Rien ne prédisposait une jeune fille liégeoise d’un milieu social convenable mais d’une famille déchue à devenir cette fondatrice exceptionnelle de nos premiers syndicats chrétiens féminins, des premières formes de l’éducation permanente, de l’école sociale, bref, de presque tout le mouvement social chrétien féminin. Comment une telle éclosion a-t-elle pu se produire ? Ces quelques lignes montreront le caractère exceptionnel de Victoire Cappe sans toutefois lui donner une « aura » qui l’éloignerait de nous.


Victoire Cappe (1886-1927) et ses trois sœurs, Émilie, Ida et Jeanne sont nées dans une famille de la bourgeoisie d’affaires liégeoise où rien ne les prédestinait à un engagement ni social, ni religieux. Quand Victoire, l’aînée, a 11 ans, survient la faillite et la débâcle familiale : le père de Victoire, Ernest Cappe (un beau parleur ? un flambeur ? un affairiste ?) a contracté une énorme dette et mis en gage tout l’héritage de sa femme, Jeanne-Charlotte Fouassin. Il a ensuite obligé la famille de sa femme à sortir d’indivision (alors que les héritiers Fouassin s’étaient engagés à ne pas le faire) pour disposer de cet héritage et apurer partiellement cette dette. Après une spectaculaire saisie des biens des parents Cappe-Fouassin et même des jouets des enfants, ce père s’enfuit en Grèce pour échapper à la justice et laisse sa femme et ses quatre filles totalement sur la paille. La mère de Victoire essaie de gagner sa vie, à Bruxelles, comme « demoiselle de magasin » (est-ce un euphémisme ?), mais semble se désintéresser de ses quatre filles qu’elle est d’ailleurs incapable d’entretenir matériellement et qu’elle laisse aux soins de sa propre mère Victoire-Louise Fouassin. Le choc pour les filles est immense. Leurs grands-parents du côté Cappe sont totalement absents comme toujours. Heureusement, la grand-mère Fouassin assume le rôle de mère pour les quatre petites, âgées respectivement, au début de ce drame, de 11, 10, 9 et 2 ans.

Les réactions des quatre sœurs
L’analyse des réactions de chacune des quatre filles Cappe permet de mesurer la liberté dont elles disposaient pour surmonter un tel désastre. L’aînée, c’est Victoire, on y viendra en dernier lieu. La seconde, c’est Émilie qui se mariera avec Louis Attout, architecte, et fondera un foyer bourgeois conforme à ce qu’aurait dû être celui de son père et de sa mère. Elle est la seule à fonder une famille. Sa réaction face au drame de l’enfance, consiste à réparer l’image brisée. La troisième, c’est Ida. Après ses études aux Filles de la Croix, elle obtient un diplôme de modiste et enseigne ce métier. Au début, elle accompagne Victoire dans ses créations d’œuvres sociales pour les femmes. Victoire rêvait de créer avec et pour elle un vaste atelier de couture qui serait un prototype d’organisation chrétienne de l’entreprise selon le modèle de Léon Harmel à Val-des-Bois. Mais, à 22 ans, Ida choisit l’engagement religieux. Elle entre chez les Sœurs rédemptoristes de Malines. Sa réaction est celle d’une sublimation complète dans la spiritualité. La quatrième, Jeanne, poursuit ses études jusqu’à l’université où elle obtient son diplôme de philosophie thomiste (1923). Elle écrit des livres pour enfants, travaille pour le service de presse de l’ONF, présidera le Conseil de la Littérature de la Jeunesse, enseignera la psychologie à l’École sociale catholique. Brièvement mariée, elle a vécu en gagnant sa vie comme journaliste. Elle met en pratique la nécessaire autonomie économique des femmes, préoccupation constante de Victoire : les filles Cappe ont bien dû constater que si leur mère avait eu un métier convenablement rémunéré, elle aurait pu assurer leur subsistance et leur éducation. Jeanne, divorcée et économiquement autonome, a cependant des convictions très conservatrices. Elle travaille pour le quotidien catholique plus que réactionnaire, Le Vingtième siècle (1924-1928) puis à La Nation Belge (1928-1955). Elle collabore aussi à la Revue Catholique des Idées et des faits, hebdomadaire fondé en 1921 sous les auspices du Cardinal Mercier et nettement orienté vers les idées anti-démocratiques et anti-parlementaires, qui peuvent aller de Maurras au fascisme italien. Cette voie d’un catholicisme radical lui permet de se convaincre que si ses deux parents avaient été chrétiens et élevés dans cette rigueur de morale catholique, tout cela ne se serait pas passé. Dans sa jeunesse et à divers moments difficiles de sa vie, Victoire a été tentée par la vocation purement religieuse, comme sa sœur Ida puis, au fur et à mesure des échecs de sa vocation sociale et féministe, elle se rapprochera au contraire des positions catholiques radicales fascisantes de sa sœur Jeanne. Les sœurs Cappe mettent en place tout un éventail de réactions pour assumer le désastre initial : restaurer le modèle traditionnel, sublimer le drame, corriger et radicaliser le modèle… Victoire, elle, suit une voie plus complexe, celle d’un engagement à la fois chrétien, social et féministe qu’elle ne tiendra pas jusqu’à la fin de sa vie.

