Depuis 1908 (bientôt un siècle !), l’un des temps forts annuels du Mouvement ouvrier chrétien est la Semaine sociale. Jean Daems, Secrétaire général du MOC, en a été la cheville ouvrière à partir de 1976 jusqu’en 2005. « Atteint par la limite d’âge » (!), celui-ci part à la pension le 1er août prochain. L’occasion de nous remémorer quelques anecdotes truculentes de ces semaines sociales, menées avec passion, talent, humour, et parfois un brin d’improvisation par Jean.


Si les semaines sociales sont un temps fort du MOC, c’est sans conteste par leur utilité sur les plans à la fois pédagogique et politique. La réflexion sociale du mouvement y avance peut-être davantage que lors des congrès, souvent plus doctrinaires. En raison, bien sûr, du choix des thèmes. Un bref regard en arrière en étonnera plus d’un : qu’il s’agisse de la semaine sociale de 1932 sur le thème de « L’application des enseignements sociaux du Saint Siège par les organisations ouvrières chrétiennes » ou, mieux encore, de « La restauration de l’ordre social » en 1933, force est de reconnaître qu’un certain chemin a été parcouru, si l’on se réfère par exemple au thème de 1974 : « Vers l’autogestion ». Passer en 40 années(lumière) de l’ordre social à l’autogestion semble en effet confirmer les principes de la relativité d’Einstein.
Mais outre le choix des thèmes, on notera également la liberté de ton et des discussions qui marquent ces rencontres. Ainsi, se souvient Luc Dusoulier, « il est arrivé qu’à la tribune de la semaine sociale, Jean Daems nous annonce avec force déceptions le désistement de dernière minute de tel orateur (peu importe son nom; ils furent si nombreux à se désister…). Ce n’est que plus tard que nous apprendrons – ou que nous ferons semblant d’apprendre – que l’orateur en question n’avait en réalité jamais été contacté… Mais peu importe : une pirouette, un bon mot, la salle rit, l’orateur remplaçant est en selle et, la plupart du temps, fait oublier l’orateur initialement pressenti ». Orateur qui, d’ailleurs, était sans doute un Français. Car, hé oui, l’avantage des Français est qu’ils n’ont pas toujours grand-chose à dire, mais qu’est-ce qu’ils le disent bien !

Capitalisme japonais
La liberté de ton des semaines sociales résulte parfois, il faut bien l’avouer, d’une certaine improvisation… par la force des choses. Ainsi, fascinés comme on le devine par la victoire de la gauche française en 1981, les organisateurs de la Semaine sociale de 1986, sous la houlette de Jean Daems, avaient conçu l’ambitieux projet d’y inviter Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Éducation nationale de la République française depuis 1984. « Certes, l’invitation était une aventure, comme souvent quand on se risque, dans la petite Belgique francophone, à solliciter la contribution d’une haute autorité de la République voisine », se rappellent Maria Vazquez et Luc Carton. Certes, Chevènement était déjà connu pour être le héraut d’une position de gauche « radicale » à différents points de vue. Bien sûr, l’on craignait un peu que nous soit asséné un exposé magistral d’instruction civique. Mais enfin, il faisait affiche, et l’on pouvait assurément espérer que ses thèses fassent débat parmi les « semainiers » du Royaume. Mais ce n’est pas de là que vint la surprise. « Quelques heures avant le début de la Semaine sociale, nous arriva la terrible nouvelle que le ministre était empêché et qu’il dépêchait à sa place son plus fidèle lieutenant, Philippe Barret, meneur d’un club chevènementiste du genre “Socialisme & République” et surtout Inspecteur général de l’Éducation nationale. Sur le trajet où nous le covoiturions, de la gare du midi à Floreffe, ledit Philippe Barret se découvre comme un interlocuteur dramatiquement ennuyeux. Pire, ses thèses nous semblent parfaitement imbuvables, mêlant le conservatisme le plus républicain à une adhésion quasiment religieuse au dynamisme supposé du capitalisme japonais ! Nous hésitons à le déposer en rase campagne pour éviter le drame prévisible. Las, nous n’osons pas.»

