination des politiques salariales, il se pourrait en effet que dans certaines régions ou certains pays de la zone euro, les salaires soient considérés comme étant trop élevés par rapport aux objectifs de création d’emploi, alors que dans d’autres ils soient considérés comme étant trop bas par rapport à la productivité. Le cauchemar des autorités monétaires européennes, qui ont pour mission de lutter contre l’inflation, est probablement de voir – en résumé – l’ouvrier portugais réclamer des augmentations salariales, après avoir pu comparer son salaire en euro à celui de l’ouvrier allemand ou autrichien. En d’autres termes, la meilleure visibilité des différences salariales pourrait entraîner de nouvelles revendications salariales dans certaines régions ou certains pays (3). Ces revendications pourraient à leur tour entraîner une pression inflationniste contre laquelle la BCE lutterait par une politique restrictive (unique) pour toute la zone, ce qui étoufferait la croissance économique et pénaliserait les interlocuteurs sociaux ayant conclu des conventions salariales considérées comme " raisonnables ".
Tous ces éléments expliquent la nécessité ressentie par les syndicats de coordonner leurs stratégies et leurs revendications. Cette coordination a déjà pris une forme concrète dans certaines régions de la zone euro. Ainsi, dès juin 1997, une rencontre a eu lieu en Belgique entre organisations de travailleurs allemandes, néerlandaises, belges et luxembourgeoises, celles-ci ayant décidé de se serrer les coudes dans la perspective de l’euro. En septembre 1998, un séminaire a réuni, à Doorn aux Pays-Bas, ces mêmes organisations dans le but d’" éviter une concurrence négative sur la rémunération du travail " dans la zone euro. Cette réunion a donné lieu à la "Déclaration de Doorn" et décision a été prise de se réunir dorénavant une fois par an pour s’échanger des informations sur les conditions de rémunérations et de travail et sur l’évolution des politiques sociales et économiques. La dernière réunion du groupe de Doorn a eu lieu les 6 et 7 septembre 2001 à Houffalize. Au cours de cette réunion, les représentants syndicaux se sont penchés sur l’évolution des salaires, les négociations salariales de 2002 et le contexte économique dans lequel les négociations ont eu lieu ces dernières années.
Certes, ce genre de réunion ne rassemble pas tous les syndicats de la zone euro, mais elle constitue en quelque sorte la préfiguration de ce qui pourrait, à terme, devenir le lieu d’un renforcement de l’action syndicale et d’une coordination accrue des revendications salariales entre les pays. La Confédération européenne des syndicats (CES) pousse en ce sens afin de disposer d’indications sur les négociations salariales à l’échelle européenne, d’éviter le dumping social et salarial à l’intérieur de l’Europe, et de coordonner les revendications en vue de favoriser une convergence à la hausse des niveaux de vie en Europe.
Étonnamment, ce pourrait donc être l’une des conséquences sociales de la réalisation de l’union monétaire : l’émergence d’un espace syndical européen.

Christophe Degryse

  1. Le " pacte de stabilité et de croissance " adopté en juin 1997 au sommet d’Amsterdam interdit en effet les déficits publics excessifs, c’est-à-dire excédant les fameux 3 % du produit intérieur brut (sauf circonstances exceptionnelles). Et cela, sous peine d’implacables sanctions financières.
  2. La dernière dévaluation en Belgique date de 1982. Si l’utilité de ces dévaluations est parfois contestée, elles n’en demeurent pas moins l’un des instruments de la politique monétaire.
  3. Différences salariales que les économistes expliquent par les différences de productivité et par les écarts du coût du travail et de la protection sociale entre pays.

Le Gavroche

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