Les trois aspects de l’engagement de Victoire Cappe
La grand-mère Fouassin, en prenant les quatre petites filles en charge, avait décidé de leur donner une éducation chrétienne et une formation qui leur permettrait de gagner leur vie. Les sœurs Cappe reçoivent donc les sacrements de baptême, de communion et elles sont inscrites ches les Filles de la Croix. Victoire vit intensément cette conversion à laquelle elle aspirait vivement, mais elle est d’emblée marquée par un complexe de culpabilité qui structure son comportement moral. Elle fait l’école normale primaire puis moyenne. Au cours de cette formation un premier tournant décisif se produit pour elle. L’abbé Jean Paisse, professeur de religion, son premier « maître à penser » va l’amener à construire son engagement ultérieur sur base de trois principes qu’elle jugera indissociables : la foi, le social, le féminisme. Il marque sa foi et son orientation apostolique. Il la met en contact avec les demoiselles De Jaer qui étaient actives dans L’œuvre de l’Apostolat de la Prière et financeront les premières œuvres sociales de Victoire. Il lui conseille la lecture de divers ouvrages sur la condition des femmes, dont Max Turman où elle découvre l’existence des syndicats féminins de Lyon ou encore le fascicule de Louise Van den Plas : Aux catholiques belges. Pourquoi les chrétiens doivent être féministes (1902). Il est persuadé que, dans le cadre des œuvres sociales, il faut maintenant développer des œuvres sociales féminines. Enfin, l’aspect social : Paisse l’initie aux idées des démocrates chrétiens de Liège (la tradition de l’abbé Antoine Pottier) qui influencent si profondément le mouvement ouvrier chrétien. Il l’incite à participer au Cercle G. Kurth. Paisse semble avoir des vues précises sur l’avenir de Victoire : lorsque celle-ci laisse entendre qu’elle veut devenir religieuse chez les Filles de la Croix, il lui répond que les ouvrières ont plus besoin d’elle. Dès cette période, il est clair pour Victoire que son engagement féminin social traduit une forme d’apostolat catholique. Les trois fondements lui apparaissent comme inextricables. Un deuxième moment important pour l’évolution de l’engagement social de Victoire est sa rencontre, à Anvers, avec les organisations créées pour les femmes par Marie-Elisabeth Belpaire. Celle-ci s’était préoccupée depuis longtemps de l’amélioration de la formation scolaire des filles. En 1910, elle avait fondé la Ligue Constance Teichmann destinée à soutenir et coordonner, les initiatives qui ont pour objet l’amélioration de la situation matérielle, intellectuelle et morale des femmes. M. E. Belpaire veut absolument que les organisations de femmes soient dirigées par des femmes et ne soient soumises ni à la direction paternaliste des aumôniers ou autres conseillers spirituels ni aux organisations sociales chrétiennes masculines. Elle entre en conflit à ce sujet avec le Cardinal Mercier et s’efforce de garder à ses organisations une autonomie par rapport au mouvement ouvrier chrétien d’où les tensions avec Maria Baers notamment. C’est dans cette perspective qu’elle développe, en français et en flamand, divers types de formations sociales à l’intention des femmes de la bourgeoisie incitées à diriger les organisations de femmes. Victoire est invitée (1911) à diriger l’un de ces cercles d’études. Au contact de Belpaire, elle est tout à fait confirmée dans