Arrivé à Floreffe, Philippe Barret prend possession de la tribune, en qualité d’invité d’honneur. Jeannine Wynants et Jean Daems coprésident la séance. À notre stupéfaction, Philippe Barret nous parle longuement du Japon, grand pays s’il en est, où les progrès inattendus d’un capitalisme particulièrement avancé… constituent, affirmait-il, autant de lignes d’horizon pour les politiques publiques d’enseignement en quête d’adéquation à l’emploi. « Survient alors un phénomène unique, poursuivent Maria et Luc : la fuite presque intégrale de l’ensemble du public, facilitée par la disposition très particulière de la salle : les travaux de rénovation en cours nous avaient ménagé une salle d’à peu près trente mètres de large sur quinze de profondeur. Autant dire que peu de gens faisaient face à l’orateur … et qu’un très grand nombre était presque hors de vue, à proximité des portes latérales. Au bout de vingt minutes, l’ennui, la révolte ou la désespérance avaient vidé la moitié du public. En outre, chaque personne qui sortait permettait que s’engouffre le bruit de plus en plus assourdissant d’une cafétéria, quant à elle en plein boom. Au bout de quarante minutes, il restait moins d’une dizaine d’obligés, au bord du fou rire absolu, sur les quelque quatre cents participants. Jean Daems multipliait les mimiques, mi-figue mi-raisin, pour tenter de garder les derniers otages de l’orateur, tout en signifiant qu’il n’y était pour rien ! Après cet enfer, ce fut le petit souper traditionnel des orateurs et des organisateurs. On ne se pressa pas pour occuper les places autour de Monsieur Barret, décidément infréquentable. La situation était si cruellement drôle que même l’humour habituellement ravageur de Jean Daems se découvrait dépassé par la réalité. Monsieur Barret disparut le lendemain. Son exposé ne fut pas repris dans le compte-rendu de la Semaine sociale… Depuis, l’idée d’inviter un “grand format français” suscite régulièrement quelque épouvante dans les réunions préparatoires de la Semaine sociale… »

Alchimie
Le non-marchand, l’égalité, l’Europe, le changement technologique, la richesse, la mobilité, les fonctions collectives… Aucun des grands enjeux de ces dernières années ne semble avoir échappé à une mise en perspective et en débat au sein des semaines sociales avec, parfois, un impact politique qui dépasse le mouvement. « La magie fonctionne presque à tous les coups, juge Luc Dusoulier, parce que la semaine sociale, c’est une alchimie fine entre choix du thème (sur une question de société déjà bien réelle, mais qu’il s’agit encore de penser correctement pour agir judicieusement), qualité des exposés (destinés à bousculer les idées reçues, à irriguer la pensée collective du mouvement), intensité (très variable, avouons-le) des débats, convivialité de l’atelier n° 7 (bar) animé fidèlement depuis des décennies par Émile Servais, et joie de retrouver des compagnons de lutte du mouvement. »
Après René Schoonbroodt, Jean Daems en aura été le fidèle et génial organisateur jusqu’à cette année 2005, où fut traité l’un de ses thèmes favoris : « Télévision et démocratie », avec notamment les interventions remarquées de Jean-Jacques Jespers (lire l’article en page 1) et de son ami Hugues Le Paige. C’est pour cette alchimie que les semaines sociales du MOC, qui sont d’ailleurs nées bien avant lui, doivent se poursuivre. Car, hé oui camarade Jean, demain il fera jour !

Liste des thèmes des Semaines sociales 1908-2005

Année - Ville - Thèmes

1908-1913 Semaines d’études syndicales : Problèmes d’actualité syndicale
1919-1928 Semaines d’études syndicales : Problèmes d’actualité syndicale
1929 Louvain : L’ascension de la classe ouvrière
1930 Louvain : Le capital
1931 Louvain : La crise économique et sociale
1932 Louvain : L’application des enseignements sociaux du Saint Siège par les organisations ouvrières chrétiennes
1933 Louvain : La restauration de l’ordre social
1934 Louvain : La classe ouvrière organisée dans l’Etat
1935 Louvain : Questions actuelles
1936 Louvain : Rénovation
1937 Louvain : Le relèvement du peuple et le mouvement ouvrier
1938 Louvain : Études, enquêtes et directives pour le temps présent
1939 Louvain : Pour plus de bonheur familial
1945 Louvain : Libération de la personne humaine

