Photo Nicolas Bardos

 

Onze pays d’Europe centrale et orientale (PECO) sont actuellement membres de l’Union européenne 1 et quatre d’entre eux font partie de la zone euro. Vu leur poids économique assez faible, ils ont difficilement voix au chapitre dans une Europe largement dominée par l’Allemagne. Pour Nicolas Bárdos-Féltoronyi, le bilan de l’intégration de ces pays dans l’Union européenne est assez sombre.

Vous êtes très critique concernant l’intégration des PECO dans l’économie de l’Europe occidentale. Pourquoi ?

Mon attitude critique s’explique par plusieurs facteurs. Premièrement, ces vingt-cinq dernières années, la décision politique des dirigeants de l’Europe centrale et orientale de se joindre à l’UE s’est avérée économiquement désastreuse. Avec leur adhésion, ces pays ont perdu près de la moitié de leur production industrielle et une partie considérable de leur production agricole. À partir des années 80, les revenus de deux tiers des ménages se sont, en moyenne, réduits de 40 à 70 % sur dix ans. Deuxièmement, ils ont subi une dévaluation du potentiel humain (fuite massive des cerveaux et émigration d’une partie de la jeunesse) et une dégradation sensible des conditions de travail. Par ailleurs, une proportion élevée de femmes a abandonné le monde du travail pour devenir femmes au foyer. Ce dernier facteur a contribué à l’abaissement des revenus des ménages. Le manque à gagner budgétaire qui en a découlé pèse constamment sur les finances publiques. Troisièmement, ces pays ont perdu le contrôle de leur système bancaire et de leurs principales entreprises, qui ont souvent été absorbées par des multinationales principalement européennes. Les monopoles privés se sont substitués aux monopoles publics. Certains de ces États étant fort endettés auprès des banques privées internationales, leur dépendance vis-à-vis de ces dernières est devenue quasi absolue. Au final, les PECO, considérés comme la périphérie développée du monde communiste jusque dans les années 80, se retrouvent aujourd’hui à la périphérie sous-développée de l’UE. Malgré tout cela, je reste favorable à leur l’appartenance à l’UE, car en dépit de la faiblesse de l’Europe sociale, celle-ci assure aux travailleurs de ces pays quelques garanties perdues en 1989.

Les systèmes de protection sociale ont-ils souffert de l’adhésion des PECO à l’Union européenne ?


Avant 1989, il y avait un système de sécurité sociale très complet. Il fut immédiatement démoli avec l’effondrement des régimes communistes. En matière de santé, les droits des malades ont été touchés. Les hôpitaux ont été privatisés. On est également passé d’un système de pension par répartition à un système par capitalisation. Néanmoins, en Pologne et Hongrie, les fonds de pension ont été renationalisés pour alléger le poids de la dette publique sur les finances de l’État. Les États ont également fortement restreint les normes de protection des travailleurs. En terme de fiscalité, même si les citoyens cotisent et qu’il existe un impôt progressif, des pays comme la Pologne, la Slovaquie et la Bulgarie, ont mis en place un impôt unique. C’est une injustice totale.

On a l’impression que les PECO ont davantage le regard tourné vers les États-Unis que vers l’Union européenne.

En effet, car le souvenir des nombreuses guerres qui ont déchiré l’Europe de l’Est est encore bien présent. Les États-Unis représentaient (quoi qu’on en dise) le monde libre au moment où le Stalinisme s’est imposé. Les peuples de l’Europe de l’Est rêvent d’Amérique depuis un siècle et demi. C’est d’une certaine manière paradoxal, car les investissements états-uniens dans ces pays sont extrêmement faibles. Pas plus de 4 ou 5 %. L’essentiel des investissements provient d’Allemagne et d’Autriche. Pourtant, dès les années 70 et 80, les dirigeants, encore communistes à l’époque, ont pris contact avec les États-Unis pour entrer au Fonds monétaire international. Les peuples ont donc été imprégnés de l’idée d’une Amérique bienfaitrice. Néanmoins, depuis quelque temps, leur atlantisme s’est adouci.

Les mouvements syndicaux sont-ils importants dans ces différents pays ?