son intuition que les œuvres sociales chrétiennes féminines doivent conserver leur autonomie tant par rapport au mouvement ouvrier chrétien que par rapport au clergé et que la formation des cadres est un enjeu important. Elle constate qu’une femme peut résister à un cardinal et aux pressions des fortes organisations sociales chrétiennes d’Anvers. Un troisième moment clef pour l’orientation de Victoire est sa rencontre avec Victoire Brants. Celui-ci, professeur à l’Université catholique de Louvain, accepte de l’initier aux questions économiques et sociales. À partir de la fin 1913, des entretiens réguliers et une correspondance suivie concrétisent cette initiation. Mais ce qui s’installe entre eux est bien plus profond. Victoire éprouve une affection amoureuse pour cet homme de trente ans son aîné. Il se produit comme un « transfert » parental ; Brants, certes très touché, garde une certaine réserve (1). Il n’avoue pas ses propres échecs et garde ainsi intacte sa supériorité intellectuelle, morale. Il est très occupé tant par ses cours et publications que par sa participation à des institutions comme la Commission du Travail, le Comité national de Secours et d’Alimentation ou la Société belge d’Économie sociale… Il fournit à Victoire une formation générale mais sur les questions femmes, il est paternaliste. Il pense que l’égalité de rémunération n’est pas vraiment un droit pour les femmes, qu’il suffirait d’instaurer pour elles un salaire minimum, que le droit au travail ne s’impose pas davantage, que la femme doit toujours et avant tout se réaliser dans sa fonction fondamentale, celle de la maternité… Il pousse cependant Victoire à défendre les droits des ouvrières. Il s’arrange pour qu’elle participe à certaines Commissions importantes, comme celle du Comité d’Aide et Protection aux Sans-Travail nécessiteux, créée au sein du Comité national de Secours et d’Alimentation, où Victoire commence par très bien défendre le droit des chômeuses pour ensuite se faire remarquer par son absence continuelle malgré les rappels de Brants ; attitude difficile à comprendre qui la met fort en défaut par rapport à la défense des intérêts des travailleuses. Après le décès de Brants (1917), elle est encore nommée dans le groupe des Conseillers du gouvernement en matière de travail. Or, depuis 1914, Victoire Cappe était devenue vice-présidente de la CSC. Seule femme nommée dans ce groupe de travail, elle est aussi la seule représentante de la CSC qui n’avait toujours pas obtenu, comme elle le demandait, la nomination d’un représentant masculin. Difficile à supporter pour la direction de la CSC qui exigea que Cappe démissionne de ce groupe, ce que Cappe refusa. Dès lors ce fut la rupture avec la CSC qui ne renouvela pas son mandat à la direction. (Suite et fin dans le n° du mois d’août) Hedwige Peemans-Poullet

1 Dans les archives de Cappe, Denise Keymolen a retrouvé 134 lettres de Victor Brants pour la période 1913-1917, c’est dire toute la place que prend Brants dans sa vie. Mais dans les archives de Brants on ne trouve pas les lettres de Cappe (– notons que Brants a aussi fait disparaître de ses papiers personnels toute trace de son malencontreux mariage –) et jusqu’à présent, les éléments de sa biographie ne font aucun écho à la place que prend Cappe dans sa vie. Une inégalité choquante …

Le Gavroche

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