 

Semaines Sociales Wallonnes

1946 Namur : Les lignes de faîtes de la démocratie
1947 Charleroi : Pour une démocratie organique
1948 Liège : Problèmes de l’entreprise
1949 Liège : Unité et pluralisme
1950 Liège : Le Mouvement Ouvrier Chrétien
1951 Liège : Autour des problèmes de la liberté
1952 Mons : Promotion ouvrière dans l’entreprise
1953 Godinne : Les travailleurs et la culture
1954 Godinne : Famille chrétienne et monde ouvrier d’aujourd’hui
1955 Godinne : Les travailleurs citoyens responsables dans l’Etat
1956 Godinne : Vie chrétienne et action ouvrière en Wallonie
1957 Malonne : Réforme scolaire et promotion des travailleurs
1958 Malonne : Progrès technique et condition des travailleurs
1959 Malonne : Situation et perspectives économiques de la Wallonie
1960 Malonne : Evolution des loisirs et promotion des travailleurs
1961 Malonne : L’accès des travailleurs à la culture
1962 Malonne : Progrès humain et aménagement du territoire
1963 Malonne : L’évolution de la classe ouvrière
1964 Malonne : L’Europe et les travailleurs
1965 Malonne : Les encycliques sociales de Jean XXIII
1966 Malonne : La participation dans la société industrielle et urbaine
1967 Liège : La femmes dans la société contemporaine
1968 Cointe, Liège : Les pauvretés dans l’abondance
1969 Liège : Une Wallonie pour les travailleurs
1970 Liège : Enseignement, éducation permanente et société
1971 Malonne : Idéologies et action militante
1972 Malonne : La Wallonie et la répartition du pouvoir
1973 Malonne : Santé et société
1974 Malonne : Vers l’autogestion
1975 Malonne : Emploi et politique de développement en Wallonie
1976 Godinne : Information et pouvoir
1977 L-L-N : Les travailleurs, la justice et le droit
1978 L-L-N : Quelle crise, quelle énergie ?
1979 Wavre : La conquête du temps

Semaines Sociales Wallonie-Bruxelles

1981 Nassogne : Emploi et revenus : exclure ou partager
1982 Bruxelles : Le Mouvement ouvrier face aux changements technologiques
1983 Herbeumont : Les solidarités internationales
1984 L-L-N : Europe - quels enjeux ?
1985 Bruxelles : Jeunesse et mouvement ouvrier : producteurs de la société ?
1986 Floreffe : Pour un nouveau contrat entre l’école et la société
1987-88 Liège : Congrès du MOC
1989 L-L-N : L’autre réforme de l’Etat
1990 L-L-N : La démocratie inachevée...
1991 Congrès du MOC
1992 Malonne : Enseignement, Formation, Culture. Questions aux acteurs
1993 Charleroi : La richesse en Belgique - Mécanismes de production et de redistribution
1994 Charleroi : L’enjeu communal - pour approfondir la démocratie
1995 Braine-l’Alleud : L’avenir du non-marchand - Services publics et Associations face au marché global
1996 Braine-l’Alleud : Le mouvement ouvrier et la gauche aujourd’hui
1997 Braine-l’Alleud : L’égalité
1998 Braine-l’Alleud : Libérer le travail
1999 Braine-l’Alleud : Pour une démocratie interculturelle
2000 Braine-l’Alleud : Piliers, Réseaux & Démocratie
2001 Charleroi : Sauver l’Etat. Rempart contre la marchandisation des fonctions collectives
2002 Charleroi : Eloge de la Mobilité : le rail, la péniche et le bitume
2003 L-L-N : Libéralisation du marché de l’énergie
2004 Charleroi : L’Ère du temps
2005 Charleroi : Télévision & Démocratie

 

Le Gavroche

« Après moi les mouches... »

« Où placer Michel, Reynders, Chastel ? Le casse-tête du casting libéral pour les… Lire la suite
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