Partout, le syndicalisme a été cassé à partir des années 80. D’une part, le chômage croissant a renforcé la position des dirigeants d’entreprises. D’autre part, les premiers gouvernements non communistes ont drastiquement réduit les droits syndicaux au niveau des entreprises, et ils se sont aussi attaqués à la concertation sociale. Mais, depuis peu, je perçois quand même quelques tentatives pour rétablir un meilleur rapport de force face aux employeurs privés ou publics.

Seules la Slovaquie, la Lettonie, l’Estonie et la Slovénie sont membres de la zone euro. Pour les autres, est-ce souhaitable de la rejoindre ?

L’adhésion à l’euro pourrait a priori leur être favorable, comme les exemples slovaque et slovène le montrent. Cependant, en Estonie, cette adhésion a nécessité des baisses de salaires et une plus grande flexibilité du marché du travail. À mon sens, rejoindre l’euro pourrait être une bonne idée si cela se fait à des conditions convenables telles que le contrôle bancaire renforcé, une meilleure sécurité sociale, la création massive d’emplois, etc.

La zone euro est dirigée par l’Allemagne. Si ces pays la rejoignent, assistera-t-on à un rééquilibrage étant donné leur important potentiel de croissance économique ?

Il est vrai que l’Allemagne dirige la zone euro, mais cela se fait avec la complicité tacite des autres pays membres, notamment avec celle de la France et de la Belgique. Si un certain nombre de PECO rejoignaient la zone, leur influence resterait toujours modeste, vu leur faible dimension économique et la quasi-inexistence de multinationales propres à ces pays.

Lors de l’adhésion du Portugal et de l’Espagne, les fonds structurels européens avaient été doublés, voire triplés pour permettre leur arrimage socioéconomique

à l’UE. Cela n’a pas été le cas avec les PECO. Est-ce que, selon vous, cela explique leur dumping social et fiscal ?
Concernant les fonds structurels, l’affirmation est exacte. Mais j’ajouterais ceci : dans les PECO, les fonds en question ont été utilisés en faveur des entreprises et des banques étrangères. Peu de fonds ont servi à porter des initiatives publiques et à créer de l’emploi. Quant au dumping social et fiscal, tous les pays le pratiquent dans le monde au détriment des travailleurs et des contribuables ordinaires. Les pays « périphériques » sont enfermés dans ce rôle-là. L’émigration massive des travailleurs à la recherche d’emploi en provenance des PECO avait déjà commencé dans les années 80. Pensez aux Polonais qui sont arrivés chez nous dans ces années-là. Les crises successives et incessantes dans ces pays n’ont fait qu’accentuer le phénomène. Au final, la question soulève la portée et les limites de la solidarité, la capacité des États, voire de l’UE, de réguler le phénomène et la possibilité de sortir les PECO de leur position semi-périphérique.

Qu’aurait pu faire la Commission pour améliorer davantage leur intégration dans l’UE ?

Être un tout petit peu moins néolibérale ! Son programme pour les PECO se résuma à libéraliser, privatiser, flexibiliser l’emploi, réduire l’État, etc. Pour dire un peu brutalement les choses, au lieu de les intégrer, la Commission a inséré de force les économies des PECO dans le développement capitaliste.

Au final, cela pose la question de l’extension de l’Europe.

Pour moi, l’élargissement de l’UE n’est pas souhaitable dans les prochaines années. Certes, les négociations peuvent continuer avec certains pays des Balkans et avec la Turquie en vue de leur adhésion éventuelle dans les années 2020. Pour l’heure, on doit surtout mettre un terme aux programmes d’austérité sans fin, aux réformes antisociales, etc. Il faut changer de cap. L’UE nécessite une politique économique vigoureuse et autonome, des initiatives industrielles, de l’harmonisation, de la réduction de la durée du temps de travail en vue de créer de nouveaux emplois. L’UE est obligée de repenser son organisation pour fonctionner plus démocratiquement et mieux se faire comprendre. Enfin, elle doit se doter d’une vision davantage humaine et sociale pour que ses citoyens puissent croire en elle. #

Propos recueillis par François Reman

Nicolas Bárdos-Féltoronyi est Professeur émérite de l’Université catholique de Louvain


 

1. Bulgarie, Croatie, Estonie (zone euro), Lettonie (zone euro), Lituanie, Hongrie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovénie (zone euro), Slovaquie (zone euro).

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